• Talents d'observation (ou pas)

    Il est minuit ; je suis aux Urgences depuis quatre heures de temps, et on me demande un quatrième avis.

    C'est le bordel et j'en ai marre. Il y a des patients partout ; tous les box ont été doublés, même les déchocages, et les brancards débordent de l'Accueil. Il y a des patients jusque dans le couloir derrière la radio. La plupart sont calmes et prennent leur mal en patience — heureusement, parce que la minorité bruyante... Comment dire, elle me donne envie de me dépêcher de quitter l'Accueil : une dame très alcoolisée hurle et interpelle violemment toute personne dans son champ de vision ; un homme tape un scandale parce que personne n'a examiné son coude qui lui fait mal depuis huit jours ; un patient dans un box d'isolement (ceux qui n'ouvrent pas de l'intérieur) frappe en continu après sa porte. Le brouhaha est effarant, entre les patients qui parlent aux personnes auprès d'eux, les soignants qui gueulent pour se faire entendre d'un bout à l'autre de l'Accueil surchargé, les externes au rapport auprès de leurs internes débordés, le téléphone qui sonne, et les brancardiers qui, malgré tout leur talent, sont obligés de tout défoncer sur leur passage pour amener madame Untel au scanner... La seule consolation est que le portable d'astreinte ne capte pas, donc ne sonne pas, dans les Urgences. Le problème c'est que quand tu sors tu as quinze message des infirmières du service pour le Lovenox de monsieur Truc, mais en attendant tu évites l'overdose de stimulis extérieurs.

    Des scanners, j'en ai vu trois, et les patients qui vont avec. Aucun ne sera opéré, mais tous resteront hospitalisés, d'une manière ou d'une autre. Je n'ai pas de place dans le service, il leur faudra être hébergé. Une dame partira en cardio — sa coronaropathie explique mieux les douleurs abdo que cette vieille, vieille, hernie ombilicale toute souple et toute simple. Un autre passera rapidement dans la case médicale, une créat au plafond et une pyélo ne s'opèrent pas, même si c'est bien au ventre qu'il a mal. Je garde le troisième sous le coude en hébergement quelque part, son occlusion est louche, le scanner foireux ; Chef-Chéri est passé mettre une main sur son ventre, on n'opère pas ce soir, mais on surveille de près, pas dit que la sonde gastrique suffise à débloquer la situation chez ce monsieur aux antécédents plus que lourds.
    Le quatrième, « c'est un des nôtres » me dit l'urgentiste. Quatrième fois qu'un urgentiste s'assied à côté de moi pendant que je finis de rédiger une observation, pour annoncer un patient de plus à voir. Un patient à voir, c'est quelqu'un à examiner (dix minutes), à faire parler (dix minutes) ; c'est de la bio à regarder et un scanner à voir (vingt minutes) ; c'est réfléchir hospitalisation ou pas (deux à cinq minutes) ; c'est un lit à trouver (vingt minutes), un patient à qui il faut au final tout réexpliquer et une famille à voir (temps ad libitum). Mais monsieur B, c'est un des nôtres, même s'il n'est jamais passé dans le service, me dit l'urgentiste : il a un cancer du poumon.

    Il est venu pour quoi, déjà ? Pas le temps de demander : je me retourne et l'urgentiste a disparu. A peine si j'aperçois le coin de sa blouse disparaître dans un box, où une bien vieille dame est en train d'escalader les barrières du brancard. J'attends cinq minutes. La radio est affichée : poumon blanc à droite, des petites boules suspectes sur l'autre champ. En effet, lui, on ne l'opèrera jamais de sa tumeur. J'attends un peu pour qu'on finisse de me raconter l'histoire du patient, mais personne ne revient, et j'en ai assez d'attendre. Le dossier du patient a disparu, paraît-il que l'infirmière l'aurait sur son chariot, mais l'infirmière est partie Dieu sait où : quand on a du mal à se faufiler entre les deux rangées de brancards des couloirs, trouver l'infirmière revient à mettre la main sur cette fichue aiguille de cette fichue botte de foin.

    Bah, le monsieur saura bien m'expliquer pourquoi il vient !

    Ou pas.

    J'entre dans le box ; monsieur B est un vieux monsieur maghrébin, au visage buriné. Quelques cheveux blancs encadrent une tonsure brillante. Je connais monsieur B. Je ne le connais pas.
    Il y a toujours des patients que j'ai l'impression de connaître. Au début, je passais la moitié de la consultation à leur demander où j'aurais pu les voir, alors qu'ils avaient passé leur vie entière à plus de cent kilomètres de ma blouse. Au bout d'un moment, j'ai compris qu'il s'agissait de certains types de visages. Je connais les vieux monsieurs maghrébins aux traits creusés par la vie, qui parlent un français parfois hésitant. Je connais les agriculteurs obèses, diabétiques, insuffisants cardiaques, rénaux et respiratoires, leurs joues rouges piquetées, leurs yeux un peu larmoyants. Je connais les femmes jeunes et maigres, aux cheveux frisés, aux joues creuses, qui portent toujours de grandes écharpes de hippies. Je connais les jeunes footeux rasés de près, un ou deux boutons d'acné écorchés, rougeauds de visage, aux cheveux châtains coupés en brosse. Je connais les touristes anglais écarlates à force de coups de soleil. Je connais les petites vieilles dames toutes voûtées, têtues comme des bourriques, qui sont toujours sous AVK et ont ce même pli flasque et fin autour de l'ombilic. Je les connais, mais je ne les connais pas. Ils font partie d'un groupe, et avant de les connaître plus avant, j'ai toujours l'impression de les avoir déjà vus.

    Bref, mon monsieur ne savait pas pourquoi il était là. C'était son docteur qui l'avait envoyé, par téléphone. Il avait appelé le docteur parce qu'il ne se sentait pas bien. Enfin, c'était sa fille qui avait appelé le docteur, qui avait dit de venir aux Urgences.
    Cool.
    La fille était là. Grande, très brune, élégante, maquillée avec goût : elle aussi je la connaissais. Elle était du groupe des familles intelligentes, impliquées sans être chiantes, qui comprennent vite et réexpliquent bien les affaires aux patients un peu âgés et/ou sourds. Elle était aussi du groupes des gaffes possibles, quand on risque de prendre la fille pour l'épouse ou l'inverse. Elle m'explique la maladie découverte quelques mois plus tôt, les chimios, une chambre implantable infectée : c'est pour ça que le médecin traitant l'a envoyé, son père a de la fièvre depuis quarante-huit heures. C'est une histoire de médecine. On ne va pas lui enlever la chambre implantable ce soir. Je ne comprends pas pourquoi l'urgentiste engloutie par le raz-de-marée de patients m'a demandé de le voir. Je nage, et, en parlant à la fille, j'ai de plus en plus l'impression de la connaître. Elle porte un collier doré avec de petites breloques en perles de culture ; il manque une perle juste sur sa clavicule droite. Je me dis c'est drôle, pour une femme aussi attentive à sa toilette, de porter un collier cassé.

    Je me dis c'est drôle, j'ai pensé ça il n'y a pas longtemps. Et c'était un collier qui ressemblait, avec une perle qui manquait justement là. Mais pourtant le monsieur n'est jamais venu chez nous, il en est sûr. Mais pourtant je suis sûre d'avoir vu, il n'y a pas longtemps, un vieux monsieur maghrébin avec une fille/sœur/épouse, et d'avoir vu aussi le collier. Puis, quand je découvre le thorax du monsieur, il y a le pansement de la chambre implantable, et un autre plus bas, sur le côté, en bas des côtes, un pansement de cicatrice de drain thoracique.

    Puis je me souviens. Tout revient d'un coup : le numéro de la chambre, le monsieur qui lisait un livre à couverture de cuir rouge quand j'étais rentrée, la fille qui était là et que je savais pas si c'était pas plutôt sa femme... Je reprenais l'astreinte, c'était deux semaines plus tôt, c'était un samedi en fin de matinée, je venais pour enlever le drain, qui en fait était déjà enlevé, et donner un avis, qui était déjà donné, parce que Chef-Chéri était passé dix minutes avant moi et que les portables captent mal à cet étage.  Que du coup j'avais laissé le matériel de dédrainage à l'interne du service, et que la fille m'avait expliqué ce que Chef-Chéri avait dit, sur le fait que y'avait un poumon qui ne revenait pas à la paroi, qu'on enlevait le drain et que si l'épanchement revenait et devenait gênant on poserait un cathé pleural à demeure. Que j'étais restée genre cinq minutes en tout et pour tout dans la chambre, puis que j'étais allé manger un burger avec une copine, en vitesse, parce qu'on était toutes les deux d'astreinte.

    Pendant que la fille du monsieur me racontait la dernière hospitalisation — la chimio, puis la fièvre, et tout — j'ai compris que pour eux l'épanchement pleural était un épiphénomène. Le drain, c'était mon collègue qui l'avait posé en chambre, Chef-Chéri avait tiré dessus sans faire mal, bref, la pleurésie, c'est pas qu'ils en avaient rien à foutre, mais un peu quand même. Après je comprends : une chambre implantable infectée, c'est plus emmerdant pour la suite des traitements.

    Mais ça m'a permis de dégainer au moment approprié le fameux « ah mais je me souviens très bien de vous, de votre histoire, et tout et tout. » Et de savoir ce qu'il fallait leur proposer sur ce poumon de nouveau blanc.


  • Commentaires

    1
    Dimanche 26 Février 2012 à 23:00

    Dans le merdier intersidéral, il suffit parfois d'un rien pour sortir la tête de l'eau.

    Et finir le Tétris, à la fin de la garde.

    Bon courage.

    2
    Marietoune
    Lundi 27 Février 2012 à 00:04

    Respect total.

     

    3
    Samedi 3 Mars 2012 à 22:45

    oui super texte

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