• Violence ordinaire

    Affiche violences conjugalesC'était lors de ma toute dernière garde d'externe. Après une après-midi et une soirée assez chargées, les Urgences chirurgicales s'étaient vidées ; lorsque l'IAO est venue annoncer une entrée, la salle d'attente était déserte. Il était peu avant minuit. Motif d'admission : violences conjugales.

    Au cours de mes gardes, j'avais déjà accueilli des femmes battues par leur conjoint. Il me semble d'ailleurs que, lors de ma toute première garde côté chir, j'avais examiné une patiente portant des traces de strangulation.

    Mon senior étant allé donner un coup de main côté médecine, et mon interne parti réexaminer l'un des deux patients qui passeraient la nuit sur un brancard, j'ai pris le dossier, regardé le nom, et je me suis dirigée vers la salle d'attente. Six chaises, des murs blancs, un lavabo et, recroquevillé dans un coin, un jeune garçon. J'ai vérifié le prénom sur le dossier — mettons Sophie — et l'âge — 19 ans. Mais il n'y avait aucun autre patient que l'entrante, alors j'ai appelé :
    - Mademoiselle X... ?
    Le « jeune garçon » s'est levé et est venu vers moi. Si je n'avais pas eu son dossier sous le nez, j'aurais cru me trouver face à un adolescent de quatorze ans à peine. Ma patiente, très frêle, était renfermée sur elle-même au possible. Des cheveux courts, frisés, un visage brouillé. Elle portait un gros sweat-shirt trop grand de trois tailles (le bord des manches lui arrivait jusqu'au bout des doigts), un jean large, et de grosses baskets.
    Nous nous sommes installées au box de consultation, et, tout en parlant, j'ai pu mieux la regarder.

    Elle s'exprimait crânement, dans un pauvre mélange de défiance et de fausse assurance. Elle s'était disputée avec sa copine (entendez sa conjointe), avait « reçu un coup », et s'était mise très en colère. Tellement en colère qu'elle n'arrivait plus à respirer, comme si quelque chose lui serrait la gorge, avec des crampes dans les épaules et les cuisses. Tellement furieuse qu'elle avait vu rouge, avec la lucidité de la rage, mais elle suffoquait de colère, et elle avait appelé les pompiers pour ça.
    J'ai commencé à l'examiner ; elle avait été frappée sur l'arcade sourcilière gauche. Un bleu se formait déjà. Les os de son visage maigrelet étaient fins, très fins. En palpant l'arcade zygomatique, j'avais l'impression de sentir un squelette d'oiseau. Une myriade de petites cicatrices brillantes, mais déjà brunies par le soleil, parsemait son visage, comme autant de tâches de rousseur. Mon examen retrouva une douleur au niveau de l'articulation temporo-mandibulaire droite.
    - Mais ça fait déjà quelques temps que j'ai mal, me dit ma patiente d'un air dégagé.
    Après trois ans d'externat, mon expérience est encore faible, mais elle me permet tout de même de sentir quand un patient ment, ou du moins veut cacher une partie importante de la vérité.
    - Comment ça vous est arrivé ?
    - J'ai pris un coup.
    Son ton était léger. Prendre un coup, c'est sans importance, pas vrai ? Ça arrive à tout le monde...
    Et sous l'orbite droite aussi, elle avait pris un coup. Il y a une semaine, ou peut-être dix jours. Je lui ai demandé d'enlever son gros sweat-shirt bleu marine pour l'ausculter.

    Sans la carapace du sweat, elle était mince, même maigre ; ses clavicules pointaient de manière désagréable dans l'encolure de son T-shirt de l'OM. Mais je vis d'abord ses bras. Et j'ai compris l'utilité des manches longues. Depuis l'épaule jusqu'à la paume de la main, ses bras étaient une mosaïque de bleu, de jaune et de gris. On n'aurait pas trouvé un espace de peau saine, même sur la face interne des avant-bras.
    L'auscultation était normale. Je suis passée à l'examen ostéoarticulaire, tout en parlant. Elle se dégivrait peu à peu et commençait à me regarder quand elle parlait. Elle avait de grands yeux noirs, étrangement féminins dans son allure résolument masculine.
    Elle avait mal à l'épaule droite. Ça aussi, c'était un coup.
    - Vous en prenez souvent, des coups, constatai-je simplement.
    - Oui, pas mal, répondit-elle sans émotion.
    Elle habitait un quartier chic de la ville, contrairement à ce que son allure de gamin des rues aurait pu laisser supposer. Oui, elle était à jour pour le tétanos — quand elle était dans l'armée, on l'avait vaccinée « pour tout ».
    Dans l'armée ?
    Oui, elle s'y était engagée, puis elle était partie après un an ou deux. Mais elle avait envie d'y retourner, maintenant.
    Je la regardai, et j'avais du mal à l'imaginer en treillis, un fusil entre les mains et un sac plus gros qu'elle sur le dos. Mais sans doute qu'après ce qu'elle vivait chez elle, même la Légion Étrangère aurait eut un goût de vacances.
    Les coups, c'était sa copine qui les lui donnait. Elles se disputaient souvent. On en revint à cette sensation d'étouffer. Un médecin lui avait dit que c'était de la spasmophilie.

    Je me rends compte que, en écrivant ce billet, je donne un semblant de fil conducteur à ce qu'elle m'a dit. Notre conversation était en fait très décousue. Elle sautait du coq à l'âne dans ses réponses, et par conséquent moi aussi. Elle était maintenant devenue bavarde, une vraie pie borgne. Ses parents lui avaient conseillé de partir, de quitter sa copine, mais elle ne l'avait pas fait. On lui avait aussi conseillé de porter plainte, mais elle ne l'avait pas fait non plus. Pourquoi ? C'était pas la peine. Elle avait mal au pied, aussi, mais c'était vieux, et à l'armée, on lui avait dit qu'elle avait un tendon rompu. Je l'ai examinée.
    - Ils m'ont dit que je devrais me faire opérer, mais j'ai pas voulu, dit-elle.
    - Pourquoi ?
    - Parce que ça fait mal, me répondit-elle ingénument.
    En entendant cette réponse, j'ai pris pied dans un autre monde, où il est possible de se faire battre comme plâtre chaque jour, de l'assumer crânement, et de reculer devant la douleur d'une intervention. Ses jambes étaient dans le même état que ses bras.

    Nous avons beaucoup parlé. Elle voulait prendre le train pour Paris à une heure du matin. Je l'assurai que les radios seraient faites avant. Je lui ai proposé plusieurs fois de porter plainte, pour essuyer à chaque fois un refus gentil. Comme si j'étais incapable de comprendre les raisons de son refus. Ce qui est d'ailleurs vrai.
    Elle m'a parlé d'une fracture ancienne du métacarpe, avec pseudarthrose (un scaphoïde ?). Là aussi, une opération avait été conseillée. Et elle me demanda, presque gaiement, si ce ne serait pas plus simple qu'elle se le casse de nouveau elle-même pour que ça se ressoude en place. Pantoise, je l'ai toutefois assurée qu'une intervention serait plus adaptée. Vous êtes sûre, me dit-elle ? Parce que je peux me le casser, c'est pas difficile...

    Dans la salle, le poster que j'ai choisi pour illustrer l'article était affiché. J'espère qu'elle l'a regardé.

    Les radios étaient normales. Pas de cal fracturaire au bras droit, de manière assez étonnante. L'examen clinique, rassurant. Avant de la laisser partir, je lui ai rédigé un certificat initial descriptif très complet, en espérant que le prochain à le regarder ne serait pas à légiste avant d'entrer en salle d'autopsie. Elle ne portera pas plainte. Je lui ai remis les coordonnées du service de victimologie, ainsi que celui du service d'orthopédie. Elle ira peut-être à l'un et à l'autre. Et avant qu'elle parte, sur les coups d'une heure, nous avons encore longuement parlé. Elle voulait partir à Paris, mais surtout quitter Clermont. Je l'ai rassurée sur la nature de la spasmophilie. Elle aurait voulu des médicaments. Je ne lui ai donné que des antalgiques simples. Je ne lui aurait de toutes façons pas fait confiance avec une boîte de benzodiazépines un soir de tristesse... Et je lui ai expliqué que le calme était le meilleur remède pour ces crises. Elle-même était la première à dire que, plus elle était en colère, et plus les crises étaient fortes. S'éloigner de ce qui la met en colère ? Pas facile, dit-elle avec un haussement d'épaules. Mais elle voulait aller à Paris ? Oui... Des amis l'y hébergeraient.

    Elle est partie sur les coups d'une heure du matin, ses papiers en poche, sous sa carapace de vêtements trop grands et de solitude. Je me demande ce qu'elle va devenir. Allez savoir. Avant qu'elle ne s'en aille, je lui ai souhaité bonne chance. Elle en aura besoin.

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  • Commentaires

    1
    Philippe G
    Mardi 29 Septembre 2009 à 07:25
    Il y a un recueil de nouvelles d'Austin Clarke qui s'appelle "choosing his coffin". Chaque personnage est victime des aléas de la vie et parfois s'enfonce un peu par lui-même, avant de ne plus pouvoir reculer. Pour plusieurs des nouvelles, les dernières lignes sont la description du suicide du personnage, tel celui qui se jette sur les rames du métro qui arrive et qui croise le regard du conducteur. L'ouvrage, on l'ouvre quand on veut. Pour moi, les gens sont surtout des données qui s'alignent dans les colonnes, et même si on sent que certaines vont mal finir, ça reste des données. Dans ton métier, c'est sous les yeux et contact direct. Ta patiente ne sera pas la seule a avoir besoin de chance.
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