• Sémiologie à l'égyptienne

    Les anciens Égyptiens étaient des gens bien. Outre le simple fait d'avoir maintenu une société aux règles étonnamment modernes pendant quelques millénaires, ils étaient de grands médecins, en particulier au regard de l'époque.

    Le papyrus Smith en est une bonne preuve. Découvert en 1862, il est le texte médical le plus ancien connu. Le texte, rédigé mille sept cent ans avant notre ère, est un vestige d'un ouvrage, plus important, de traumatologie, qu'on a longtemps pensé rédigé par Imhotep — l'Hippocrate de son temps. Mais ce sont trois mains, et non pas une, qui l'ont écrit, en compilant des sources plus anciennes.
    Bon, je vous entends d'ici râler. Que d'excitation pour un ramassis de pratiques semi-magiques pour des syndromes éclectiques où une chatte ne retrouverait pas ses petits, dites-vous.
    Que nenni. Le papyrus Smith, au contraire du papyrus Ebbers, est un texte exclusivement scientifique. Et il a la précision d'un traité d'anatomie moderne, doublé d'une analyse sémiologique à faire pâlir d'envie un chef de clinique de neurochirurgie.

    Car, en effet, les chirurgiens égyptiens n'étaient pas de petites natures. Ils étaient capables de décrire avec précision les niveaux lésionnels du système nerveux central, et de traiter la neurotraumatologie de base, ce qui est plus qu'on peut en dire d'Ambroise Paré.
    Détail qui parlera aux D4, le papyrus Smith est également le plus ancien recueil de cas cliniques connu (même s'il ne semble pas y avoir eu de PMZ).

    Au plan anatomique, le papyrus Smith décrit, avec une précision redoutable traduisant un long recul de dissections, les sutures crâniennes, les méninges, le LCR et les ventricules et j'en passe.
    Pour ce qui est de la clinique, les niveaux des lésions rachidiennes sont corrélés à la clinique — niveau de l'atteinte motrice, syndrome de la queue de cheval etc. Et la clinique des lésions temporales est, elle aussi, décrite avec un luxe de précision.
    Quant aux sutures et pansements décrits, les recommandations n'ont pas trop changé (à part l'application de viande fraîche sur la plaie).
    Pas mal pour des mecs qui s'éclairaient à la lampe à huile, non ?

    La lecture de la traduction des cas cliniques est un vrai plaisir — traduire en langage médical moderne la sémiologie d'il y a quatre millénaires est jouissif. 

    La connaissance de la physiologie est tout ce qui manquait aux auteurs du papyrus. Si leur savoir anatomique était étendu, le fonctionnement et le rôle des organes leur échappait encore.
    Personne n'est parfait.

    L'école française anatomo-clinique du XIXe siècle n'a pas eu la primeur de l'observation scientifique. L'esprit humain a toujours été curieux du monde et de l'Homme — depuis les inconnus égyptiens jusqu'à Xavier Bichat, en passant par les anatomistes des âges sombres qui bravaient les interdits pour tenter d'apporter la science là où n'existait qu'obscurantisme dévot, c'est la même flamme qui a animé chacun d'entre eux. Le succès fut plus ou moins au rendez-vous ; les Égyptiens ont bénéficié d'un modèle social propice à l'épanouissement scientifique rationnel. Sans disposer des moyens avancés des siècles et des millénaires suivants, ils ont poussé le plus possible la seule science constante, et pourtant miraculeusement versatile, celle de la sémiologie.

    Papyrus Edwin Smith



    Wilkins, Robert H. (1964-03).
    Neurosurgical Classic-XVII Edwin Smith Surgical Papyrus. Article reprinted with author permission from Journal of Neurosurgery, March 1964, pp 240-244. Cybermuseum of Neurosurgery: translation of 13 cases pertaining to injuries of the skull and spinal cord, with commentary

    Les cas cliniques

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  • Commentaires

    1
    Nuria
    Mardi 20 Mai 2014 à 14:19

    J'imagine tout de même que la pratique de l'embaumement, au moins pour les privilégiés / dominants, a du drôlement favoriser la constitution d'un savoir anatomo-clinique, non ?

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