• Révolte

    Une certaine idée de la révolution — Tanxxx

    Une certaine idée de la révolution, par Tanxxx

     

    Il était une fois un homme appelé Nelson Mandela. Premier président Noir d'Afrique du Sud, héros de la lutte contre l'apartheid. Terroriste.

    Il était une fois une femme appelée Emmeline Pankhurst. Suffragette qui, à la force du poignet, a entraîné une nation à donner le vote aux femmes. Terroriste.

    Il était une fois un homme appelé Martin Luther King. Terroriste.

    Il était une fois une femme appelée Olympe de Gouges. Terroriste.

    Qu'on est bien, aujourd'hui, dans notre monde, grâce à ces gens, dit-on partout.
    Il n'y a plus d'apartheid en Afrique du Sud, disent-ils — alors que les inégalités et la violence déchirent le quotidien du pays.
    Il n'y a plus d'inégalité politique des femmes, disent-ils — alors que, partout, si peu de femmes siègent dans les Parlements et dirigent les États.
    Il n'y a plus de racisme, disent-ils — alors que l'islamophobie est prégnante dans nos sociétés occidentales.
    Il n'y a plus de sexisme, disent-ils — alors que les femmes violées ont honte, voient leur parole mise en doute, alors que les femmes gagnent toujours moins que les hommes, alors que les voix de notre monde demeurent majoritairement blanches et masculines.

    Aujourd'hui, chacun va encenser la mémoire des luttes de Mandela. Les notables occidentaux, la larme à l'œil, vont s'inventer des engagements semblables au sien, espérant qu'un peu de son courage noir déteindra sur leur blêmeur maladive. Ils oublieront, ces grands hommes, que, pour donner une voix aux opprimés, Mandela a été appelé terroriste, terroriste par eux mêmes qui ont, aujourd'hui, des trémolos dans la gorge en l'évoquant. Ils récupèreront son combat pour le neutraliser, l'accueilleront dans leur giron pour lui arracher les crocs. Contester l'ordre établi ne peut se faire que dans la douleur ; lorsque l'establishment prépare un doux nid de louanges aux contestataires, c'est pour les acheter ou les discréditer. Se dresser contre ces injustices choyées des dominants, c'est les menacer dans le confort de leurs certitudes, les forcer à se remettre en question, à réviser leurs idées face à d'autres idées contradictoires. Il est évident que le seul vocable désignant, dans ces conditions, les contestataires, est le terrorisme. Pour être intellectuelle, cette menace n'en est pas moins réelle. Les idées sont plus dangereuses que les pavés.

    Où est le Mandela arabe, qui réconciliera l'Occident et l'Orient ?
    On ne sait pas. Peut-être n'est-il — ou elle — pas encore né.e. Mais une certitude : on l'appellera terroriste.

    Où est la Mandela féminine, qui renversera le patriarcat malade ?
    On ne sait pas. Mais la jeune Malala Yousafai a reçu une balle dans la tête pour oser militer pour l'éducation des femmes. Terroriste.

    Dans le même temps, certaines associations féministes françaises — Ni Putes Ni Soumises en premier lieu — s'allient à la pensée méprisante néocolonialiste, rejettent les femmes trans, rejettent les prostituées, et se réclament ainsi du plus odieux paternalisme. Lutter pour les droits des femmes blanches et pas trop misérables, c'est nécessaire, comme un doigt est nécessaire au fonctionnement de la main — mais en profiter pour conchier celles qui n'ont pas l'heur de rentrer dans de petites cases réactionnaires ? C'est couper sa propre main, et prétendre s'être ainsi guérie de la peste.

    Se reposer sur ses lauriers est tentant. La situation, en France, est telle que de nombreuses femmes pensent avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre : l'indépendance du travail, et des hommes qui leur portent leurs valises. Les combats féministes, c'était utile, mais c'est fini, c'est du passé, c'est dépassé. Et c'est ce que les hommes blancs qui nous parlent nous répètent tant et si bien que trop le croient.
    La situation, en France, permet théoriquement aux Français.es né.es de parents étrangers d'accéder à l'éducation et aux plus hautes positions de l'État. Après tout, aucune loi ne les empêche de le faire ! Alors, s'ils restent dans leurs banlieues malsaines à voler et brûler des voitures, c'est que leur nature le veut ! Et le succès de la fable méprisante que fut Intouchables montre, là aussi, les vieux hommes blancs qui nous gouvernent ont été entendus. L'essentialisme est un piège très doux, auquel trop se laissent prendre.

    Les luttes ne sont pas finies.

    Parce qu'aujourd'hui « tout le monde » a un smartphone, les luttes ouvrières sont-elles finies ? C'est la grande victoire du capitalisme, que d'endormir les peuples dans un confort supposé. La finalité du rêve américain n'est-elle pas de justifier les souffrances économiques et sociales de beaucoup par la fulgurante réussite de certains ? Mais cette réussite ne naît que de la conjonction extraordinaire de l'origine, du genre, des occasions... Si Steve Jobs était né Noir, écrirais-je ce billet sur un Mac ? Sans doute que non. 

    Tenter de faire coïncider les possibilités réelles au cadre légal libéral qui nous baigne, c'est tenter de recouvrir un mur entier d'une peau de chagrin bien étroite.

    La carte n'est pas le territoire. La loi n'est pas la société ; au contraire, elle dessine un rêve. La loi nous dit qu'il n'est pas, qu'il ne devrait pas être, acceptable d'agresser, de tuer, d'injurier, de dénigrer, d'écraser des classes entières de la société. Si la loi était la société, les tribunaux seraient bien vides. 
    Mais la loi n'est pas parfaite. La loi impose, aujourd'hui, à des jeunes femmes d'être déscolarisées pour un foulard ou un bandeau. La loi autorise, aujourd'hui, à priver de vote, à priver de voix, ces Français qui choisissent de vivre sans attaches.
    Et c'est parce que la loi n'est, au final, que l'ossature de la société que nous souhaitons, nous, les peuples démocratiques, qu'elle peut et qu'elle doit changer. Si nous voulons des évolutions, il nous faut changer la loi. Nous avons la chance de choisir ceux qui font la loi. Faisons-leur entendre nos voix, crions et hurlons, et abattons les murs qui nous réduisent au silence. Une fois que nos voix seront audibles — une fois qu'on arrêtera d'appeler « minorité » et de négliger d'immenses pans de la société — nous changerons la loi. Et le plus dur sera fait ; lorsque toutes les voix seront entendues, la société sera prête.

    Les grands changements légaux sont rarement populaires. La peine de mort a été abolie de justesse, et contre l'opinion de la rue. L'avortement a été légalisé sur un coup de pot. Le mariage pour tous — est-il besoin de vous rappeler les manifestations et contre-manifestations en tous genre ?
    Mais c'est là que notre démocratie est belle. Alors même que certain.es tiennent des propos qui me font gerber, d'autres voix se lèvent pour les contredire. Alors même que certains blessent et tuent au nom de leur intolérance, d'autres se dressent et luttent.

    Mais la beauté de ce combat est un mirage. Car ce n'est pas que se battre contre l'obscurantisme de quelques uns — car ceux-là bénéficient de l'inertie bienveillante des institutions sociales. Et c'est ce poids mort qui fait la difficulté du combat. Ce n'est pas un duel flamboyant d'idées, mais une guerre de tranchées, sale et longue, avec plus de bourbiers que de raison. Tous les camps se réclament de la liberté, de la morale, et du bon droit ; et ceux qui promettent le moins de changement sont les plus attrayants pour beaucoup. C'est la nature humaine que d'être hostile au changement ; pour que l'étincelle de la nouveauté prenne, il faut que le bûcher soit bien préparé.

    Enterrons Mandela, mais ne croyons pas que, parce que le symbole de la lutte est mort, la lutte a disparu. Levons-nous demain et, brindille à brindille, préparons l'autodafé des oppressions. Tout le monde n'a pas à s'enchaîner aux grilles du Parlement en guise de protestation, mais tout le monde peut participer, à sa manière, à son échelle. Faire attention à ne blesser personne en parlant ; protester, même rien qu'un peu, en face de propos et de plaisanteries douteuses ; accorder le bénéfice du doute. Et réclamer, pied à pied, les espaces dont nous sommes exclu.es. Je veux voir des femmes rentrer chez elles seules le soir. Je veux voir des jeunes à capuche dans les classes préparatoires. Je veux voir des femmes voilées dans les rues, à côté des femmes montrant leurs seins et des punkettes aux cheveux verts qui les embrassent.

    On ne peut pas réussir tous les jours. Mais on peut essayer chaque jour, et tous les jours.

    On y va ?


  • Commentaires

    1
    docteur anonyme
    Samedi 7 Décembre 2013 à 07:34

    merci 

    2
    Samedi 7 Décembre 2013 à 16:23
    tetue

    Go !

    3
    Samedi 7 Décembre 2013 à 22:54

    C'est beau, c'est bien écrit, ça fait du bien...

    4
    Dimanche 8 Décembre 2013 à 09:06

    Ouais.

    Après la fin de l'apartheid la condition des noirs de Sowetho n'a pas changé. L'éducation n'a pas changé, la santé n'a pas changé, le chômage n'a pas changé. La commission Vérité et Réconciliation a permis aux blancs de conserver leur pouvoir économique, le pays est très inégalitaire, pas sûr, violent, donc, faut pas charrier. La liberté sans le social.

    Le problème, en France, ce n'est pas le foulard, le problème, c'est l'école dès la maternelle et son contenu éducatif. Ce sont les ghettos où l'on entasse les immigrés rangés en communautés. C'est le département socialiste 93 où l'espérance de vie est digne du tiers-monde et où les associations font ce qu'elles peuvent, les dames patronnesses, et où le patronat attire la main d'oeuvre qu'il utilisera au noir dans les chantiers de la République.

    Le discours anti raciste sans la démocratisation et l'accession aux chances, c'est du flan.

    Je suis un anti clérical. Je suis un descendant du petit père Combes quand il expulsait les religieuses des couvents, quand il "spoliait" les congrégations, quand il crachait sur la croix, alors, qu'on ne vienne pas me traiter d'islamophobe parce que je pense que la religion, comme le disait Marx, doit être un vêtement d'intérieur, j'emmerde aussi les rabbins quand ils justifient la Shoah qui  a permis la création de l'Etat d'israël… J'emmerde les religions qui considèrent la femme comme de la merdre.

    Le problème de la laïcité, c'est celui de l'égalité et je me marre, en écrivant sur mon mac Book en pensant à tous ces enfants du tiers monde ou ces femmes (voilées) qui ont marné avec des salaires de misère pour le fabriquer pendant qu'Apple ne paie pas d'impôts.

    Je me marre en pensant à toutes ces femmes (françaises) non voilées qui travaillent, qui s'occupent des enfants, qui font la vaisselle, la cuisine, pendant que leurs maris protestent contre l'interdiction du port du voile intégral...

    L'exploitation des femmes, et des femmes immigrées, avec ou sans fichu, tout le monde s'en tamponne. Elles sont pourtant légion dans nos hôpitaux.

    Tu as raison de t'indigner et de te placer dans le camp des "bons".

    Mais le camp des bons est rempli de bonnes intentions. Pas plus.

    Bonne journée.

     

     

    5
    bob
    Mercredi 11 Décembre 2013 à 00:17

    merci

    6
    julie
    Lundi 14 Avril à 19:04
    Merci d'avoir si bien exprimé ce que je pense si fort!
    Moi je viens avec toi ;)
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