• Un corps d'enfant

    C'est un tout petit brin de femme qui était endormi sur la table à mon arrivée au bloc. Toute petite et toute maigre (IMC à 15 !), avec un petit squelette d'oiseau qui pointait aux hanches, aux épaules, au rachis. Tellement qu'on avait commandé des écarteurs pédiatriques exprès pour elle.

    Après, dans le service, elle était toujours aussi petite, au fond du lit. Toute ridée, toute usée, les joues brillantes comme des pommes parce qu'elle n'avait presque pas assez de peau pour tout couvrir, et que ça tirait quand elle parlait. Et des yeux immenses dans ce visage hâve d'un enfant devenu vieux.

    Elle était petite, et c'était difficile, pour la lever, faire la kiné, se remettre à vivre, quoi. Et puis surtout elle était triste, parce qu'elle était loin de chez elle et que personne ne pouvait venir la voir. Elle était seule.
    Alors tous les problèmes ont pris de l'ampleur. Sa petite retraite, qui ne couvrirait pas les frais d'hospitalisation, avait-elle peur. Puis le retour à la maison, tant attendu, tant espéré, et si elle avait un souci ? Elle serait à trois cent kilomètres de son chirurgien... Puis l'alimentation, et le reste.
    Un jour, à la visite, quelqu'un a écrit dans le classeur « Avis assistante sociale +++ ». Mais ce n'était pas ça, le problème.

    Un jour, à la visite, elle n'était pas dans sa chambre. Elle était aux toilettes, enfermée pour y pleurer de grosses larmes. Elle était totalement seule, entièrement coupée de son milieu, de ses amis, de sa famille, dans une région de France qu'elle ne connaissait pas, entourée d'inconnus, de traitements, de choses à faire et à ne pas faire, de restrictions, d'impératifs...

    Alors j'ai craqué. J'ai appelé Cheftaine-Chérie (qui connaissait déjà un peu la situation, bien que ce ne soit pas sa patiente), qui est attachée à un périphérique lointain, situé presque à mi-chemin de la maison de notre petite dame. Cheftaine-Chérie a tout compris, et a dit :
    — Bien sûr, je la prends dans mon service, t'inquiète pas. Mais demande quand même à Chef-Chéri-Qui-L'A-Opérée. 
    Chef-Chéri n'avait pas fait la visite depuis quelques jours, et avait un peu zappé les derniers développements. Pas vu les larmes à la visite quand, tous les jours, on lui disait que non, elle ne pouvait pas rentrer chez elle, pas encore. Pas vu l'espoir quand on avait parlé de la rapprocher en la transférant chez Cheftaine-Chérie.

    Du coup, Chef-Chéri a opposé son veto.
    — Nan mais tu comprends, c'est pas que je veuille pas qu'elle aille dans le périph de Cheftaine-Chérie, mais si il faut la reprendre un jour où Cheftaine-Chérie est ici et pas là-bas, ça va pas être possible. Faut lui expliquer qu'elle reste au moins jusqu'à ce qu'on ait enlevé le drain. Tu lui diras à la contre ? 
    — ... Franchement, je préfèrerais si tu allais lui expliquer, toi...
    —  Oh ouais, si tu veux.

    Chef-Chéri est donc parti expliquer à notre petite dame triste qu'elle devait rester dans notre service jusqu'à ce que les choses se tassent, c'est-à-dire pas avant cinq jours. Et je suis allée préparer mes sorties.

    Dix minutes après, en retournant dans le bureau médical, j'ai trouvé Chef-Chéri au téléphone, en grande conversation avec Cheftaine-Chérie.
    — Ouais... Ouais... Nan, y'a pas grand-chose à lui faire, là on attend que le drain se tarisse... Tu pourrais la prendre quand ?... OK, super ! Stockholm te fera un courrier. Bisous, ciao.
    Après avoir raccroché, Chef-Chéri a soupiré et m'a regardée.
    — Qu'est-ce que tu veux, m'a-t-il dit, quand j'ai vu ce petit corps d'enfant tout ridé au fond du lit, et qui pleurait... J'ai craqué. 


  • Commentaires

    1
    Eule
    Mardi 19 Octobre 2010 à 16:52

    C'est très touchant et Chef-Chéri a un coeur. J'espère que la dame va mieux.

    Bonne journée

    2
    **Mimi** Profil de **Mimi**
    Mardi 19 Octobre 2010 à 19:28

    Etrangement, les clichés sur les orthopédistes, je les croyais exagérés. Et puis, quand je te lis, je réalise que... bah non, quoi, vivement le retour au mou, et aux chefs qui vont avec !

    J'veux des Chefs-Chéris comme les tiens, décidément. (t'es sûre, tu veux pas m'en prêter un, rien qu'un peu, rien que pour tenir jusqu'au changement de stage ??)

    3
    Mardi 19 Octobre 2010 à 22:54

    @ Eule : Bien sûr, qu'elle va mieux, puisque Cheftaine-Chérie s'est occupée d'elle ;)

    @ Mimi : Allez, c'est bien parce que c'est toi !

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