• Sémiologie

    Un de mes premiers cours de sémiologie clinique de P2 fut fait par un digne interniste, qui ouvrit les hostilités avec cette phrase fantastique :
    — L'important de la sémiologie, c'est que vous puissiez décrire précisément ce que vous voyez. Si vous, vous ne savez pas ce que veulent dire les signes cliniques de votre patient, il y aura toujours quelqu'un qui pourra vous répondre avec une bonne description. Et si vous connaissez bien la sémiologie, vous pourrez aussi reconnaître une maladie que vous n'avez jamais vu. 

    Il y a quelques temps, j'ai pu vérifier que c'était bien vrai.
    J'étais bien tranquille en train de travailler dans le dépotoir bureau des internes quand une infirmière du service est entrée. Elle cherchait mon co-interne de salle :
    — Mais peut-être que tu pourras faire, dit-elle avec désinvolture.
    — Qu'est-ce qui t'arrive ?
    — Madame GrêleCourt, elle est bizarre... Elle nous refait l'Exorciste.
    Et la désinvolture laissa place à un malaise certain.
    — What ?
    — Bin elle est toute raide dans son lit, elle parle une langue bizarre et elle a de l'écume aux lèvres. Je l'ai trouvée comme ça en rentrant dans la chambre pour le tour c'est pas ma faute j'te jure !
    — J'arrive. 
    Et là je me suis dit non c'est pas vrai, elle est pas en train de convulser, non ? Et comment je le saurai si c'est le cas, j'ai jamais vu de crise convulsive de ma vie ? 

    Elle avait trouvé madame GrêleCourt dans cet état-là en commençant son tour. Quand je suis rentrée dans la chambre, en effet, madame GrêleCourt était bizarre.
    Sa respiration était lourde, bruyante, rauque, comme celle d'un gamin qui fait le mousquetaire blessé ; elle avait les yeux révulsés, et quelques clonies secouaient encore sa jambe droite. Le lit était mouillé d'urine. Le temps que je l'examine rapidement, les clonies avaient cessé, laissant la place à une raideur plastique.
    Et là, mon prof de P2 aurait été fier de moi, parce que j'ai su que c'était une respiration stertoreuse, que madame GrêleCourt était bizarre à cause du déficit post-critique, et qu'il fallait un anesthésiste. J'ai dit :
    — Prépare une ampoule de Valium et ouvre le chariot d'urgence, je reviens.
    J'avais aperçu Chef-Chéri à l'entrée du bureau infirmier en venant, alors j'ai fait ce que fait tout interne bien discipliné : aller chercher son chef quand on se sent dépassé par les évènements. 

    Le chariot d'urgence, dans un service, est le truc dont on espère n'avoir jamais à se servir. Dessus, il y a de quoi défibriller. Sur le côté, une planche pour un massage cardiaque externe. A l'intérieur, il y a de quoi intuber, ainsi que les drogues de réanimation. Normalement, il y a de quoi commencer une réa en chambre.
    Ouvrir le chariot d'urgence revient à flanquer un coup de pied dans la ruche du service, à croire que les infirmières sont télépathes : deux minutes après, tout le monde est amassé devant la chambre.

    Le temps de prévenir Chef-Chéri et de revenir dans la chambre, madame GrêleCourt convulsait de nouveau, sans avoir repris connaissance. Un deuxième infirmier préparait le Valium pendant que sa collègue ouvrait le scellé du chariot d'urgence ; la perfusette a été vite branchée, et Chef-Chéri, comme Zorro, est arrivé. Plus cortiqué que moi, il a demandé de préparer aussi du Gardénal.

    En quelques instants, c'était devenu le bordel dans la chambre. Les infirmières partaient dans tous les sens, pour préparer les perfusions, sortir une canule de Guédel, un masque à haute concentration... Co-Interne s'est matérialisé dans la chambre. A deux, on a essayé de mettre madame GrêleCourt en PLS, mais va-t-en tourner quelqu'un qui convulse un peu et qui est raide comme la justice. Puis, par l'opération du saint-Esprit (à moins que ce ne soit par le téléphone de Chef-Chéri), un anesthésiste est arrivé. Grand, baraqué, et vieux expérimenté, c'était l'homme de la situation. Taillé en rugbyman qui se serait un peu laissé aller, il possédait un baryton tonitruant et ronchonneur, l'anxiolytique idéal — l'anesthésiste qui tonitruait à l'oreille des infirmières (et des internes). A son arrivée, de l'huile s'est répandue sur la mer agitée.

    On lui a monté le lit, sorti un laryngoscope et préparé une ampoule de Diprivan au cas où ("le truc blanc dans une grosse ampoule", a crié Chef-Chéri à l'infirmière qui ne le trouvait pas sur le chariot). Madame GrêleCourt était trop spastique pour quoi que ce soit, y compris une intubation à la sauvage, et le Chuchoteur, à la tête du lit, le laryngo à la main, l'a regardée d'un air pensif.
    — Si ça se trouve, elle est en train d'engager, a-t-il dit avec un accent rocailleux du sud-ouest.
    Silence. Co, Chef-Chéri et moi nous sommes regardés. Puis on a chacun dégainé notre téléphone, pour appeler simultanément la réa, le scanner et le neurologue d'astreinte. 
    — Demande aux réas s'ils veulent que je l'intube en chambre avant le scanner, a-t-il dit à Chef-Chéri. Toi, me dit-il, dis au scanner qu'il faut qu'ils se mettent en stan'debaïe et qu'on va peut-être leur descendre tout de suite.
    — Ça s'appelle comment, déjà, la respiration ? a vite chuchoté Co. Sterto quoi ? 

    La réa avait une chambre toute prête. Le scanner était en stand-by. Madame GrêleCourt reprenait une coloration normale (entendez, pas violette) et semblait respirer mieux. Décision fut prise de la pousser en réa de suite.

    Maintenant, il faut dire un truc. Chaque médecin est peut-être un demi-dieu, réincarnation d'Hippocrate et d'Imhotep, mais il faut bien dire un truc : on est nuls en brancardage. Mais super nuls. Quand je brancarde seule, s'il y a un mur, je le prends de plein fouet. Toujours. Où qu'il soit. A deux, ça va un peu mieux, on se contente d'arracher le papier-peint et d'écraser les imprudents qui s'approchent à moins de deux mètres. Je préviens les patients que j'ai pas mon permis brancard ; ça les fait rire, jusqu'au premier mur.
    Toujours est-il que là, on était quatre à pousser le lit (enfin trois, le Chuchotteur étant plus occupé à ventiler au masque qu'à fournir un effort de poussée).

    Bin disons qu'heureusement que madame GrêleCourt était encore en état de mal quand on est arrivés en réa, parce que les murs avaient, mais alors vachement, morflé.

     

    (Pour info, la conférence de consensus sur l'état de mal épileptique. Ils ne parlent pas du brancardage.)

    (Pour le happy end, sachez qu'elle a récupéré sans séquelles de son état de mal, et qu'on n'a jamais su non plus pourquoi elle avait convulsé en premier lieu)


  • Commentaires

    1
    Ependyme
    Dimanche 8 Janvier 2012 à 13:05

    La veille des partiels... on se dit qu'on va peut-être retourner réviser sa sémio finalement! ça peut toujours être utile...

    2
    Dimanche 8 Janvier 2012 à 15:32

    Le nombre de fois que je me suis excusé auprès des patients de ne pas avoir mon permis brancard...

    3
    Lundi 9 Janvier 2012 à 07:40
    nfkb
    Ah le doux bordel des s'itutations d'urgences en chambre !

    Tirs pas d'explications pour la CC ? Hypophosphoremie ? Sevrage ? TF1 de bon matin ?
    4
    Lundi 9 Janvier 2012 à 23:30

    @ Ependyme : ça te servira toujours !

    @ DrFoulard : pas mieux...

    @ nfkb : pas de sevrage, ça faisait 6 semaines qu'elle était chez nous. Iono RAS. S'il y avait une part psychosomatique dans l'épilepsie, par contre, j'aurais parié dessus : son mari était mort qq jours avant d'un vilain cancer en HAD à 200 km de chez nous, et le deuil était difficile ++ Mais d'après Chef-Chéri, ça arrive des fois chez les patients qui ont des grêles courts, sans qu'on sache trop pourquoi (après j'ai pas fait la biblio, mais bon, parole de scout)

    5
    Jeudi 12 Janvier 2012 à 22:19

    Oups, le permis brancard ça me rappelle une dame qui avait le tétanos (et pour celle là aussi la sémiologie à fait le diagnostic !!). L'anesth et ma pomme avons pris la décision de l'emmener nous mêmes en réa, le samu étant parti faire autre chose. On avait plus pensé qu'au bout du couloir, il y a avait 4 marches qu'on enjambait en général en 1 foulée. Mais le brancard, lui, il a eu plus de mal  !!

     

    6
    llythie
    Lundi 16 Janvier 2012 à 15:05

    je reconnais ce stress que tu décris mais je voulais te dire merci : grace à toi je viens de rire pour l'histoire du brancardage...;)

    7
    lulette Profil de lulette
    Dimanche 25 Novembre 2012 à 20:11

    OK, je tente une traduction : cortiqué = doté d'un cortex cérébral en bon état, voire drôlement bien développé?

    Nan parce que .... vos articles sont très lisibles, très in vivo, mais des fois vous y mettez du japonais

    Et sinon, ma soeur souffre du syndrome de Lennox-Gastaut, et il y a quelques mois, j'ai tenté de faire des recherches sur le web (ça vaut ce que ça vaut) et ait été surprise d'y trouver un protocole de prise en charge aux urgences spécialement dédié, avec apparemment recommandation de ne pas administrer de Rivotril (THE médoc qu'elle a pris non stop petite, et qui ... finalement supprimé, la fit revenir à un état "normal") ; je me permets cette intrusion plus personnelle pour dire que ... dans l'urgence ... la vache, comment tout savoir, tout mobiliser de ses connaissances? Il y a tellement de possibilités!

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