• Repos

    Nuit. Un rêve, complexe, lucide — il y a la journée passée, des histoires étranges, et des relents freudiens, en contrôle partiel. Quelque chose me marche dessus, quatre pattes petites et velues ; un rouet hésitant achève de me réveiller. Les vibrisses du chat me chatouillent le cou. La machine à ronrons se roule en boule dans mon cou, en manque de caresses : l'heure du câlin matinal et rituel est déjà passée depuis longtemps.

    Samedi matin. Les ronronnements se font plus forts, plus insistants, lorsque je gratouille machinalement le menton du bestiau, dont la fourrure tiède est encore en désordre. Nous sommes deux à être mal réveillées.

    Journée rude, hier. Semaine éprouvante, et mois compliqué. Internes en sous-effectif, du travail par dessus la tête. Hier, j'étais au bloc au lieu de consulter — puis il a fallu consulter en sortant du bloc. Des vrais dossiers, pas de simples surveillances de pneumothorax qui vont bien. Douleur chronique post-thoracotomie. Sevrage tabagique et pneumothorax (oh, qu'il était chiant, lui, avec ses théories du complot). Réfection de pansement de thoracostomie. Se demander si un patient, qu'on devait revoir chaque semaine, n'est pas mort et qu'on ne l'ait pas su — deux semaines qu'il ne vient pas, et pas le temps d'appeler le médecin traitant. Ou alors il est guéri. Les couples âgés pour qui la simple installation dans la salle de consultation est une aventure — pour gagner du temps, j'ai beau ne pas faire assoir le consultant et commencer de suite à retirer la chemise, on ne peut couper au rituel. La dame jeune avec ses douleurs post opératoires, qui est anti-médicaments, mais finalement contente d'avoir une prescription non homéopathique, qu'il a fallu faire parler et écouter, déversant sa douleur insupportable sur ma blouse. On se connaissait — plutôt, elle m'a reconnue. Comme la jeune fille, vue aux Urgences après les consultations, venant pour une récidive de pneumothorax, m'a reconnue. Et m'a demandé comment ma grossesse s'était déroulée. Moment de flottement.

    La chatte se retourne et s'étire, me piétine un coup, et revient en position initiale.

    Mon cahier de chirurgie à compléter. J'ai pris du retard. Des petites choses à compléter, mais ce sont elles qui sont importantes : la manière qu'a ChefChéri de tenir le dissecteur, le geste permettant de récliner l'isthme thyroïdien qui gêne sur les trachéotomies... Quel fil utiliser, avec quelle courbure d'aiguille...

    Samedi matin. Aller acheter à manger. Faire le ménage (ou pas). Un jour, peut-être. Pour l'instant, je plane entre deux eaux, dans les limbes du sommeil.

    Le co-interne, sorti du bloc à neuf heures du soir, qui m'a repris le téléphone déjà fatigué. ChefChéri avec lui, les traits tirés, ravaudés par la concentration. Transmissions rapides. ChefChéri qui râle que l'une de mes entrées en urgence serait à opérer demain. Mais 92 ans — un drain sous locale suffira, il souffle. Puis part vers son bureau en traînant des savates. Il n'aime plus les blocs difficiles. Aujourd'hui a été compliqué pour tout le monde. CheftaineChérie n'avait pas d'interne, ni d'externe, juste une instrumentiste de bonne volonté : allô Stockholm, faut qu'tu viennes au bloc, j'ai besoin de toi. Et pendant ce temps, dans l'autre salle, ChefChéri qui ramait, avec l'interne et l'externe. Puis deux autres ChefChéris venus aider. Chirurgie complexe et compliquée en terrain miné, en urgence, chez un patient déjà bien fatigué. Le service après-vente, en thoracique, est souvent plus simple qu'en digestif. Mais quand ça beurre, ça beurre tout autant.

    J'entrouvre un œil. Sans lunettes, le demi-jour noir et blanc de ma chambre prend des allures de brume. La chatte me voit bouger et grogner un peu. Chic, on se lève ? Elle court se percher sur l'étagère, faire du bruit, pour accélérer le lever des troupes. Je lui râle dessus et l'enferme dans la pièce voisine. Se retourner, se rendormir.

    Putain de biblio. Contente d'avoir fini, ou presque. Les boîtes mail ont chauffé. Moins d'un mois pour remonter un projet depuis le début et, bien sûr, la visite au statisticien remise au plus tard possible. Il y aura encore des échanges de mail dans le week-end, avant le dépôt du projet, mais le plus dur est fait. Logiciel magique de biblio, qui construit tout seul la liste de références. Une médaille à donner aux programmeurs.

    La chatte pousse doucement la porte et revient se coucher en rond à côté de moi, puisqu'on ne se lève pas. La grasse matinée est un concept qu'elle a parfois du mal à intégrer. Le nez dans sa fourrure, un filet de bave coulant sur l'oreiller, je me rendors. Le travail attendra encore une heure. Ou peut-être deux. Ou jamais. Je fantasme de vacances, deux semaines sans rien faire, deux semaines rien qu'à moi. Trop de choses à faire. Sauf le samedi matin. Le samedi matin, plutôt que dédié à dormir, l'est chez moi à rêver.


  • Commentaires

    1
    Mardi 2 Juillet 2013 à 07:03

    Le logiciel de biblio automatique si il existe je voudrais bien savoir quel est il...

    Ou un petit lien merci d'avance 

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    2
    Mardi 2 Juillet 2013 à 07:21

    Papers2.

    3
    Mardi 2 Juillet 2013 à 10:27
    Anna Musarde

    Il y a aussi Zotero. 

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