• Enfin, le compte-rendu de mon occupation principale de l'été : lire les dix-huit tomes publiés en français de cette série de fantasy somme toute assez mainstream. Et la raison pour laquelle j'ai un peu délaissé ce blog pendant tout ce temps, parce que se rouler en boule sur son canapé avec un bol de thé et un bouquin, la fenêtre ouverte en été, ça n'a pas de prix.

    Verdict brut : non, ça ne valait pas le coup de les acheter en anglais. La bibliothèque municipale et la VF sont amplement suffisantes.

    Pourquoi tant de haine ? Après tout, l'histoire est originale, les personnages forts et bien typés... Alors, qu'est-ce qui fait que non, je ne relirai pas l'œuvre de Jordan ?

    La Roue du Temps, c'est une vaste saga, un immense roman-fleuve que Dallas, à côté, c'est du beurre de cacahuète. Mais roman-fleuve dans le genre que quand les personnages vont aux toilettes, en fait, on te le dit. Dans le genre que des questions überymportantes sont tout bonnement laissées de côté parce que l'auteur a eu des idées plus intéressantes entre-temps. Dans le genre que le Grand Méchant Ennemi Qui Veut La Peau Du Héros disparaît d'un coup, comme ça, pendant trois tomes, parce qu'il n'est plus intéressant. Et que quand il revient, il ne fait rien de fracassant, comme si sa haine absolue avait perdu son efficacité. Un peu comme moi et le ménage : je peux faire un ménage de tarée tous les jours pendant deux semaines, puis après je me contente de regarder mes tapis sales en me disant que, quand même, c'est pas beau quand il y a des bouloches dessus.

    C'est-à-dire que l'histoire se perd et se dilue. Et pourtant, j'aime les histoires à rallonge. Quand je me fais un cycle Tolkien, j'enchaîne le Hobbit, le Seigneur des Anneaux, le Silmarillion, les Enfants de Hurin, puis les Contes Inachevés, et après je pleure parce que ce procrastinateur de philologue n'en a pas écrit davantage, de sa grande histoire épique. Quand je fais un cycle Harry Potter, les sept tomes s'enchaînent, et je regrette que les premiers ne soient pas plus épais. Quand je fais un cycle Bradbury, je suis contente qu'il soit encore vivant et donc potentiellement toujours publiable.

    Mais suivre un voyage à pied auberge par auberge, où tous les aubergistes sont gros, chauves, et avec un grand tablier, à la fin, ça gave.

    Mais s'enquiller la description minutieuse de chaque costume porté par chaque personnage (sachant que plus de la moitié sont des femmes élégantes avec garde-robe et coffret à bijoux imposants), ça lasse.

    Et ce d'autant plus que, par conséquent, rien n'est laissé à l'imagination. Là où Tolkien brosse un portrait à larges traits, et définit un personnage autour d'un détail, et finit par écrire un tourbillon impressionniste, Jordan donne dans le naturalisme.

    Exemple :
    Soudain apparut en bas un cheval blanc, luisant dans l'ombre et courant à vive allure. Dans le crépuscule, sa têtière scintillait et étincelait, comme cloutée de gemmes semblables à de vivantes étoiles. Le manteau du cavalier flottait derrière lui et son capuchon était rejeté en arrière ; ses cheveux dorés flottaient, chatoyants, au vent de sa course. Frodon eut l'impression qu'une lumières blanche brillait au travers de la forme et des vêtements du cavalier comme au travers d'un mince voile. (J. R. R. Tolkien, le Seigneur des Anneaux, livre I)

    Et voilà, on ne nous en dit pas plus au sujet de Glorfindel. A nous d'imaginer le reste. Une phrase pour présenter l'un des personnages les plus saisissants, quoique peu présent, de cette trilogie mythique.

    Et, plus tard :
    Glorfindel était grand et droit, ses cheveux étaient d'or éclatant ; son visage jeune et beau était intrépide et reflétait la joie ; ses yeux étaient vifs et brillants, et sa voix comme une musique ; son front montrait la sagesse, et sa main la force. (J.R. R. Tolkien, le Seigneur des Anneaux, livre II)

    Jordan, lui, nous aurait minutieusement décrit la moindre épingle du costume de ce seigneur des Hauts Elfes. La Roue du Temps compte des paragraphes entiers consacrés à la dissection des vêtements, des bijoux, des coiffures, tout comme des paysages et des villes. Tolkien esquisse et laisse le lecteur compléter à sa guise. Jordan impose.

    Ça, c'était pour le style. Passons à l'univers.

    Toute œuvre de fantasy ou de science-fiction repose sur un univers unique, plus ou moins différent du nôtre, et particulier à cette œuvre. C'est la base (et c'est ce qui fait que, maintenant, je me cantonne à ce type d'ouvrages). Bien sûr, chaque univers tire son inspiration de « choses réelles ». Il peut s'agir de l'histoire d'un pays, d'une culture naturelle, ou de mythes existants. Souvent, les sources les plus importantes sont faciles à identifier, comme le Paradis Perdu de Milton pour les livres de Pullman. Ou alors il s'agit d'une distorsion du monde moderne, uchronie à la Bradbury ou à la Dick, ou explosion colorée à la Rowling. 
    Bref, dans un univers « bien fait », on retrouve toujours des éléments venant d'ailleurs, sans que cela ne choque. Dans son univers, un auteur ou un cinéaste nous livre une certaine vision du possible. Que celle-ci inclue des sources d'inspiration externes identifiables est normal, tout le monde n'étant pas schizophrène ou sous diverses drogues.

    Mais, en général, on n'a pas l'impression que l'auteur a fait une liste des diverses cultures de l'humanité, chacune avec ses caractères spécifiques (architecture, gastronomie, costumes traditionnels, coutumes, système politique...), puis a tout mis dans un grand chapeau et tiré au sort jusqu'à ce que chaque élément spécifique se retrouve attribué à une culture de son univers, qui sera alors minutieusement décrit.
    Par un contrecoup malheureux, tout élément original apparaîtra alors comme une pièce rapportée.
    L'univers créé par Jordan ressemble à un patchwork de hasard. Un peuple suivra le bushido japonais dans des forteresses médiévales européennes. Un autre dominera les mers sur des knörr vikings, tout en étant célèbre pour ses fines porcelaines chinoises. Bref, le grand n'importe quoi.

    Je pourrais en écrire encore long sur la Roue du Temps. Ma conclusion tiendra pourtant en deux mots : sacré gâchis. Comme souvent au cinéma ces dernières années, on assiste au long des tomes à la perte d'une tonne de bonnes idées au milieu d'un marécage bourbeux d'intrigues secondaires débiles.

    C'est un bon divertissement, mais, vraiment, il ne faut pas en attendre plus. Et c'est très dommage.


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  • Mémo (André Ruellan)On ne se refait pas, j'étais en vacances depuis moins de cinq heures (oui, l'astreinte finit à neuf heures du matin, et alors ?) que, un cabas à la main, je suis allée dévaliser la seule bibliothèque de la mégapole auvergnate ouverte un lundi en juillet.

    Un torticolis plus tard, j'en suis ressortie les bras chargés.
    ZOMG ! Des livres à lire !

    Livres au rang desquels figurait Mémo, d'André Ruellan. Il faut dire que j'ai un a priori défavorable envers la SF française. Il faut dire que, deux cent dix pages plus loin, j'en suis revenue. Parce que Mémo, c'est le meilleur livre que j'ai lu depuis un an. C'est... ça fait carrément du bien aux neurones.

    Comment résumer l'intrigue ?
    Paul est psychiatre, et effectue des recherches sur des substances susceptibles de modifier la mémoire. Puis comme un rat, ça ne parle pas, Paul prend les diverses molécules obtenues.
    Puis, comme un rat, il se retrouve pris dans un labyrinthe sans issue, entre faux souvenirs et pré-cognitions, lorsque vie réelle et vie rêvée partent en vrille, entre meurtres et société en déliquescence.

    Aaaaah ! La fan girl sommeillant en moi est en déliiiiire !

    C'est bien écrit. Merveilleusement écrit, en fait. Avec rythme. En suscitant des images surprenantes.
    Et le scénario. Complexe à souhait, délicatement équilibré, dynamique, c'est un bonheur. Comme dans toute bonne œuvre de science-fiction, c'est un monde entier qui est ici créé — mais un monde imaginaire, impalpable, psychiatrique, alors que la France des années soixante n'est qu'une toile de fond. Des questions sont posées, bien sûr, sur la mémoire, la réalité des souvenirs, et ce qui construit un être, mais jamais le texte ne divague et se perd en philosophie inutile. L'équilibre est parfait.

    Et je ne dirai plus jamais de mal des auteurs français de science-fiction. 

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  • Titre original : The Children of Húrin / Narn i Chîn Húrin

    Attention, n'importe nawak inside. 

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  • Ces derniers jours, on m'a demandé quels livres j'emporterais sur une île déserte. Il y avait longtemps que je n'avais pas réfléchi à la question. C'est difficile de faire une sélection — les livres sont comme les fruits, on les aime chacun à sa manière. Et il faut prendre en compte le fait que les goûts évoluent ; je ne lis plus certains ouvrages, qui étaient mes livres favoris il y a quelques années. Liste sans ordre de préférence, car ce sont des ouvrages tous différents, mais que j'aime tous autant l'un que l'autre.

    1. Le Silmarillion (J. R. R. Tolkien)
    Pourquoi ? — Pour tout : l'histoire, allant de l'épopée à l'anecdote sans jamais rien perdre de sa grandeur. Le style, concis et brillant, et l'utilisation que Tolkien fait de l'anglais et de sa musique. Qu'attendre d'autre d'un grand philologue, expert sur Beowulf, et artiste dans l'âme ?
    Depuis quand ? — Depuis mes dix-sept ans, environ. A l'époque, je venais de découvrir le Seigneur des Anneaux, et l'une des premières traductions du Sil était au CDI de mon lycée. La traduction était épouvantable (et la couverture über moche). Ne doutant pas de mon niveau d'anglais, quelques mois plus tard, j'ai acheté la version originale. Que j'ai dû mettre deux mois à lire, avec le Harraps à côté. Mais même en cherchant un mot sur dix dans le dictionnaire, j'ai été fascinée par ces textes. Maintenant, je peux le lire d'une traite sans béquille à côté, et je ne m'en suis pas encore lassée. Le Silmarillion est une porte ouverte sur un monde immense — bien plus que le Seigneur des Anneaux ne laisse entrevoir — qui stimule plus que tout l'imagination.
    Commentaire additionnel — Il faut vraiment que je me procure l'Histoire de la Terre du Milieu


    2. Fahrenheit 451 (Ray Bradbury)
    Pourquoi ? — Pour le style, plus que tout. Et secondairement pour son propos sociologique. La traduction française de Jacques Chambon et Henri Robillot est en plus excellente.
    Depuis quand ? — Depuis, oh, mes quatorze ou quinze ans. Ado, mes rebellions étaient intérieures, et je lisais beaucoup plus que maintenant. Cette histoire d'un combat contre l'ordre établi, et dont le but était de sauver ces livres que j'aimais (et que j'aime encore), m'a touchée, et encore plus le style brillant de Bradbury. Style direct et parfois violent, profondément imagé, qui m'a séduite, comme l'ont fait plus tard les films de Tarantino. J'étais, à l'époque, une rebelle sociale, et j'espère qu'il me reste un peu de cette colère. Quand je lis Fahrenheit 451, je la retrouve, et ça fait du bien.
    Commentaire additionnel — Les Chroniques martiennes du même auteur échappent de très peu à une nomination dans la liste, et uniquement parce que Guy Montag est mon idole.


    3. Terre des Hommes (Antoine de Saint-Exupéry)
    Pourquoi ? — Parce que ce livre est un concentré de rêve. Parce que j'aimerais trouver des étoiles tombées sur les hauts plateaux du désert, et suivre un fennec dans le petit jour, et me méfier d'un troupeau de moutons près d'une ferme-repère.
    Depuis quand ? — Pas très longtemps, quatre ans au plus. A l'époque où j'allais à la fac en tramway, au retour, si j'avais du temps, je m'arrêtais souvent à une grande librairie de la ville pour traîner dans les rayons, feuilleter les livres... Je lisais des BD, commençais des recueils de nouvelles, voire des romans — et, souvent, j'achetais. J'ai le souvenir de coups de foudre, debout, entre les rayons, un sac à dos aux épaules. Maintenant, je vais à l'hôpital en voiture, et mon trajet ne passe plus devant aucune librairie... Je le regrette.
    Commentaire additionnel — Saint Exupéry est, avec Sartre et Kessel, le seul auteur français du vingtième siècle que j'aime.


    4. Eureka Street (Robert MacLiam Wilson)
    Pourquoi ? — Parce que les petites choses prennent l'allure d'une épopée, parce que des histoires improbables arrivent à des personnages hors normes — et pourtant ne se distinguant pas de la population générale. Parce que c'est un paradoxe politiquement incorrect, et que l'auteur est un poète. 
    Depuis quand ?
    — Depuis cinq ans, à peu près. J'étais en P2 lorsque je l'ai découvert, justement en traînant dans une librairie. Alors dans une phase irlandaise, j'ai aussitôt accroché à cette chronique mouvementée du Belfast des années 90. Et, même maintenant que ma période irlandaise est terminée, je relis toujours Eureka Street avec un frisson de plaisir. C'est le plaisir de lire un trésor ignoré, peu connu, et d'en savourer les arômes truculents.
    Commentaire additionnel — En fait non, ma période irlandaise ne doit pas être si terminée que ça.


    5. Les Mouches (Jean-Paul Sartre)
    Pourquoi ? — Parce que Sartre réussit avec naturel le tour de force de faire revivre la tragédie grecque dans son analyse et sa puissance. Parce que, lire les Mouches, c'est porter un regard neuf sur un mythe vieux de plus de deux millénaires ; la pièce est plus qu'un classique dépoussiéré, c'est l'âme humaine exposée et mise à nu.
    Depuis quand ? — Depuis cet été. Je suis passée relativement à travers Sartre ; en dehors des Mots, aucun de ses ouvrages n'avait figuré au programme de français ou de philo de mon lycée catholique. Mais cet été, dans une librairie spécialisée dans les livres d'occasion, j'ai trouvé un vieux recueil du théâtre de Sartre. Et, en le feuilletant, j'ai eu le coup de foudre. Jusque là, je tenais l'Antigone d'Anouilh pour le meilleur « mythe revisité », mais cet été j'ai changé d'avis. Parce que l'histoire sanglante des Atrides n'est pas simplement revisitée. Elle vit, elle palpite.
    Commentaire additionnel — Et ceux qui disent que le théâtre n'est pas fait pour être lu, je les emmerde. 



    Et vous, quels seraient vos cinq livres à emporter sur une île ? 

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