Ces derniers jours, on m'a demandé quels livres j'emporterais sur une île déserte. Il y avait longtemps que je n'avais pas réfléchi à la question. C'est difficile de faire une sélection — les livres sont comme les fruits, on les aime chacun à sa manière. Et il faut prendre en compte le fait que les goûts évoluent ; je ne lis plus certains ouvrages, qui étaient mes livres favoris il y a quelques années. Liste sans ordre de préférence, car ce sont des ouvrages tous différents, mais que j'aime tous autant l'un que l'autre.
1. Le Silmarillion (J. R. R. Tolkien)Pourquoi ? — Pour tout : l'histoire, allant de l'épopée à l'anecdote sans jamais rien perdre de sa grandeur. Le style, concis et brillant, et l'utilisation que Tolkien fait de l'anglais et de sa musique. Qu'attendre d'autre d'un grand philologue, expert sur
Beowulf, et artiste dans l'âme ?
Depuis quand ? — Depuis mes dix-sept ans, environ. A l'époque, je venais de découvrir le Seigneur des Anneaux, et l'une des premières traductions du Sil était au CDI de mon lycée. La traduction était épouvantable (et la couverture über moche). Ne doutant pas de mon niveau d'anglais, quelques mois plus tard, j'ai acheté la version originale. Que j'ai dû mettre deux mois à lire, avec le
Harraps à côté. Mais même en cherchant un mot sur dix dans le dictionnaire, j'ai été fascinée par ces textes. Maintenant, je peux le lire d'une traite sans béquille à côté, et je ne m'en suis pas encore lassée. Le
Silmarillion est une porte ouverte sur un monde immense — bien plus que le Seigneur des Anneaux ne laisse entrevoir — qui stimule plus que tout l'imagination.
Commentaire additionnel — Il faut vraiment que je me procure l'
Histoire de la Terre du Milieu.
2. Fahrenheit 451 (Ray Bradbury)Pourquoi ? — Pour le style, plus que tout. Et secondairement pour son propos sociologique. La traduction française de Jacques Chambon et Henri Robillot est en plus excellente.
Depuis quand ? — Depuis, oh, mes quatorze ou quinze ans. Ado, mes rebellions étaient intérieures, et je lisais beaucoup plus que maintenant. Cette histoire d'un combat contre l'ordre établi, et dont le but était de sauver ces livres que j'aimais (et que j'aime encore), m'a touchée, et encore plus le style brillant de Bradbury. Style direct et parfois violent, profondément imagé, qui m'a séduite, comme l'ont fait plus tard les films de Tarantino. J'étais, à l'époque, une rebelle sociale, et j'espère qu'il me reste un peu de cette colère. Quand je lis
Fahrenheit 451, je la retrouve, et ça fait du bien.
Commentaire additionnel — Les
Chroniques martiennes du même auteur échappent de très peu à une nomination dans la liste, et uniquement parce que Guy Montag est mon idole.
3. Terre des Hommes (Antoine de Saint-Exupéry)Pourquoi ? — Parce que ce livre est un concentré de rêve. Parce que j'aimerais trouver des étoiles tombées sur les hauts plateaux du désert, et suivre un fennec dans le petit jour, et me méfier d'un troupeau de moutons près d'une ferme-repère.
Depuis quand ? — Pas très longtemps, quatre ans au plus. A l'époque où j'allais à la fac en tramway, au retour, si j'avais du temps, je m'arrêtais souvent à une grande librairie de la ville pour traîner dans les rayons, feuilleter les livres... Je lisais des BD, commençais des recueils de nouvelles, voire des romans — et, souvent, j'achetais. J'ai le souvenir de coups de foudre, debout, entre les rayons, un sac à dos aux épaules. Maintenant, je vais à l'hôpital en voiture, et mon trajet ne passe plus devant aucune librairie... Je le regrette.
Commentaire additionnel — Saint Exupéry est, avec Sartre et Kessel, le seul auteur français du vingtième siècle que j'aime.
4. Eureka Street (Robert MacLiam Wilson)Pourquoi ? — Parce que les petites choses prennent l'allure d'une épopée, parce que des histoires improbables arrivent à des personnages hors normes — et pourtant ne se distinguant pas de la population générale. Parce que c'est un paradoxe politiquement incorrect, et que l'auteur est un poète.
Depuis quand ? — Depuis cinq ans, à peu près. J'étais en P2 lorsque je l'ai découvert, justement en traînant dans une librairie. Alors dans une phase irlandaise, j'ai aussitôt accroché à cette chronique mouvementée du Belfast des années 90. Et, même maintenant que ma période irlandaise est terminée, je relis toujours
Eureka Street avec un frisson de plaisir. C'est le plaisir de lire un trésor ignoré, peu connu, et d'en savourer les arômes truculents.
Commentaire additionnel — En fait non, ma période irlandaise ne doit pas être si terminée que ça.
5. Les Mouches (Jean-Paul Sartre)Pourquoi ? — Parce que Sartre réussit avec naturel le tour de force de faire revivre la tragédie grecque dans son analyse et sa puissance. Parce que, lire les
Mouches, c'est porter un regard neuf sur un mythe vieux de plus de deux millénaires ; la pièce est plus qu'un classique dépoussiéré, c'est l'âme humaine exposée et mise à nu.
Depuis quand ? — Depuis cet été. Je suis passée relativement à travers Sartre ; en dehors des
Mots, aucun de ses ouvrages n'avait figuré au programme de français ou de philo de mon lycée catholique. Mais cet été, dans une librairie spécialisée dans les livres d'occasion, j'ai trouvé un vieux recueil du théâtre de Sartre. Et, en le feuilletant, j'ai eu le coup de foudre. Jusque là, je tenais l'
Antigone d'Anouilh pour le meilleur « mythe revisité », mais cet été j'ai changé d'avis. Parce que l'histoire sanglante des Atrides n'est pas simplement revisitée. Elle vit, elle palpite.
Commentaire additionnel — Et ceux qui disent que le théâtre n'est pas fait pour être lu, je les emmerde.
Et vous, quels seraient vos cinq livres à emporter sur une île ?