• Un chantier

    La définition du chantier varie dans ses détails d'une spécialité à l'autre, mais la base reste la même : une intervention longue et complexe. Évidemment, ça ne s'aborde pas comme ça. En pratique, un trépied d'or porte un chantier réussi (pour l'interne) : un méga petit-déjeûner le matin, un petit pipi avant l'incision, et une paire de bons bas de contention.

    Pourquoi le petit-déjeûner ? Parce que, le cas échéant, on peut rester douze heures sans manger ni boire. Et, croyez-moi, rien que sept heures d'intervention c'est déjà long au plan calorique. OK, je suis une morphale, mais quand même, l'hypoglycémie guette les meilleurs d'entre nous. On a connu des malaises pour moins que ça.

    Pourquoi le pipi ? Bon, dis comme ça, ça paraît évident, mais il faut penser global. Il faut penser volémie, dirait un réanimator. Surtout si tu comptes transpirer sur le champ, sous les scialytiques, avec la couverture chauffante sous l'aisselle (pour moi) ou sur les couilles (pour un ancien Chef-Chéri, différence de taille oblige). Alors il faut boire, et ça commence la veille par un grand verre d'eau au coucher, et rebelotte au petit-dèj. Selon la température prévue de la salle, polaire ou simplement sibérienne, on peut boire encore un coup d'eau avant l'incision, au moment du dernier pipi, parce que toute cette boisson retentit sur la vessie une fois une éventuelle déshydratation corrigée. Donc il faut aussi beaucoup faire pipi — la parano en moi prend ses précautions même avant une intervention d'une demi-heure, parce qu'on ne sait jamais... Mais ça, c'est depuis qu'une vésicule d'une demi-heure s'est transformée à l'improviste en chantier de six heures par la simple combinaison malheureuse d'un chef et d'une interne aussi poissards l'un que l'autre. Bon, aussi par la cholécystite de la dame, mais là n'est pas le propos. Donc, toujours uriner avant d'inciser, c'est pas la panseuse qui va venir te poser une sonde urinaire, et quitter le champ pour ça c'est la honte.
    Le jour où la médecine du travail m'a dit de faire pipi plus souvent, j'ai ri.

    Enfin, les bas de contention. Dernier dans la liste, et le plus important. Tout le monde connaît leur importance pour éviter de se faire stripper les varices à trente-cinq ans. Au bloc, le port en est quasi-universel chez les femmes. Chez les hommes, il paraît plus controversé — au pif, à cause de l'aspect « je porte des bas et les bas c'est pour les femmelettes, un homme, un vrai, a des valvules veineuses en béton armé »

    Un chantier Medici

    On peut être un roi mage peint à la ressemblance d'un empereur byzantin, chevaucher un puissant étalon, et se faire traiter de fiotte à cause de ses bas qui dépassent.

    Un jour, Chef-Chéri s'est penché vers moi, au-dessus du champ, à genre la cinquième heure d'intervention, et m'a confié à voix basse :
     — Ça va ? Tu tiens le coup ? Moi ça va super, je porte mes nouveaux bas de contention ! J'ai pas mal aux jambes, c'est génial !
    Le même, quelques semaines plus tard, était sorti éprouvé d'une longue journée, les jambes bien lourdes, et râlant parce qu'il avait oublié de mettre ses bas de contention le matin. Parce que pas question de le faire dans le vestiaire des hommes.

    Petites natures, va.


  • Commentaires

    1
    Mardi 14 Février 2012 à 08:48

    Ah les bonhommes!

    C'est pareil chez les patients, tu peux y aller pour tenter de convaincre un gars qui en a besoin de porter ses bas de contention! T'as toujours droit au "mais c'est pour les femmes" avec des yeux horrifiés

    2
    Mardi 14 Février 2012 à 11:05

    Amusant billet.

    Pourtant, je suis troublé par ce culte, très chirurgical, à l'exploit physique.

    Je ne vois pas très bien comment on peut opérer efficacement en crevant la dalle ou bien avec une vessie prête à exploser.

    J'imagine bien qu'il y a quelques situations, exceptionnelles probablement ou, vraiment on ne PEUT pas quitter le bloc pendant plusieurs heures mais une autre organisation, respectant les aspects physiologiques des intervenants, n'est-elle pas envisageable dans l'immense majorité des cas ? Y compris pour des "chantiers" ?

    Ça me rappelle les questions de repos de garde. Longtemps, c'était inimaginable au nom du "on a toujours fait ça, les jeunes vous êtes de petites natures" et ceux qui le réclamaient passaient pour des tire-au-flanc indignes de porter la blouse blanche.

    Il a fallu attendre la démonstration que prescrire en manque de sommeil équivalait à prescrire avec une alcoolémie à plus d'un gramme pour que les choses changent.

    Je pense que viendra une époque où on lira ce type de témoignage avec incrédulité.

    3
    Mardi 14 Février 2012 à 21:05

    Ca me fait rire parce que je me faisais la reflexion il n'y a pas 2 jours de cela qu'il faudrait peut-être que je commence à en mettre parce qu'avoir les jambes lourdes à 22 ans quand on veut faire de la chir plus tard ça s'annonce critique, surtout avec le terrain veineux familial! Mais j'avoue que pour les hommes ça suscite toujours des remarques.

    Sinon perso je peux tenir une journée complète au bloc sans faire pipi, comme une sorte d'adaptation qui te souffle d'augmenter la réabsorption rénale de l'eau. Ce qui n'est pas le cas du petit-déj ; je n'ai encore rien trouvé qui puisse souffler à mon estomac de ne pas réclamer, ou alors c'est pour ensuite engouffrer (et le terme est bien choisi) un repas d'Odin.

    4
    medulla
    Mercredi 15 Février 2012 à 02:03

    Lectrice dans l'ombre depuis plusieurs mois , je savoure les billets de ce blog.

    Je me permets une proposition , peut être la chose existe t'elle déjà : un caleçon long comme pour le ski , de contention . Ainsi les Chefs -Chéris pourront les enfiler comme un pantalon au lieu d'avoir l'impression d'être prêts à parader dans des endroits interlopes .

    Si cet habit révolutionnaire n'existe pas encore , j'espère qu'aucun fabricant de vêtement médical ne me lira , j'aimerais avoir le temps d'enregistrer mon idée au bureau de la propriété et des brevets.

    merci Stockholm pour tout ce que tu écris.

     

    5
    Jeudi 16 Février 2012 à 16:37

    Pour nous Médecins du Travail, l'organisation actuelle c'est : un gros petit déjeuner et aller faire pipi avant le chantier. Nous n'avons pas encore trouvé autre chose ! cela fait rire bien sûr mais ce n'est pas autrement dans les conditions que vous connaissez.

    Nous sommes ouverts à toutes les suggestions pour "de nouvelles organisations", bien qu'entre nous la comparaison avec les repos de garde est hors de propos puisqu'elle était envisageable mais refusée par les décideurs à l'époque. Là il n' y a rien à envisager sauf pour quitter momentanément les lieux ou se faire aider.... par l'aide ou le personnel du Bloc !!!

    6
    Vendredi 17 Février 2012 à 20:12

    @ Fluorette : J'imagine volontiers la réaction !

    @ Borée : je connais un Chef-Chéri qui va pisser à la moitié de l'intervention. Le problème, c'est que quand tu te déshabilles, tu perds vingt minutes d'entrée de jeu avec le relavage et le rhabillage. Quand il y a deux aides, ça ne pose pas trop de problèmes en théorie, vu qu'il en reste toujours un habillé pour aider l'opérateur. Mais je comprends qu'un senior puisse rechigner à laisser le patient ouvert et endormi une demi-heure ou trois quarts d'heure de plus, ça se refroidit vite avec le ventre ou le thorax ouvert (et après l'anesthésiste râle). La chance relative sur les gros chantiers, c'est qu'il y a souvent deux voies d'abord, donc un moment où le patient est fermé pour être réinstallé. On met en général ce temps-là à profit pour aller manger : par exemple, le chef ferme la première voie d'abord seul avec l'instrumentiste pendant que l'interne va manger, puis l'interne revient, installe le patient, rechampe et éventuellement incise la deuxième voie pendant que le chef se restaure. Mais sur un "petit" chantier de six heures, ça n'arrivera pas, en général c'est sur des interventions de 10 heures et plus.

    @ Romain : bin mets des bas : mieux vaut un chambrage occasionnel au vestiaire à 20 ans que les gros ulcères veineux à 70. Moi non plus, quand je suis concentrée, je ne ressens pas l'envie de faire pipi — et il fait tellement chaud sous les scialytiques qu'on sort toujours déshydraté — par contre, passé dix heures du matin, c'est tragique mais j'ai faim.

    @ Medulla : un leggins de contention laisserait stagner le sang dans les pieds, ce serait peut-être contre-productif. Avec des pieds et un haut de caleçon, l'avantage serait que ça pousserait au régime ces messieurs juste "un peu enrobés".

    7
    **Mimi** Profil de **Mimi**
    Samedi 18 Février 2012 à 01:02

    Ma micro-contribution : 

    - chez nous y'a même un agrégé qui porte des chaussettes de contention tous les jours. Même pas peur. Ceci dit, si on n'en porte pas dans mon service, où en portera-t-on ?

    - pas de double voie d'abord chez nous, mais on a aussi notre botte secrète pour faire des pauses sans perturber les interventions : les hypothermies profondes. Parce que la phase de réchauffement ça peut durer des plombes, et c'est un peu passif, alors un par un on va faire notre petit pipi et manger 2 tartines de pain, et zou, c'est reparti ! 

    - je suis la seule à préférer ne pas manger le matin? Je ne suis jamais aussi en forme au bloc que quand j'arrive l'estomac vide... Je tiens jusqu'au soir comme ça, voire plus si nécessaire. Un petit-déjeuner à 6h, ça m'ouvre juste l'appétit, et c'est bof d'avoir faim dès 10h quand on sait que le chantier va durer jusqu'à 16-17h au bas mot... Je me suis habituée à manger principalement le soir ; depuis que je m'autorise à faire comme je le sens, ça va drôlement mieux... 

    - +1 avec Borée et l'histoire du "prescrire endormi"/"prescrire à plus de 1g d'OH" : je me souviens, après 48h de bloc non-stop (72h de boulot d'affilée, mon record) , d'avoir fait marrer mes infirmières à qui j'ai dit de donner de l'Augmentin à un patient qui voulait un somnifère... Je me voyais partir en vrille donc j'ai dit stop ; comme j'ai la chance d'avoir des inf hyper compétentes, elles ont géré le temps que je dorme 2h, et après on est reparti sur de meilleures bases. Avec le temps, on finit par sentir le moment où on va basculer du côté obscur, après c'est à chacun d'avoir le bon sens de passer la main à qqn de plus frais quand ça risque de déraper. 

    Je trouve que le pire, ça n'est pas de bosser non-stop sur de gros trucs, parce qu'on est maintenu en éveil par l'enjeu de la situation. Le pire, c'est de sentir qu'on passe à côté d'une vraie urgence à 6h du matin, parce qu'on a reçu 20 coups de fil dans la nuit pour des broutilles et qu'on est complètement démonté alors qu'on n'a rien fait. 

    - parlant de médecine du travail, j'avais un RV systématique en sortant d'un WE d'astreinte bien méchant. La madame m'a demandé "vous dormez assez ?" - j'ai pas su quoi répondre. Elle a vérifié que je manquais réellement de sommeil en me faisant tenir debout sur un pied les yeux fermés. Elle a constaté que oui, je faisais la tour de Pise. Et voilà. Ce fut la glorieuse contribution de ma médecine du travail au manque de sommeil des internes de chir. Brillant. 

    8
    galaod
    Mardi 28 Février 2012 à 18:57

    Mais si le gars met des bas de contention, y'a bien le pantalon par-dessus, non ?

    Si c'est le cas, personne n'est la pour le chambrer.

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