• Rôles en science-fiction : genre et race dans le clip de Précrime (Minority Report)

    Non, je n'en avais pas fini avec Minority Report (le film, bien entendu), mais il faut savoir compartimenter les analyses. Aujourd'hui, cadeau bonus : analyse rapide du clip électoral pro-Précrime. Le clip est composé d'interview de victimes potentielles, sauvées par le programme.

    Questions : le genre et la race des victimes et des meurtriers potentiels correspondent-elles statistiquement à celles des victimes d'homicide aux États-Unis ? Et, si non, de quelle manière et pourquoi ?

    Pour couper court aux discussions terminologiques, j'utilise le terme de race pour désigner l'entité socio-morphologique nébuleuse qui fait que les gens s'auto-identifient plutôt comme étant d'origine africaine, européenne/caucasienne, arabe, asiatique, latino-américaine, navajo, auvergnate etc (vous êtes libres de fractionner jusqu'au niveau géographique du hameau cantalou si ça vous fait plaisir), et en aucun cas pour préjuger tant de la nationalité, de l'aptitude à cette nationalité, du niveau socio-économique ou de la capacité génétique à faire sauter les crêpes, comme des préjugés nauséabonds tentent de nous conditionner à le faire depuis, allez, la maternelle.
    Pour les besoins de l'exercice, j'utiliserai la terminologie anglosaxonne. 

    Bref. Le clip.

     

     

    Faisons un tableau, j'aime les tableaux :

    Proches des victimes Caucasien/nes Afro-américain/es Autres Total (%)
    Nombre de femmes 3 0 0 3 (60%)
    Nombre d'hommes 2 0 0 2 (40%)
    Total (%) 5 (100 %) 0 0 5

    Ce sont les proches des victimes passées vues à l'écran. On entend d'autres voix, à la fin, majoritairement féminines (une seule est vue derrière Tom Cruise en train de courir), mais peut-être s'agit-il des mêmes personnes qu'au début. Dans le doute, elles ne sont pas décomptées. La parole est à peu près équitablement répartie en termes de genre ; au plan de la race, toutefois, elle est strictement réservée à une population caucasienne. Les autres n'ont-ils donc pas de famille ?

    Mais d'ailleurs, qui sont les victimes, d'après Précrime ?

    Victimes Caucasien/nes Afro-américain/es Autres Indifférencié/e Total
    Nombre de femmes 2 1 0 2 5 (55%)
    Nombre d'hommes 0 1 0 2 3 (33%)
    Indifférencié 0 0 0 1 1 (11%)
    Total (%) 2 (22%) 2 (22%) 0 5 (55%) 9

    Certaines victimes sont classées indifférenciées car n'apparaissant pas à l'écran ou n'étant pas genrées par les proches. Les victimes sont majoritairement des femmes (5 sur 9, probablement une sixième, l'indifférenciée étant le ou la « best friend » de la jeune femme s'exprimant au début ; au vu de l'environnement sexiste du film, il s'agit probablement d'une autre femme, et puis ça ferait un chiffre rond : six femmes contre trois hommes). Au plan de la race, il faut croire que les Asiatiques sont tous et toutes des ninjas invincibles — et que les autres ont fait des stages en Asie, à la Bruce Wayne.

    Enfin, faisons un autre tableau, j'aime les tableaux, et lui je le fais en deuxième parce qu'il faut faire des arrêts sur image pour le remplir :

    Meurtriers Caucasien/nes Afro-américaines Latins Asiatiques Autres Total (%)
    Nombre de femmes 5 1 0 1 0 7 (21%)
    Nombre d'hommes 22 2 2 0 0 26 (79%)
    Total (%) 27 (82%) 3 (10%) 2 (6%) 1 (3%) 0 33

    Sur le clip YouTube ce n'est pas évident, mais sur un DVD ou un fichier .avi c'est assez facile : lorsque défilent rapidement les meurtriers potentiels, il y a une photo par image.

    Si l'échantillon des victimes est réduit, celui des meurtriers est bien plus considérable et permet une bonne comparaison avec les statistiques officielles.

    Le tableau qui se dessine est celui d'une violence faite aux femmes (victimes majoritaires) par les hommes (meurtriers majoritaires). Il n'y a pas dans le clip suffisamment de données pour savoir vraiment qui tue qui, mais les interviews des victimes potentielles demeurent genrées : « il allait me violer », « il allait me poignarder. »
    Sans chercher à minimiser la violence de genre, qui tue encore et toujours trop quels que soient les pays et les classes sociales concernées, il faut tout de même relativiser. Et pour ça, le Bureau of Justice Statistics (BJS) américain est une source de données précieuses. Y sont recencées (entre autres) toutes les données démographiques des victimes et des auteurs de tous les crimes imaginables. Les victimes des attentats du 11 septembre 2001 ne figurent pas dans l'analyse du BJS, qui cible davantage la sociologie du « crime courant » que du terrorisme. On peut seulement regretter qu'ils dichotomisent encore la peau en noir et blanc, alors que les fiches américaines de recensement même offrent bien plus d'options. Mais Précrime ayant visiblement établi le même raccourci, quelque part, ça tombe bien.

    En 2005, 9 hommes pour 100.000 et 2,3 femmes pour 100.000 étaient victimes d'homicides (ou de tentatives de) (source :
    http://bjs.ojp.usdoj.gov/content/homicide/tables/vsextab.cfm). Un homme avait donc un risque quatre fois supérieur à celui d'une femme d'être une victime d'homicide. On est loin, très loin, des 55% de victimes féminines présentées dans le clip de Précrime.  

    Pour ce qui est des criminels, toujours en 2005 aux États-Unis, 11,9 hommes pour 100.000 et 1,2 femmes pour 100.000 ont été condamnés pour homicide (source : http://bjs.ojp.usdoj.gov/content/homicide/tables/osextab.cfm). Un homme avait donc un risque dix fois supérieur à celui d'une femme de commettre un homicide. Là, Précrime se trompe moins, avec davantage de femmes criminelles (deux fois plus que les statistiques de la vraie vie). 

    A supposer que ceux qui ont réalisé le clip aient regardé les statistiques (et s'ils ont bien fait leur travail, ils y ont forcément jeté un œil), il y a comme un problème. Deux problèmes. Pourquoi exagérer autant le nombre de victimes féminines ? Pourquoi tenter d'équilibrer le sex ratio des meurtriers ?

    Ne perdons pas de vue qu'il s'agit d'un clip de campagne électorale, pro-Précrime. En plus d'appeler à la raison par les chiffres bruts (chute spectaculaire du nombre d'homicides à Washington DC), il appelle à l'émotion. Je pense que, pour eux, montrer plus de victimes féminines est montrer plus de victimes « sans défense » et partant plus innocentes que les autres... Il n'est pas anodin que la majorité des victimes des films d'horreur, appelant à l'émotion, soient des femmes, jeunes de préférence. Quant à la modification du sex ratio, elle est peut-être destinée à estomper la violence de genre.

    Pour ce qui est de la race, je laisserai la parole au BJS :

    Rôles en science-fiction : genre et race dans le clip de Précrime (Minority Report)

     

    Cette surreprésentation est fortement liée aux facteurs socio-économiques : plus la catégorie socio-professionnelle est défavorisée, plus le taux de criminalité et notamment d'actes avec violences y est élevé — et, aux États-Unis, la couleur de peau fonce à mesure que la CSP s'abaisse.

    Dans un bel effort politiquement correct, Précrime a blanchi ses criminels : 82% d'entre eux sont caucasiens dans le clip, et 100% dans le bref aperçu que l'on a des prisonniers :

    Rôles en science-fiction : genre et race dans le clip de Précrime (Minority Report)

    Montrer la réalité aurait sans doute été dérangeant, tant « à l'intérieur » du film (débat électoral) que pour sa promotion. Surtout pour sa promotion. Je suppose que les producteurs ont redouté des accusations de racisme, et se sont donc défaussés sur ce neutre qu'est le blanc. Mais occulter complètement une partie de la société pour ne pas soulever des questions dérangeantes, n'est-ce pas un racisme encore plus marqué ? C'est d'autant plus grave dans un film de science-fiction, dont le rôle est de nous faire réfléchir à des problèmes auxquels nous n'aurions pas forcément pensé. Est-ce mieux, pour un cinéaste, de montrer la réalité, quitte à en débattre lors d'interviews, ou de l'occulter pour éviter toute forme de débat ?

    Mais bon. On parle d'un film où le seul et unique personnage noir est le sous-fifre de Tom Cruise/Anderton. Et son rôle principal est d'aller lui chercher un café. Avec un petit gâteau.

    Et maintenant pleurez, PARCE QUE J'AI REGARDÉ CE FOUTU CLIP AU MOINS QUINZE FOIS POUR ÉCRIRE CE BILLET. 

    Sinon, ici, il y a un pdf passionnant qui détaille tout ce que vous pouvez avoir envie de savoir sur les caractéristiques démographiques et sociologiques tant des victimes que des meurtriers et du mode d'homicide aux États-Unis entre 1980 et 2008. Pour mémoire, les violences faites aux femmes y par des proches sont en augmentation constante depuis 1995 (page 18, figure 26). Pendant ce temps, l'avortement est déjà interdit ou impossible de fait dans plusieurs états, notamment aux mineures, et l'éducation à la contraception abandonnée par les autorités. Pendant ce temps, le Texas impose aux femmes désirant avorter de regarder une échographie où bat le tube cardiaque de l'embryon, tout en demeurant l'état qui a exécuté un handicapé mental le mois dernier. Pendant ce temps, un candidat à la présidence soutient qu'en cas de « vrai viol » le corps féminin sécrète des hormones empêchant une grossesse. 

    Pendant ce temps, en Europe, l'Espagne remet en cause le droit à l'avortement. L'Irlande ne l'a jamais légalisé. Et, en France, le scandale DSK a étalé au grand jour des flots de sexisme, de négation du viol en général, d'incrédulité de la culpabilité d'un homme blanc puissant, et de mépris pour les victimes, d'autant plus quand elles sont noires et pauvres.

    Soyez féministe, c'est subversif.


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    bisette1205 Profil de bisette1205
    Samedi 6 Octobre 2012 à 13:12

    Le blog est bien je vous en félicite !!!!!!!!!!!Venez voir mon blog de www.busichat.eklablog.com/ Merci peut-être il va vous plaire.

    Bonne journée

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :