• Une lapine

    Madame P est une lapine, au sens qu'elle pose régulièrement des lapins ; entendez qu'on ne l'a encore jamais vue dans un bureau de consultation.

    Son histoire est compliquée.

    J'ai connu madame P aux Urgences, sur un tableau sommes toutes banal : deuxième épisode de pneumothorax, complet, chez une femme jeune, en bonne santé, tabagique active avec peut-être un poil de cannabis. Ça, c'était le côté simple, avec une prise en charge simple. On pose un drain pour évacuer le pneumothorax et on explique que bon, au deuxième épisode, il vaut mieux opérer. Et que tant qu'à être à l'hôpital on va en profiter pour le faire.

    Ça, c'était simple.

    Le reste, tout le reste, était compliqué.

    D'abord, madame P n'a pas voulu du drain. Un parenchyme pulmonaire sain lui permettait d'être plutôt confortable malgré un poumon droit tout ratatiné sur son hile. Certes, elle avait « un peu » mal au dos, mais elle ne voulait pas de drain, parce qu'elle ne voulait pas être hospitalisée. C'est pas comme si elle avait appelé le 15 sur une douleur thoracique brutale et insoutenable ; lorsqu'on a parlé d'hospitalisation, subitement, la douleur avait disparu.
    Le premier problème de madame P, m'a-t-elle expliqué, c'est qu'elle devait déménager deux jours plus tard.
    Mais bon, à force de parler, d'expliquer l'atélectasie, le risque de pneumothorax compressif etc, elle a bien voulu et du drain et de l'hospitalisation qui allait avec. La chirurgie, elle allait y réfléchir.

    Donc on se met en branle pour poser le drain. Anesthésie locale de cheval, antalgiques avant le geste — madame P était bien bien stressée — et raté, la pose du drain a été très, très, difficile. Douloureuse. Et quand le drain a été posé et fixé, mais que les champs étaient encore en place, je vois le pouls sur le scope qui se met à sprinter à 130-140 pendant que madame P commence à sangloter, s'agiter en aggripant le drain, et vagir des insultes à l'adresse de son ancien compagnon.
    On a désolidarisé ses mains du tuyau du drain (le voir arraché m'aurait fait mal au cœur), scotché le pansement à la va-vite, défait les champs, fait dix milligrames de Tranxène en perfusette, et écouté.

    L'infirmière et moi, on a écouté le récit décousu de violences conjugales et de harcèlement. Mariée à dix-huit ans, enceinte à vingt. Des violences sous-entendues, et trois mois plus tôt la fuite, chez une amie, avec l'enfant grandi (mais encore petit), la rupture. Trois mois avant le jour J du pneumothorax. Des nuits sans sommeil, des jours difficiles. Le chômage. Le déménagement : elle devait aller vider l'appartement commun de ses affaires pour déménager auprès d'un emploi potentiel. Et son fils, l'amour de sa vie, dont elle nous a montré les photos sur le portable.
    Zola, quoi.

    Madame P était d'ailleurs persuadée que, si elle avait fait un pneumothorax, c'était à cause de son ancien compagnon, plutôt que des deux-trois paquets de cigarettes par jour sur un poumon qui avait déjà décollé une fois.

    En racontant tout ça, madame P sanglotait comme un enfant, de gros sanglots profonds, avec de grosses larmes qui roulaient sur ses joues. Peu à peu, la benzodiazépine a fait effet. Madame P s'est calmée. Elle n'avait plus mal. On a pu la transférer dans le service.

    La suite des ennuis a commencé, allez, quatre heures plus tard, à la contre-visite : après mûre réflexion, madame P voulait qu'on lui enlève le drain tout de suite pour rentrer chez elle tout de suite, d'une part pour qu'elle puisse voir Plus Belle La Vie à l'heure, et d'autre part pour qu'elle puisse déménager et, je cite, faire défoncer la gueule de ce connard qui lui avait fait un pneumothorax en lui parlant au téléphone.
    Pendant ce temps, à chaque respiration, c'était le jacuzzi dans son drain : il y avait encore une fuite d'air active sur son poumon. L'enlever, c'était repartir à la case départ.
    Après explications sur le bullage et sur le fait que la télé était gratuite, donc que PBLV était disponible — j'ai pudiquement glissé sur le connard d'ex — madame P a bien voulu rester.

    Le lendemain matin, à la visite, Chef-Chéri a réexpliqué ce que c'est qu'un pleurotalcage. Trois trous de caméra, on enlève la zone dystrophique de l'apex, on met du talc, un nouveau drain et on se barre. Trois-quatre jours d'hospitalisation prévisibles. Le drain posé aux Urgences bullait toujours, d'ailleurs, et le poumon était décollé à la radio, donc ça paraissait une bonne idée. Madame P a refusé l'intervention pour essayer de sortir plus tôt, si jamais ça s'arrêtait de buller, et revenir se faire opérer une fois au calme, le déménagement fait et les affaires en cours réglées. C'était son droit le plus absolu ; personne ne l'a contesté.
    Le drain lui faisait mal, disait-elle, et aucun antalgique ne la soulageait, même les morphiniques. Elle ne voulait pas d'autre drain, pas de chirurgie.

    Une heure après la visite, la mère de madame P est venue la voir, amenant le bout de chou de deux-trois ans avec elle. Là où madame P était volubile, débordant d'énergie au point d'être difficile à gérer, sa mère était une quinquagénaire calme et posée. Quelques instants après que madame mère soit entrée dans la chambre avec l'enfant, des hurlements ont raccolé les gens se trouvant dans le coin. C'était madame P, à bout de nerfs, hurlant et tressautant dans le lit. Madame mère est sortie avec le petit le temps qu'on la calme ; madame mère était un peu pâle, les traits un peu tirés. Elle n'a rien dit. Moi aussi à bout de nerfs, j'ai mis du Tranxène à sa fille en systématique.

    Durant l'après-midi, l'infirmière du secteur m'a appelée : madame P et sa mère voulaient me voir. J'y suis allée, à reculons.
    La chambre d'hôpital était envahie de vêtements d'enfant. Des babygrow étalés sur l'adaptable, des petits pantalons pliés sur la table de chevet, des gilets posés soigneusement sur le pied du lit... Il y en avait partout.
    Madame P et sa mère voulaient parler de la chirurgie. J'ai réexpliqué. Sous le regard de madame mère, madame P a considéré raisonnable le fait d'être opérée. Le petit était chez madame mère, et pour le déménagement elle s'arrangerait. C'était le mardi. On pouvait l'opérer mercredi, il y avait la place au programme.
    Quant à la douleur, madame P n'avait quasiment plus mal. Les petites gélules bleus (de morphine) ne l'avaient pas soulagée d'un poil, mais la gélule rose (de Tranxène) lui avait fait le plus grand bien. Et en effet, madame P était calme, plus stable, moins émotive, mieux. Elle explique que ce qu'il faut bien appeler une crise hystérique était dû à l'absence de son fils. Le fait de le revoir lui avait fait prendre brutalement conscience du fait qu'elle ne le voyait pas et ne pourrait pas le revoir tant qu'elle serait hospitalisée. Cette pensée lui était tellement insupportable qu'elle s'était mise à hurler.

    L'anesthésiste passe et consulte. On laisse à jeûn à partir de minuit.

    Le lendemain mercredi matin, madame P a la dalle. Elle réclame à cors et à cris un solide petit-dej', accusant le personnel soignant de vouloir l'affamer. On lui réexplique que c'est pour être opérée. Elle refuse catégoriquement toute intervention, elle veut sortir de l'hôpital, elle veut qu'on lui enlève le drain qui bulle... Elle se plaint d'étouffer à cause du drain. Les douleurs sont intolérables. Le Tranxène calme un peu le tableau somatique, mais moins bien que la veille.
    Comme on ne peut pas soigner les gens contre leur gré, on lui donne à manger et on annule le bloc. 

    Le jeudi se passe sans éclat majeur. Madame mère a l'air de plus en plus fatiguée. Les infirmières et aides-soignants du secteur aussi. Quand on rentre dans la chambre, soit madame P râle comme un putois, soit elle est en train de regarder la télé et rien ne la fait décrocher du programme. Je me pose la question d'une personnalité pathologique. Je n'ose pas en parler à madame P.

    Le vendredi, le drain bulle toujours. A la visite, madame P, au top de sa forme, exige d'être opérée dans la journée. Elle en a marre, et elle a compté que si elle se fait opérer aujourd'hui, elle pourra être chez elle le lundi.
    Doublement pas de pot : d'abord elle a déjeûné, et ensuite le programme est blindé. Chef-Chéri essaye d'expliquer. Le ton monte. Lâchement, nous battons en retraite avant d'être témoins de la crise. 

    Je rends l'astreinte à Co.

    Le lundi matin, madame P est rajoutée au bloc. Un Co lassé m'explique entre deux portes que le drain ne bullait plus, mais que bon, tant qu'on l'avait sous la main...

    Les suites ont été simples, au plan chirurgical. Au plan psychologique, il paraît que c'était autre chose.

    Deux semaines plus tard, madame P était inscrite à la consultation des internes — à 16h30. A 14h, en arrivant à la consult, je croise Chef-Chéri qui me dit :
    — Madame P vient, aujourd'hui, nan ? Je vais la voir tout de suite, avant mes miens.
    — Non, elle vient en fin de consult, elle est pas encore arrivée.
    — Ah si, me soutient-il, je l'ai vue dans le couloir, je suis sûr que c'était elle !
    — Bin elle est sacrément en avance, alors...
    Nous allons voir dans la salle d'attente : pas de madame P, mais Chef-Chéri ne démords pas que c'était bien elle qu'il a vu. Dubitative, je me demande in petto si Chef-Chéri avait bien mis ses lunettes.

    A 16h30, pas de madame P. Bon, je vois le patient suivant, elle a peut-être du retard. Quand c'est le tour de celui encore d'après, madame P n'était toujours pas passée au bureau des entrées. Je vois donc le dernier patient de la consultation.
    J'attends dix minutes de plus, mais rien, et je déclare le lapin officiel.

    En quittant le bureau, je vais voir la secrétaire pour lui dire que je remonte dans le service. Si jamais madame P pointe son museau de lapine, qu'elle m'appelle sur le portable.
    Ah mais ça n'étonne pas la secrétaire, me dit-elle : madame P est venue à une heure et quart en exigeant d'être vue immédiatement, et donc de passer la radio immédiatement. Mais la radio ne pouvait pas la prendre en avance, donc madame P s'est barrée. La secrétaire avait l'air un peu blasé. Elle a dit que madame P lui avait bien crié dessus.

    Bon, me dis-je. On va l'appeler au téléphone ; son numéro était dans le dossier. Ça sonne dans le vide. J'appelle chez l'amie qui l'héberge ; personne ne décroche. Je laisse un message sur le répondeur, est-ce que ça va, vous n'êtes pas venue à la consultation, on voulait savoir si vous alliez bien.

    J'ai réessayé le lendemain. Pas plus de réponse, alors j'ai laissé tomber.

    Deux semaines plus tard, son nom était de nouveau au planning. Bien sûr, elle n'est pas venue.


  • Commentaires

    1
    Dimanche 11 Mars 2012 à 22:55

    Y'a des gens comme ça... enfin j'espère qu'elle va quand même faire quelque chose pour soigner son bobo.  C'est dommage pour elle.

    2
    Dimanche 11 Mars 2012 à 23:07

    Bin elle avait sûrement un trouble de personnalité quelconque (ou alors bipolaire, comme suggère @Sous_la_blouse). Heureusement qu'on a pu l'opérer tant qu'elle était chez nous, parce que les pneumothorax à répétition, c'est moyen bof. C'était « que » le suivi post-op, moins grave que de la perdre dans la nature avec un poumon prêt à décoller.

    3
    Amx
    Lundi 19 Mars 2012 à 01:24

    Détail accessoire...mais cela me ferait penser à un pneumo cataménial: j'en ai vu, j'en ai décrit...j'en ai soigné !! (et même un qui s'est produit pendant une plongée d'initiation mais quand même à -24 m )..

    Maintenant...retraité...c'est moi qui souffle enfin ....sans exsuffler !!!

    On commence à l'évoquer un peu plus et il vaut mieux travailler "aux hormones" qu'au scalpel ou au scotch brite !!

        http://titan.medhyg.ch/mh/formation/article.php3?sid=23910

    Bonne journée

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