• Cher Parti des Femmes,

    Nous nous trouvons donc ici à l'aube (bon, OK, il est 18h à l'heure où je commence ce billet, mais c'est toujours le lever du jour quelque part) pour poursuivre un débat mal entamé sur Twitter, où vous m'avez reproché, je crois, de rire en meute (après tout on était deux) de vos objectifs politiques, ce qui aurait dénoté une lâcheté flagrande de ma part. Oh, et puis zut, je te tutoie, de ce tutoiement respectueux et intimiste un peu surrané, qui sied si bien à ce duel d'idées auquel je t'ai provoqué. Et puis nous sommes deux femmes, unies dans la sororité de l'engagement, n'est-ce pas ?

    Le corps du délit est ici. Je laisse chacun en prendre connaissance.

    Je dois dire, d'abord, que c'est très beau ce que tu fais. Sérieux. La politique est un domaine commençant juste à se féminiser, et toutes les initiatives menant les femmes, groupe historiquement et sociologiquement exclu des décisions, à s'intéresser à la chose doivent être applaudies. Et puis, quelque part, mon cher Parti des Femmes, ta naïveté est touchante. C'est très chou, ce que tu dis, et tu devais beaucoup aimer ta maman pour penser les femmes aussi magiques.

    Dans ton manifeste, tu cries, tu hurles des vérités vraies dont j'ai encore parlé avant-hier : ce sont les hommes qui tuent et qui violent, ce sont les hommes qui commandent et font les guerres, prennent les mauvaises décisions, déclenchent des crises économiques et polluent le monde (même si ma Yaris y est sans doute pour un peu aussi). Tout cela, c'est vrai, viscéralement vrai, épouvantablement vrai ; dans notre société patriarcale la violence est principalement le fait des hommes, la passivité la qualité des femmes, et nombre de maux de notre monde viennent de là.

    Je suis d'accord avec toi. Jusque là seulement. 
    Toi, tu dis que mettre les femmes au pouvoir endiguerait cette violence sociale, physique, écologique et économique. Parce que, sans doute grâce à leurs ovaires à hormones magiques, elles sont assez justes et sages pour s'abstenir de faire des méchanteries sociales.
    Moi, je dis que si les femmes n'ont pas commis toutes ces choses affreuses, c'est juste qu'elles n'en ont jamais eu vraiment l'occasion.

    On dit, en mathématiques, qu'un seul contre-exemple suffit à pulvériser une hypothèse. En philosophie (et que sont les féminismes sinon de la philosophie ?), c'est probablement différent mais, pour la beauté de l'exercice, je vais te chercher quelques contre-exemples aux divers points de ton manifeste :
    1. crimes violents uniquement le fait des hommes : Lynndie England a commis des crimes de guerre à la prison d'Abu Ghraib (tortures, viols...), Aileen Wuornos a tué de sang-froid sept personnes, et je peux t'assurer que les femmes sont tout à fait capables de pédophilie et d'inceste (une enseignante vient d'être condamnée pour agression d'un garçon de douze ans) ;
    2. terroristes uniquement hommes : Patricia Hearst est sans doute la terroriste la plus célèbre, rapport à Starmania, mais les mouvements nord-irlandais ont largement prouvé leur capacité à attirer les femmes (avant eux, les mouvements anarchistes russes du début du vingtième siècle étaient eux aussi féminisés) ;
    3. guerres déclenchées par des hommes : Élisabeth 1ère d'Angleterre a bien, bien, bien latté la gueule de l'Invicible Armada espagnole et a réprimé dans le sang les révoltes irlandaises. Catherine II de Russie n'était pas non plus une pacifiste convaincue et a assi son pouvoir de toutes les manières possibles, de préférence violentes ;
    4. économie d'hommes corrompus : Christine Lagarde, actuellement au FMI, n'a pas prouvé ses qualités humanistes durant son séjour au ministère français des Finances ; Laurence Parisot du MEDEF est elle aussi (bien qu'à moindre échelle) très influente dans les domaines économiques. Sans les accuser de corruption, j'attends toutefois les actes qui trancheront la continuité de profit instituée par leurs prédécesseurs. Elles ne sont ni meilleures ni pires qu'eux.

    Tout ça pour attirer ton attention, cher Parti des Femmes, sur le fait que les femmes sont aussi moches que les hommes, parce que c'est la nature humaine. Il n'y a pas de bonté féminine, comme il n'y a pas de violence masculine. Tout être humain est apte aux deux ; soutenir le contraire, c'est être aveuglé par notre patriarcat, qui exige que les femmes soient des êtres doux et poétiques vivant d'amour, d'idéaux et de poneys roses, tandis que les hommes leur feront l'amour violemment, une bière à la main, entre la muscu et le match de foot.

    Tu vas me dire, oui, mais ça, se sont des exceptions, des cas isolés. Et je te dirai pourquoi est-ce que ce sont des cas isolés ? Et tu me diras c'est la faute au patriarcat. Et tu auras raison. Notre société patriarcale, en plaçant avec acharnement des hommes à tous les postes de pouvoir depuis des siècles, et en refusant l'accès des femmes à ces postes, a créé les conditions rêvées pour que la violence étatique institutionnelle soit exercée uniquement par des hommes. Ce ne sont pas les hommes qui sont mauvais, les pauvres, mais le système qui les a corrompu. Comme il corrompra les femmes lorsqu'elles y auront pleinement accès. Un matriarcat serait tout aussi toxique qu'un patriarcat — toute société comportant une oppression de genre est vouée à l'échec. Au bout de deux siècles de matriarcat, les hommes seraient de petites créatures fragiles inaptes à la dure vie active, seuls à posséder la sagesse nécessaire à l'éducation des enfants.
    Tu vas me dire, mais je ne veux pas opprimer les hommes, je veux juste les remplacer au pouvoir. Et je vais te dire un secret : avoir un jour remplacé intégralement le pouvoir en place est l'apanage des dictatures. 

    Je ne veux pas vivre dans un matriarcat. Je veux vivre dans une société où hommes et femmes naîtront libres et égaux en droits, et pas que sur le papier, une société où les camionneuses et les esthéticiens ne seront ridiculisés par personne, si j'ose paraphraser Virginie Despentes.

    Au plan personnel, sache que je suis interne de chirurgie et que je traîne dans les hôpitaux depuis huit ans. Les chefs de service sont souvent des hommes, les cadres de santé (anciennes surveillantes) souvent des femmes. Tous, ce sont des gens de pouvoir (bon, leur pouvoir couvre une surface inférieure au kilomètre carré et reste limité, mais tu m'accorderas qu'ils sont en position dirigeante). Et bien, tu veux un autre secret ? J'ai vu autant de surveillantes abusives, veules et corrompues que de chefs de service répondant à cette description. Donne du pouvoir à un être humain, et il en profitera. Homme ou femme. Un pouvoir exclusivement féminin ? Ça ne sert à rien.

    Tu ne peux pas remplacer un système oppressif par un autre, et l'appeler une justice parce que les opprimés deviennent les dirigeants, et écrasent les dirigés. Et même si tu ne veux écraser personne parce que tu as bon fond, au final, tu le feras. Tu veux chasser tous les hommes du pouvoir et les remplacer par des femmes ? Tu créeras une dictature de femmes. Il y en a qui ont essayé de chasser tous les riches du pouvoir et de les remplacer par des prolétaires. Ça a donné l'URSS, les goulags et des millions de morts. Il y en a qui ont essayé de chasser leur shah vendu aux causes étrangères, et de le remplacer par des vrais gens du pays opprimé. Ça a donné l'Iran qu'on connaît aujourd'hui. Tu veux qu'on continue la liste ? Et ne me dis pas que cette liste n'est pas valable parce que je parle de régimes patriarcaux. C'est une fausse excuse.

    Et là tu dois être en train de me hurler dessus que je suis un infâme suppôt de la phallocratie et que je mérite d'être enterrée vivante sous les bouquins de Susan Faludi.

    Notre principale différence est que toi, tu croies à la bonté des femmes — bonté naturelle accompagnant les ovaires et le double X — et à la violence des hommes — violence innée de brutes qui pensent avec leur sexe. Pas moi. Alors, je te conseillerais bien de lire Beauvoir, mais les bouquins sont épais et peut-être que ton libraire est fermé le mercredi. Toujours est-il qu'avec la rentrée des classes, seul un fou irai dans une librairie le premier mercredi de la première semaine d'école, et je pense donc que tu n'iras pas t'acheter le Deuxième Sexe pour le lire dans la foulée. Alors je vais te résumer la partie de la première partie qui t'explique pourquoi il n'y a pas de matriarcat, mais bel et bien un patriarcat en acier trempé, et pourquoi les femmes sont considérées comme passives.

    Au départ, tu vois, il y avait des chasseurs-cueilleurs à peine sédentarisés. Évidemment on ne connait rien de leurs sociétés, mais Beauvoir estime que, rapport aux grossesses, les femmes avaient un statut particulier. Évidemment, aujourd'hui on sait qu'un homme transmet la vie tout autant qu'une femme, mais à l'époque c'était pas forcément évident. Absence de contraception oblige, elles étaient sans doute plus sédentaires que les autres, parce que va courser un caribou en étant enceinte pour la cinquième fois en quatre ans. Tisser des tapis et préparer le jardin, c'est quand même plus accessible dans ces conditions.

    Et il y a le fait que toute société humaine se construit dans un processus d'altérisation. Entends-moi bien : si tu veux construire un état, une culture ou un village, tu vas obligatoirement te placer en contre-point d'autre chose (ça, tu le retrouveras aussi chez Sartre, c'est un concept existentialiste). Cet autre chose, ça peut être les Boches, si tu es dans la France de l'Entre-Deux-Guerre ou en post-WWII immédiat. Ça peut être les Français, si tu es Anglaise du début du dix-neuvième siècle. L'Autre, pour devenir Autre, il a juste besoin d'être mystérieux. Parler une autre langue est un bon début. Avoir des trucs bizarres qui se passent dans ton utérus à intervalles réguliers en est un autre.

    « On a dit déjà que l'homme ne pense jamais qu'en pensant l'Autre, nous explique Simone ; il saisit le monde sous le signe de la dualité ; celle-ci n'a pas d'abord un caractère sexuel. Mais naturellement étant différente de l'homme qui se pose comme le même, c'est dans la catégorie de l'Autre que la femme est rangée ; l'Autre enveloppe la femme. [...] Dans la mesure où la femme est considérée comme l'Autre absolu,  c'est-à-dire — quelle que soit sa magie — comme l'inessentiel, il est précisément impossible de la regarder comme un autre sujet.»

    Et là on arrive à la dichotomie qui a conditionné l'existence des femmes pendant des siècles, et qui continue de le faire sur une grande partie du globe : sujet contre objet, transcendance contre immanence, activité contre passivité, homme contre femme. Pour Beauvoir, le patriarcat est basé sur le postulat que seuls les hommes auraient une capacité à l'action et que les femmes attendent que ça passe. Et quand tu lis Despentes, tu en as confirmation. Ses propos sur le viol sont furieusement vrais. Tiens, tant qu'à aller chez ton libraire, achète aussi King Kong Théorie. C'est dix fois moins long que le Deuxième Sexe et tout aussi bien.
    J'ai par ailleurs une sainte horreur de Jean-Jacques Goldman, mais le patriarcat, c'est un truc qu'il a très bien compris lui aussi. Je ne vais pas t'infliger des liens vers Elle attend et Là-bas, mais ce sont deux chansons qui t'exposent royalement la passivité/frigilité/attentisme féminine opposée à l'action masculine supposée. Ce que tu retrouves dans quantité de livres et de films. Ce que tu retrouves dans l'imagerie populaire de beaucoup de monde.

    Une fille qui drague ? Une fille qui vit seule, prend des initiatives seules et fait des choses sans mec ? Une fille qui ne veut pas d'enfants ? Une mère qui laisse l'éducation des gosses à son compagnon ? Bref, des femmes qui sont impliquées dans le siècle ?
    C'est pas très vendeur.
    La dragueuse se fera accuser d'être une pute ; lorsque la sexualité féminine n'est pas subordonnée au désir d'un homme (de préférence toujours le même), elle est suspecte, vulgaire, c'est une « femme de mauvaise vie », la catin de Babylone vêtue de rouge. Pourquoi ?
    Celle qui se débrouille très bien toute seule se fera accuser de frigidité ou, pire, d'homosexualité ; lorsqu'une femme agit sans cadre masculin proche, on l'accuse de vouloir devenir un mec, de refuser anormalement leur contact, on l'accuse de tas de choses, sans s'occuper vraiment de son but. Regarde les grandes sportives interviewées par des hommes : on en revient toujours à leur faire dire qu'elles sont belles, qu'elles se maquillent et se conforment aux normes du patriarcat. Parce que c'est rassurant pour les hommes qui les écoutent et la société patriarcale, pour qu'elles ne soient pas une menace par leur indépendance. Pourquoi ?
    Celle dont le mec a choisi d'être père au foyer se fera descendre à boulets rouges. Une femme doit s'occuper de ses enfants. Déjà les mettre à la crèche pendant qu'elle travaille c'est suspect, mais que l'homme s'en occupe ? Qu'un homme soit ravalé à une tache historiquement féminine ? C'est subversif, ça remet les préjugés de genre en question, et au final, les deux s'en prendront socialement plein la tronche. Pourquoi ?

    Pourquoi ? Parce qu'une société genrée va obligatoirement genrer les rôles sociaux. Il y a des rôles d'hommes et des rôles de femmes. Des fois ça change : au début, les métiers de l'informatique avaient un recrutement plutôt féminin (vois ce billet de Fog Creek, des programmeurs/ses). Il y a vingt ans, la médecine était un métier d'homme — et il y avait 80% de filles dans ma promo (bac 2003). Ton système de pouvoir exclusivement féminin (qui est basé sur des assomptions irréalistes et sublimées de la féminité) ne servira qu'à créer de nouveaux rôles tout aussi genrés que les précédents.

    Les choses changent, mais pas assez vite. Je comprends que tu en aies marre et que tu veuilles une révolution, renverser le patriarcat par la voie des urnes, et puis basta. Mais le problème des révolutions, c'est qu'elles inversent les rapports de force.

    Ce que veulent les féministes, c'est une disparition des rapports de force entre les genres.

    C'est pour ça que je n'aime pas ce que tu fais. Tu n'es pas assez radicale. Tu ne vises qu'une inversion du système. Moi, je veux qu'il disparaisse. Et pour finir, je vais te citer Despentes :

    « Si nous n'allons pas vers cet inconnu qu'est la révolution des genres, nous connaissons exactement ce vers quoi nous régressons. Un État tout-puissant qui nous infantilise, intervient dans toutes nos décisions, pour  notre propre bien, qui — sous prétexte de mieux nous protéger — nous maintient dans l'enfance, l'ignorance, la peur de la sanction, de l'exclusion. Le traitement de faveur qui était jusqu'alors réservé aux femmes, avec la honte comme outil de pointe pour les tenir dans l'isolement, la passivité, l'immobilisme, pourrait s'étendre à tous. Comprendre les mécanismes de notre infériorisation, et comment nous sommes amenées à en être les meilleurs vigiles, c'est comprendre les mécanismes de contrôle de toute la population. Le capitalisme est une religion égalitariste, en ce sens qu'elle nous soumet tous, et amène chacun à se sentir piégé, comme le sont toutes les femmes. »

    Et tu sais quoi ? L'égalité des genres comme arme politique, c'est super cool.

    Bisous,

    Stockholm

     

    PS : je crois que je vais créer un point Lynndie England, comme le point Godwin, pour les gens qui s'entêtent à placer les femmes sur un piédestal idéalisé. Particulièrement si ce sont elles-mêmes des femmes. Elles, elles auront deux points Lynndie England.

    PPS : malheureusement, les mouvements anti-hommes comme le tien participent à l'image de viragos castratrices souvent accolée aux féministes. Il fallait te le dire. J'ai bien lu ta page intitulée Les hommes sont-ils tous mauvais ?, et je suis contente que tu ne considères pas officiellement tout ce qui porte couilles comme méritant la mort, mais tu t'enfermes dans des préjugés de genre issus du patriarcat. Et si, tu es anti-hommes.

    PPPS : j'ai conscience que tu es probablement familière avec les grandes théories féministes, et je m'excuse d'en avoir redétaillé certaines, mais tu ne seras pas la seule à lire, tu comprends ?

    Edit : vous pouvez lire ici, la réponse du Parti des Femmes.


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  • Non, je n'en avais pas fini avec Minority Report (le film, bien entendu), mais il faut savoir compartimenter les analyses. Aujourd'hui, cadeau bonus : analyse rapide du clip électoral pro-Précrime. Le clip est composé d'interview de victimes potentielles, sauvées par le programme.

    Questions : le genre et la race des victimes et des meurtriers potentiels correspondent-elles statistiquement à celles des victimes d'homicide aux États-Unis ? Et, si non, de quelle manière et pourquoi ?

    Pour couper court aux discussions terminologiques, j'utilise le terme de race pour désigner l'entité socio-morphologique nébuleuse qui fait que les gens s'auto-identifient plutôt comme étant d'origine africaine, européenne/caucasienne, arabe, asiatique, latino-américaine, navajo, auvergnate etc (vous êtes libres de fractionner jusqu'au niveau géographique du hameau cantalou si ça vous fait plaisir), et en aucun cas pour préjuger tant de la nationalité, de l'aptitude à cette nationalité, du niveau socio-économique ou de la capacité génétique à faire sauter les crêpes, comme des préjugés nauséabonds tentent de nous conditionner à le faire depuis, allez, la maternelle.
    Pour les besoins de l'exercice, j'utiliserai la terminologie anglosaxonne. 

    Bref. Le clip.

     

     

    Faisons un tableau, j'aime les tableaux :

    Proches des victimes Caucasien/nes Afro-américain/es Autres Total (%)
    Nombre de femmes 3 0 0 3 (60%)
    Nombre d'hommes 2 0 0 2 (40%)
    Total (%) 5 (100 %) 0 0 5

    Ce sont les proches des victimes passées vues à l'écran. On entend d'autres voix, à la fin, majoritairement féminines (une seule est vue derrière Tom Cruise en train de courir), mais peut-être s'agit-il des mêmes personnes qu'au début. Dans le doute, elles ne sont pas décomptées. La parole est à peu près équitablement répartie en termes de genre ; au plan de la race, toutefois, elle est strictement réservée à une population caucasienne. Les autres n'ont-ils donc pas de famille ?

    Mais d'ailleurs, qui sont les victimes, d'après Précrime ?

    Victimes Caucasien/nes Afro-américain/es Autres Indifférencié/e Total
    Nombre de femmes 2 1 0 2 5 (55%)
    Nombre d'hommes 0 1 0 2 3 (33%)
    Indifférencié 0 0 0 1 1 (11%)
    Total (%) 2 (22%) 2 (22%) 0 5 (55%) 9

    Certaines victimes sont classées indifférenciées car n'apparaissant pas à l'écran ou n'étant pas genrées par les proches. Les victimes sont majoritairement des femmes (5 sur 9, probablement une sixième, l'indifférenciée étant le ou la « best friend » de la jeune femme s'exprimant au début ; au vu de l'environnement sexiste du film, il s'agit probablement d'une autre femme, et puis ça ferait un chiffre rond : six femmes contre trois hommes). Au plan de la race, il faut croire que les Asiatiques sont tous et toutes des ninjas invincibles — et que les autres ont fait des stages en Asie, à la Bruce Wayne.

    Enfin, faisons un autre tableau, j'aime les tableaux, et lui je le fais en deuxième parce qu'il faut faire des arrêts sur image pour le remplir :

    Meurtriers Caucasien/nes Afro-américaines Latins Asiatiques Autres Total (%)
    Nombre de femmes 5 1 0 1 0 7 (21%)
    Nombre d'hommes 22 2 2 0 0 26 (79%)
    Total (%) 27 (82%) 3 (10%) 2 (6%) 1 (3%) 0 33

    Sur le clip YouTube ce n'est pas évident, mais sur un DVD ou un fichier .avi c'est assez facile : lorsque défilent rapidement les meurtriers potentiels, il y a une photo par image.

    Si l'échantillon des victimes est réduit, celui des meurtriers est bien plus considérable et permet une bonne comparaison avec les statistiques officielles.

    Le tableau qui se dessine est celui d'une violence faite aux femmes (victimes majoritaires) par les hommes (meurtriers majoritaires). Il n'y a pas dans le clip suffisamment de données pour savoir vraiment qui tue qui, mais les interviews des victimes potentielles demeurent genrées : « il allait me violer », « il allait me poignarder. »
    Sans chercher à minimiser la violence de genre, qui tue encore et toujours trop quels que soient les pays et les classes sociales concernées, il faut tout de même relativiser. Et pour ça, le Bureau of Justice Statistics (BJS) américain est une source de données précieuses. Y sont recencées (entre autres) toutes les données démographiques des victimes et des auteurs de tous les crimes imaginables. Les victimes des attentats du 11 septembre 2001 ne figurent pas dans l'analyse du BJS, qui cible davantage la sociologie du « crime courant » que du terrorisme. On peut seulement regretter qu'ils dichotomisent encore la peau en noir et blanc, alors que les fiches américaines de recensement même offrent bien plus d'options. Mais Précrime ayant visiblement établi le même raccourci, quelque part, ça tombe bien.

    En 2005, 9 hommes pour 100.000 et 2,3 femmes pour 100.000 étaient victimes d'homicides (ou de tentatives de) (source :
    http://bjs.ojp.usdoj.gov/content/homicide/tables/vsextab.cfm). Un homme avait donc un risque quatre fois supérieur à celui d'une femme d'être une victime d'homicide. On est loin, très loin, des 55% de victimes féminines présentées dans le clip de Précrime.  

    Pour ce qui est des criminels, toujours en 2005 aux États-Unis, 11,9 hommes pour 100.000 et 1,2 femmes pour 100.000 ont été condamnés pour homicide (source : http://bjs.ojp.usdoj.gov/content/homicide/tables/osextab.cfm). Un homme avait donc un risque dix fois supérieur à celui d'une femme de commettre un homicide. Là, Précrime se trompe moins, avec davantage de femmes criminelles (deux fois plus que les statistiques de la vraie vie). 

    A supposer que ceux qui ont réalisé le clip aient regardé les statistiques (et s'ils ont bien fait leur travail, ils y ont forcément jeté un œil), il y a comme un problème. Deux problèmes. Pourquoi exagérer autant le nombre de victimes féminines ? Pourquoi tenter d'équilibrer le sex ratio des meurtriers ?

    Ne perdons pas de vue qu'il s'agit d'un clip de campagne électorale, pro-Précrime. En plus d'appeler à la raison par les chiffres bruts (chute spectaculaire du nombre d'homicides à Washington DC), il appelle à l'émotion. Je pense que, pour eux, montrer plus de victimes féminines est montrer plus de victimes « sans défense » et partant plus innocentes que les autres... Il n'est pas anodin que la majorité des victimes des films d'horreur, appelant à l'émotion, soient des femmes, jeunes de préférence. Quant à la modification du sex ratio, elle est peut-être destinée à estomper la violence de genre.

    Pour ce qui est de la race, je laisserai la parole au BJS :

    Rôles en science-fiction : genre et race dans le clip de Précrime (Minority Report)

     

    Cette surreprésentation est fortement liée aux facteurs socio-économiques : plus la catégorie socio-professionnelle est défavorisée, plus le taux de criminalité et notamment d'actes avec violences y est élevé — et, aux États-Unis, la couleur de peau fonce à mesure que la CSP s'abaisse.

    Dans un bel effort politiquement correct, Précrime a blanchi ses criminels : 82% d'entre eux sont caucasiens dans le clip, et 100% dans le bref aperçu que l'on a des prisonniers :

    Rôles en science-fiction : genre et race dans le clip de Précrime (Minority Report)

    Montrer la réalité aurait sans doute été dérangeant, tant « à l'intérieur » du film (débat électoral) que pour sa promotion. Surtout pour sa promotion. Je suppose que les producteurs ont redouté des accusations de racisme, et se sont donc défaussés sur ce neutre qu'est le blanc. Mais occulter complètement une partie de la société pour ne pas soulever des questions dérangeantes, n'est-ce pas un racisme encore plus marqué ? C'est d'autant plus grave dans un film de science-fiction, dont le rôle est de nous faire réfléchir à des problèmes auxquels nous n'aurions pas forcément pensé. Est-ce mieux, pour un cinéaste, de montrer la réalité, quitte à en débattre lors d'interviews, ou de l'occulter pour éviter toute forme de débat ?

    Mais bon. On parle d'un film où le seul et unique personnage noir est le sous-fifre de Tom Cruise/Anderton. Et son rôle principal est d'aller lui chercher un café. Avec un petit gâteau.

    Et maintenant pleurez, PARCE QUE J'AI REGARDÉ CE FOUTU CLIP AU MOINS QUINZE FOIS POUR ÉCRIRE CE BILLET. 

    Sinon, ici, il y a un pdf passionnant qui détaille tout ce que vous pouvez avoir envie de savoir sur les caractéristiques démographiques et sociologiques tant des victimes que des meurtriers et du mode d'homicide aux États-Unis entre 1980 et 2008. Pour mémoire, les violences faites aux femmes y par des proches sont en augmentation constante depuis 1995 (page 18, figure 26). Pendant ce temps, l'avortement est déjà interdit ou impossible de fait dans plusieurs états, notamment aux mineures, et l'éducation à la contraception abandonnée par les autorités. Pendant ce temps, le Texas impose aux femmes désirant avorter de regarder une échographie où bat le tube cardiaque de l'embryon, tout en demeurant l'état qui a exécuté un handicapé mental le mois dernier. Pendant ce temps, un candidat à la présidence soutient qu'en cas de « vrai viol » le corps féminin sécrète des hormones empêchant une grossesse. 

    Pendant ce temps, en Europe, l'Espagne remet en cause le droit à l'avortement. L'Irlande ne l'a jamais légalisé. Et, en France, le scandale DSK a étalé au grand jour des flots de sexisme, de négation du viol en général, d'incrédulité de la culpabilité d'un homme blanc puissant, et de mépris pour les victimes, d'autant plus quand elles sont noires et pauvres.

    Soyez féministe, c'est subversif.


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  • « Suprême idole dans les régions lointaines du ciel et des enfers, la femme est sur terre entourée de tabous comme tous les êtres sacrés, elle est elle-même tabou ; à cause des pouvoirs qu'elle détient on la regarde comme magicienne, sorcière ; on l'associe aux prières, elle devient parfois prêtresse telles les druidesses chez les anciens Celtes ; en certains cas elle participe au gouvernement de la tribu, il arrive même qu'elle l'exerce seule. »

                                          Simone de Beauvoir, le Deuxième Sexe, tome I

     

    Minority Report, inspiré d'une nouvelle de Philip K. Dick, ce père prolifique de la science-fiction géniale écrite sous acide, est un film de Steven Spielberg sorti en 2002. Acclamé par la critique pour son univers dystopique sombre dans la lignée de Blade Runner, il a reçu, notamment, le Saturn du meilleur film de SF. Le scénario est globalement fidèle au texte, fait assez rare pour être souligné, bien que certains détails critiques sociologiquement cruciaux aient été hélas modifiés et que l'esprit, disons, ne soit pas au rendez-vous.

    Dick n'est pas précisément un écrivain féministe ; ses héros sont le plus souvent des hommes, et les personnages féminins se définissent par leurs rapports aux hommes. Toutefois, il évite les clichés — et son format de prédilection, la nouvelle, lui permet de décrire tous ses personnages avec sobriété, offrant la même qualité d'exposition aux hommes qu'aux femmes. Un jour je vous ferai le Maître du Haut Château, un chef d'œuvre d'uchronie et de grande écriture ; si les personnages féminins y sont cantonnés à des rôles classiques d'épouses et d'amantes, ils y sont traités avec une originalité rafraîchissante et stimulante qui les affranchit de sexisme.

    Spielberg, en revanche, est un cinéaste assez réactionnaire dans son traitement des personnages féminins. Sa filmographie est édifiante, et plutôt affligeante dans les clichés phénoménaux que sont ses personnages féminins. Son approche de la science-fiction, tant comme scénariste, réalisateur ou producteur, a donné naissance à de nombreux films où seuls les hommes blancs concourent à l'héroïsme : Intelligence Articifielle, Jurassic Park, Jaws, ET, et bien sûr la saga d'Indiana Jones, pour citer les principaux. Comme on a pu le voir pour Herbert, les personnages féminins s'y inscrivent dans un processus d'altérisation : ce qui n'est pas héros, ce qui n'agit pas scénaristiquement, n'est pas mâle. Et comme Bradbury, le poète qu'est Spielberg décrit un idéal féminin irréel. À la différence du père des Chroniques Martiennes, il y rajoute presque toujours une importante connotation maternelle, notamment dans Intelligence Artificielle : c'est une mère en deuil qui adopte l'androïde, et la Fée Bleue dont celui-ci rêve dans sa prison de glace n'est qu'une projection maternelle idéalisée. J'ai hésité à traiter ce film comme le parfait exemple du film de science-fiction réussi/raté, mais la possibilité de comparer Minority Report avec la nouvelle d'origine était trop belle, et permet de mieux mettre en relief les mécanismes du cinéma SF de masse.

    Maintenant, l'histoire.

    Dans une société futuriste ultra-technologique, l'unité Précrime a permis d'éradiquer le meurtre. Trois prescients, les Précogs, ont en effet des visions prémonitoires des crimes ; une unité spécialisée analyse leurs prédictions et arrête l'assassin potentiel avant qu'il ne commette son forfait. Celui-ci est ensuite condamné. L'agent Anderton, responsable de Précrime, est ainsi désigné comme le meurtrier futur d'un homme qu'il ne connait pas. Il part en cavale et découvre l'existence de rapports minoritaires : lorsque seulement deux précogs sur trois ont une vision, l'alerte Précrime est enclenchée. Mais l'existence du rapport minoritaire implique l'existence de futurs où le crime ne serait pas commis... et remet en cause la légitimité de Précrime. En découvrant un rapport minoritaire, Anderton a donc le pouvoir d'abattre le système.

    Dans le film comme dans la nouvelle, les Précogs sont composés de deux hommes et d'une femme. Un cas de femme symbolique, sans doute, mais face à aussi petit chiffre impair, difficile à éviter.
    Dans la nouvelle (que vous pouvez lire en ligne Philip K Dick The Minority Report And Other Stories (2 Mb) PDF ...), les Précogs possèdent tous trois des pouvoirs similaires ; ils sont strictement égaux en termes d'aptitudes et, d'ailleurs, leur genre ne donne pas lieu à plus amples développements. Ils sont traités en machines pensantes, et portent le sobriquet un peu méprisant de singes. S'ils sont trois, c'est parce que trois machines logiques sont nécessaires pour valider une hypothèse ; dans le film, ils sont trois, parce qu'ils forment à trois une entité surnaturelle.
    Dans le film, les Précogs sont quasi divinisés. La population comme la police leur porte un respect mystique. Et, des trois, c'est Agatha, la femme, qui est la plus douée. C'est un point majeur du scénario : c'est Agatha seule qui, par sa clairvoyance accrue, peut délivrer des rapports minoritaires sur des futurs alternatifs. Dans la nouvelle, c'est simplement l'ordre d'apparition des rapports qui, s'influençant les uns les autres, entraîne la découverte des futurs alternatifs dans un beau mindfuck dont Nolan serait fier ; les Précogs de Dick (les Dickogs ?) prédisent ensemble, au contraire des Spielcogs, sans doute incapables de reconnaître l'influence directe des prédictions des autres sur le futur. Les Spielcogs sont plus simples : ils prédisent, point barre, et Agatha est la petite surdouée du lot. Sans elle, pas de prédiction possible, parce qu'elle est la clé de voûte du système.

    Il y a ici une ébauche nette de mystique féminine mais bon, si on veut éviter le mindfuck d'origine, il faut bien que l'un des Spielcogs soit plus doué que les autres, alors pourquoi pas Agatha ? Une chance sur trois ?

    C'est compter sans la poésie immanente aux films de Spielberg. La poésie, c'est la métaphore du réel ; une œuvre poétique n'est pas réaliste mais sublimée. C'est cette sublimation qui mène à la divinisation des Précogs, au départ simple outil de police. La poésie ne se contente pas de décrire, elle transforme le réel et lui donne une dimension autre. L'écueil des mauvais poètes est de profiter de ce processus pour occulter l'originalité d'une histoire et sabrer l'individualité de leurs personnages. Les Dickogs ont beau être des « singes » et n'être envisagés que comme des éléments d'un ordinateur plus vaste, ils sont trois et distincts. Les Spielcogs se font moins chier : trois mythes incarnés, une femme et deux hommes jumeaux. Des jumeaux dotés de pouvoirs surnaturels, voilà un phénomène ! Les vrais jumeaux intriguent et font rêver depuis l'aube de l'humanité ; lorsqu'ils apparaissent dans une histoire, c'est souvent dans un thème de fantasy : Tolkien en a usé plusieurs paires dans la construction de la Terre du Milieu, mais il est loin d'être le seul, ni le premier. Les jumeaux en tant qu'entité mystique traînent dans nos cultures depuis Castor et Pollux, Rémus et Romolus, saint Côme et saint Damien...
    Les jumeaux et les femmes, deux catégories faciles à élever au rang de mythe, cela a été souvent fait, et la conjonction des deux phénomènes dans les Spielcogs force à admettre qu'Agatha n'est, au mieux, qu'une fée folle, avatar de la Pythie de Delphes.

    Bien sûr, dans la nouvelle, les Dickogs ne sont que trois pauvres diables atteints d'une forme particulière de retard mental. Ils n'atteignent pas la dignité de la légende, et en sont sans doute plus touchants. Leur handicap (leur talent ?) est ce qu'il est : leur caractéristique fondatrice, mais il n'appartient qu'à eux. Ils sont malformés et ont un retard mental, c'est tout, parce que shit happens. Pas besoin d'épiloguer trois heures pour dire que ce sont des choses qui arrivent, et que souvent on ne sait pas pourquoi.
    Les Spielcogs, eux, sont des victimes ; ils sont des survivants. Leurs mères étaient des droguées, de sales junkies qui se sont injecté de la merde pendant la grossesse — beaucoup d'enfants sont morts, les autres ont transmuté la malédiction en don de prédiction. La mère d'Agatha est d'ailleurs la clé du scénario : au départ droguée, elle a abandonné son bébé à ce qui deviendrait Précrime mais, une fois clean, elle a cherché à la récupérer. Agatha étant entre temps devenue Précog, sa mère est assassinée par le fondateur de Précrime et, pour faire simple, Agatha a produit le rapport minoritaire permettant d'identifier l'assassin.
    (Pour ceux qui n'ont pas vu le film et se demandent comment il a fait : Lamar Burgess, le fondateur de Précrime a payé un junkie pour assassiner la mère selon un certain plan, junkie arrêté grâce aux Précogs. Quelques minutes plus tard, il tue la mère de la manière prévue, créant deux crimes identiques indifférentiables. Seule Agatha voit les différences.)
    C'est ce lien maternel qui permet la résolution de l'histoire, après l'avoir causée : l'addiction des mères a créé les Précogs, et c'est le meurtre de la mère d'Agatha la surdouée qui fait tomber le système. On a ici affaire à un double cliché, celui de la mère criminelle repentante, et celui de la fée géniale sublimée. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

    Au cours de l'adaptation, John Anderton a subi un lifting comparable à celui des Précogs. Dans la nouvelle, Anderton (Dickderton ?) est un quinquagénaire chauve et bedonnant, marié à une femme plus jeune que lui, Lisa, cadre à Précrime. Dans la paranoïa de sa fuite, Dickderton redoute la trahison de sa femme — dans un mouvement bien digne de Dick, il oscillera trois-quatre fois entre trahison et bonne foi avant de réaliser que Lisa était bien sincère et voulait l'aider. On ignore pourquoi Dickderton a fondé Précrime, mais on finit par comprendre qu'il est prêt à tuer pour un Précrime à l'éthique discutable en raison des rapports minoritaires. Il se sacrifiera pour sauver Précrime, assassinant l'adversaire politique voulant exploiter la faille pour instaurer une dictature militaire, et se condamnant du même coup à l'exil du côté d'Alpha du Centaure. Par une certaine ironie, son choix — le système plutôt que sa sécurité — contredit radicalement ses propos tenus alors qu'il était une victime du rapport minoritaire, accusé à tort d'un meurtre à venir. Accusé, il souhaite détruire le système. Une fois découvert qu'il était victime d'un complot, il se sacrifie pour sauver un système qu'il sait défectueux.
    Et Lisa, dans tout ça ? Lisa est un personnage mineur ; elle aide Dickderton dans sa fuite, se fait sauver des griffes d'un sinistre sbire, et a quelques questionnements éthiques pas cons du tout. Elle ne se prive pas de traiter son mari d'imbécile pour avoir pensé qu'elle complote contre lui avec son successeur potentiel, et semble d'avoir bien la tête sur les épaules. Pour finir, ils partent tous les deux en exil vers Alpha du Centaure.

    Spielderton est assez différent. Plus jeune, il n'est pas le fondateur de Précrime, simplement le responsable de l'unité. Et on sait qu'il a rejoint Précrime suite à la disparition (sans doute enlèvement suivi de meurtre) de son jeune fils dont le corps n'a jamais été retrouvé. Il était jusque là heureusement marié à Lisa-Spielberg (rebaptisée Lara), mais cette mère au cœur brisé l'a quitté après la disparition du petit. Pourquoi ? Avec ses propres mots, c'était parce qu'elle ne supportait pas de voir chaque jour le visage de son fils dans celui de Spielderton. Elle aurait pu le quitter pour une demi-tonne de raisons tournant autour de l'enlèvement : le défaut de surveillance flagrant de Spielderton (on ne laisse pas un gosse seul dans une piscine surpeuplée), son addiction à diverses drogues depuis, son incapacité à établir un quelconque travail de deuil sept ans après les faits... Non, elle le quitte parce qu'il lui rappelle l'enfant. Elle est définie clairement comme la mère du garçonnet. Elle n'est même pas l'amante ; dans les flashbacks, pas une seule scène de tendresse n'impliquant pas l'enfant. La seule scène un peu tendre avec son mari est à la fin : lorsqu'ils se sont remis ensemble et qu'elle est enceinte. Spielderton la tient dans ses bras et caresse son ventre.

    Même pas un petit bécot ou un gros patin. Lara est une mère, et rien d'autre. Pire, elle est la mère des enfants de Spielderton : pas d'indication qu'elle ait eu le moindre embryon de vie amoureuse avec quelqu'un d'autre depuis leur séparation. Et ils se remettent ensemble pour procréer.
    Youpi. Vive le mariage hétérosexuel traditionnaliste. 
    Je veux dire, je n'exige pas une scène de cul dans chaque films, mais Spielderton pourrait au moins donner l'impression de s'intéresser à une autre portion de Lara que son utérus. Genre.

    Consolation toute relative : Lara se sort les doigts du cul pour faire avancer l'histoire. Une fois Chéri-Chéri Spielderton cryogénisé pour meurtre potentiel, elle découvre le pot aux roses, et libère son Chéri-Chéri en menaçant le gardien des cryogénisés avec un flingue et la réplique la plus épique de l'histoire des scènes où quelqu'un pointe une arme à feu sur quelqu'un d'autre :

    « La marche des vertueux est semée d'obstacles qui sont les entreprises égoïstes que fait sans fin surgir l'œuvre du Malin. Béni soit-il l'homme de bonne volonté qui, au nom de la charité, se fait le berger des faibles qu'il guide dans la vallée d'ombre, de la mort et des larmes, car il est le gardien de son frère et la providence des enfants égarés. J'abattrai alors le bras d'une terrible colère, d'une vengeance furieuse et effrayante sur les hordes impies qui pourchassent et réduisent à néant les brebis de Dieu. Et tu connaîtras pourquoi mon nom est l'Éternel quand sur toi s'abattra la vengeance du Tout-Puissant !»

    Oups, pardon. Mauvais film. Erratum :
    « Je voudrais parler à mon mari. » 

     Voilà voilà. On a rarement fait plus plat.

    Cette libération hypotonique ne tient pas debout au plan du déroulement de l'histoire. Lara a découvert le complot, son pourquoi son comment. Elle possède un exemplaire du rapport minoritaire, celui que Spielderton projette en plein dîner de gala pour faire tomber l'assassin de la mère d'Agatha. Libérer Spielderton n'a pas de sens : Lara possède suffisament de preuves pour dynamiter le système, ce qui entraînerait fatalement la libération de son mari.  Lara pouvait être une co-héroïne sauvant le jeu à la dernière minute. Lara n'agit que dans le but de sauver son mari. Une fois celui-ci remis en piste, elle disparaît pour le laisser agir, en brave petite femme soumise.

    Le troisième personnage féminin du film, lui absent de la nouvelle, est le docteur Iris Hineman. Hineman est la scientifique à l'origine du programme Précrime ; c'est elle qui a découvert le pouvoir des Précogs. Regardons la scène, pour la beauté de la serre aux plantes exotiques :

    Le docteur Hineman y est exposée comme ambiguë sur de nombreux plans. Juste avant le début de l'extrait, elle a soigné Spielderton, empoisonné par l'une de ses plantes. Elle explique avoir découvert le don des Précogs en tentant de les soigner, et ainsi les avoir condamnés à une vie dans les cuves de Précrime (dans la nouvelle, les Précogs étaient déjà des légumes avant Précrime, faible consolation mais intéressante question sur la liberté accordé aux handicapés mentaux). Elle conseille explicitement à Spielderton de ne faire confiance à personne, même pas à elle. Fée végétale proche de la Viviane bretonne, elle est un concentré de paradoxes : empoisonneuse et guérisseuse, créatrice qui emprisonne, personnage ni bon ni mauvais mais teinté de souffre. Plus que tout, Iris Hineman est liée à la Vie en tant que principe : chercheuse en génétique, science du vivant, elle s'est reconvertie dans l'horticulture, créant des plantes vivantes, mobiles et, pour certaines, toxiques. 

    L'association entre féminité et végétal est ancienne, témoin les déesses païennes de fertilité, patronnes de l'agriculture. Déméter, maîtresse des moissons, littéralement Terre-Mère, en est l'exemple le plus connu. Sa fille est la sombre Perséphone, enlevée par Hadès pour régner à ses côtés sur les Enfers. Trouver une ressemblance entre le couple Déméter/Perséphone et le couple Hineman/Agatha est sans doute pousser le bouchon un peu trop loin, mais Agatha n'est-elle pas la création innocente et damnée de l'étrange généticienne ? 

    Pour le plaisir, le clip de la chanson Fleur de Saison, d'Émilie Simon, intégralement basé sur le jumelage entre femmes et plantes. Un clip semblable avec un homme végétal dans le rôle d'Émilie Simon est inimagineable en 2012 :

     

    L'ambiguité d'Iris Hineman est exprimée par ses créations végétales, mais aussi au plan sexuel. Une vieille dame, embrassant par surprise le jeune Spielderton, est un spectacle à rebours de la sensualité hollywoodienne, et plus encore à rebours de l'histoire. Il s'agit pourtant du pinacle de la scène ; tout le jeu cinématographique vise à préparer ce plan. C'est un baiser de sorcière fascinant sa victime, mais certainement pas l'approche la plus dérangeante de la sensualité féminine dans Minority Report. De ce point, Greta, l'assistante grotesque du chirurgien ripoux, est une figure mémorable et assez émétisante.

    (Apparitions à 1:45 et 3:30)

    Greta est la caricature d'un fantasme ; l'assistante scandinave est d'habitude le cliché même de la bombe sensuelle. Comme le chantait Luis Mariano il y a déjà un certain temps, on prétend que les Norvégiennes, filles du Nord, ont le sang chaud... Mais aussi tôt après la présentation de la sulfureuse Greta, des bruits émanant des toilettes brisent l'image rêvée, avant même son apparition. Dans un autre cadre, ce sera une blague de pet à l'American Pie ; ici, dans cet appartement miteux où tout parle de saleté, avec ces bruitages peu ragoûtants, la potentielle sensualité nordique est d'emblée souillée et ridiculisée. La musique d'accompagnement et la manière de filmer l'entrée de Greta, chantant de manière détachée une chanson suédoise incompréhensible à la majeure partie de l'audience, finit de rendre la scène vraiment flippante.

    Mais pourquoi cette scène est-elle aussi dérangeante ? Un commentateur de YouTube a mis le doigt là où le bât blesse :

    Femmes en science-fiction : Minority Report, cas d'école et adaptation ratée

     [...] Pourquoi ils ont choisi cette chanson me dépasse. Est-ce que les Suédois sont vus comme effrayants ou comme des méchants aux États-Unis ????


    La scène fait peur et met mal à l'aise — mais les Suédois « ne font pas peur. » Dans l'imagerie populaire, les Suédois sont rattachés à la blondeur, à une résistance innée au froid (surtout lorsqu'ils sortent d'un sauna pour se rouler dans la neige fraîche et/ou sauter dans une rivière gelée), éventuellement aux Vikings et au prix Nobel de la Paix. Présenter un ou une Suédois(e) à l'écran, c'est lui accorder le bénéfice de la neutralité ; il n'y a pas de connotation négative présomptive dans la représentation de la suédoisité. C'est comme essayer de faire flipper les gens en leur montrant un Suisse ou un Islandais — ces nationalités bénéficient du « privilège blanc » d'innocence. Dans un film américain, quand on veut faire peur au spectateur par la nationalité ou l'ethnie d'un personnage, il peut être Russe (avant 1989), arabe (depuis 1990 et surtout, surtout, surtout depuis 2001) ou noir (tout le temps). Éventuellement Chinois. On ne le prend pas Suédois et blanc. Ceux-là  ne font pas peur.
    Que reste-t-il donc à Greta pour mettre le spectateur mal à l'aise ? Ce n'est pas parce qu'elle est Suédoise, ni parce qu'elle est blanche ; ne restent plus que sa féminité et sa sexualité.
    Greta n'est pas une mère ; ne pouvant, comme Iris Hineman, exprimer sa féminité par une association avec la Nature, elle l'exprime par sa sexualité. Là encore, celle-ci est représentée comme débridée : Greta palpe sans gêne les fesses de Spielderton, sans que celui-ci ne le désire, et alors qu'il est drogué. On frise dangeureusement l'agression sexuelle. Le geste est par ailleurs ferme et direct, comme si le pelotage des clients du docteur était un droit de cuissage étrange mais coutumier. Greta fait peur par son approche agressive et sa sexualité menaçante pour Spielderton. Elle n'est pas une femme « normale » : ses fonctions corporelles sont exacerbées, témoin les cabinets et l'aggripage de cul. Greta est censée être une créature séduisante et aguicheuse (cliché de la bombe suédoise), probablement soumise (cliché de l'assistante) ; or elle affirme son corps et son individualité par rapport aux autres personnages, et tout est fait pour rendre cette non conformité inquiétante, malsaine et sale. Il n'y a aucun effet comique recherché qui pourrait atténuer l'agressivité avec laquelle est traitée Greta. Elle engendre une certaine angoisse (mais entre quelles mains de pervers est donc tombé ce pauvre Spielderton ?) par le simple fait d'être une femme, et sa féminité est réduite à sa sexualité supposée, ne pouvant se sublimer dans la maternité.

    A côté de ces personnages féminins fantoches et ridicules, le fait que l'entière unité Précrime ne compte qu'une seule femme sur le terrain est un péché véniel. Le fait que le crime évité de justesse durant la scène d'exposition du film soit l'assassinat d'une épouse (et mère au foyer) infidèle par son conjoint s'efface lui aussi. Spielderton met un point d'honneur à expliquer que les crimes prémédités ayant disparu, c'est ce type de meurtres potentiels qui est le plus fréquent. Le crime d'honneur, cette passion.

    Philip K. Dick a écrit un nombre considérable de nouvelles et de romans capables de mettre le lecteur mal à l'aise, voire même de lui filer la trouille de sa vie. Certains de ses personnages terrifiants sont des femmes, et beaucoup sont il est vrai présentés dans des rôles sociaux typiques du patriarcat américain des années 50. Mais ces personnages se démarquent toujours, d'une manière ou d'une autre, du moule où ils pourraient être enfermés aux mains d'un écrivain moins compétent. Et jamais Dick ne s'est abaissé à rendre la féminité  elle-même effrayante. 
    C'est pourtant toute l'analyse que l'on peut faire du film de Spielberg. Les personnages du film s'inscrivent dans une dynamique féminine axée sur la maternité. Les personnages d'Iris Hineman et de Greta, les seules femmes non maternelles, sont aussi les seules à développer une sexualité ; celle-ci est indépendante du désir de leur « cible », Anderton, et toujours présentée comme inquiétante, voire menaçante. On nage en plein dans la dualité mère sainte et catin maudite. Seules sont présentées comme pures la maternité (Lara et, dans une moindre mesure, la mère repentie d'Agatha, qui rachète sa faute en cherchant à récupérer sa fille) et la virginité (Agatha) : dans les deux cas, c'est la soumission aux normes sociales du patriarcat qui apprivoise la femme, cet animal. Les femmes se plaçant en dehors du système, Iris et Greta, sont des créatures étrangères ; elles s'expriment dans une sexualité sans finalité de reproduction, par un désir indépendant de celui de l'homme. Et cette liberté fait peur à Steven Spielberg, qui nous livre un film doublement raté : mauvaise adaptation de l'histoire originale, simplifiée à outrance, et mauvaise interprétation sociologique des personnages.

    Que Minority Report délivre un message sur les limitations des libertés individuelles et l'oppression policière au nom du bien général n'en fait pas moins un produit inférieur au texte d'origine : plutôt que d'offrir des réponses, la nouvelle se contente de poser des questions. Des tas. Bien plus de matière à réflexion en vingt pages géniales qu'en deux heures d'un cinéma somme toute très réactionnaire et très plat, uniquement sauvé par la qualité des effets spéciaux et le délice visuel de l'univers d'AlexMcDowell et de son équipe.

    Enfin, pour voir des femmes représentées comme « des personnages qui s'avèrent être des femmes » plutôt que comme des êtres mystiques étranges reliés à la Nature et à l'enfantement, je vous conseille la série Firefly et, dans une moindre mesure pour les saisons tardives, Battlestar Galactica qui fera l'objet d'un prochain billet. Et en films le grand classique qu'est Alien, ou le délicieusement british V pour Vendetta.


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  • « Affranchir la femme, c'est refuser de l'enfermer dans les rapports qu'elle soutient avec l'homme, mais non les nier ; qu'elle se pose pour soi elle n'en continuera pas moins à exister aussi pour lui : se reconnaissant mutuellement comme sujet, chacun demeurera cependant pour l'autre un autre ; la réciprocité de leur relation ne supprimera pas les miracles qu'engendre la division des êtres humains en deux catégories séparées : le désir, la possession, l'amour, le rêve, l'aventure ; et les mots qui nous émeuvent : donner, conquérir, s'unir, garderont leur sens ; c'est au contraire quand sera aboli l'esclavage d'une moitié de l'humanité et tout le système d'hypocrisie qu'il implique que la "section" de l'humanité révèlera son authentique signification et que le couple humain trouvera sa vraie figure. »

                                  Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tome II

     

    J'aurais pu intituler ce billet Leia, princesse auto-salvatrice, mais bon.

    La trilogie originale de Star Wars (soit les épisodes IV, V et VI) est sortie au cinéma entre 1977 et 1983. Son succès phénoménal a propulsé la saga du rang de film B à petit budget au statut de classique fondateur de notre imaginaire contemporain. Autant que Dune, voire plus de par la plus large diffusion d'un blockbuster par rapport à celle d'un livre, l'hexalogie de George Lucas a forgé notre vision du futur. Voyage à des vitesses supérieures à celle de la lumière, pistolets laser, planètes aux écosystèmes variés, et des vaisseaux dont l'intérieur fait penser à un Apple Store, sont quelques éléments devenus par la suite des classiques — voire des poncifs — du genre.

    Le succès de l'épisode IV, Un Nouvel Espoir, dérive bien sûr du charme irrésistible de l'univers présenté — rebelles luttant contre le joug d'un état totalitaire, avec des combats spaciaux — mais le trio des acteurs principaux est sans doute ce qui a transformé le film.
    En effet, au plan narratif, Un Nouvel Espoir n'est guère innovant. Reprenant une trame remontant au moins au cycle arthurien en Europe, le film narre le combat initiatique d'un jeune homme normal accédant au statut de héros aux pouvoirs extraordinaires. L'affiche, d'ailleurs, n'est guère engageante et ne se démarque pas du pulp art des romans de SF de bas étage de l'époque.

    Star Wars Un Nouvel Espoir Affiche


    Un héros musclé au torse huilé, une bombasse sexy avec un gros flingue (on a encore un peu de marge avant de découvrir qu'ils sont jumeaux, après tout), un mystérieux méchant masqué, tout plante le décor d'un oubliable John Carter quarante ans plus tôt (comme quoi, hein).

    Et après tout, ça commence comme ça : un ado orphelin râleur et un peu mou (tout le portrait de son papa au même âge) rencontre un vieux sage, et on sait déjà qu'il y a une princesse là-dedans. Le premier élément perturbant le mythe classique est la grande gueule et gâchette facile de Han Solo, et la fine équipe se met en demeure de sauver la princesse.

    Sauf que. Au lieu de ça :

    Andromède

    Andromède, à poil et sans défense, sur le point d'être bouffée et/ou sauvée

    On a ça :

     

    Femmes en science-fiction : Star Wars, un nouvel espoir ? (1)


    A travers quelques répliques phares, le personnage de Leia s'impose déjà comme furieusement indépendant. Nous savions déjà qu'elle était ambassadrice de sa planète, leader rebelle, et capable de tenir tête à l'amiral Tarkin, l'un des méchants les plus délectables qui soit, mais c'est lorsque le bondissant Luke ouvre sa cellule pour la sauver que le film dérape.

    — Je suis Luke Skywalker, je suis venu vous sauver !
    — Vous êtes qui

    Par la suite, Leia prend en main l'évacuation du trio. Comme elle le dit elle-même, somebody has to save our skins !

    Il faut sans doute remercier les acteurs plutôt que le réalisateur. Malgré toutes les affirmations contraires de George Lucas, l'histoire n'était pas planifiée (sinon jamais un célèbre baiser incestueux n'aurait vu le jour), et les acteurs avaient une certaine liberté d'action, témoin le célèbre « Je t'aime / Je sais » de l'Empire Contre-Attaque, issu de la lassitude de Carrie Fisher et Harrisson Ford au bout de la centième prise d'une scène initialement à l'eau de rose et passablement ridicule.

    Au final, l'épisode IV de Star Wars fait découvrir une Leia forte et indépendante. Personnage politique d'importance, audacieuse, elle n'est pas définie par ses rapports avec les personnages masculins et sort très vite de la catégorie infantilisante des princesses à sauver.

    Les épisodes suivants ne font que conforter ces premières impressions : elle organise notamment l'évacuation de la base rebelle sur Hoth la mal nommée et, lorsque Chéri-Chéri Han Solo est prisonnier du méchant et laid Jabba the Hutt, se grime en chasseur de primes pour négocier à la dure la libération du chéri cryogénisé. Son identité découverte, on lui arrache son armure et le reste pour lui coller un bikini doré sur le dos et une chaîne autour du cou.

    Bikini Leia

    Et merde, je suis devenue un objet sexuel.

    Ce bikini doré, « mythique », porté aux nues par des générations de fans (un site internet lui est même consacré), demeure il est vrai l'un des accessoires les plus identifiables et les plus célèbres de la trilogie originale. Si les qualités esthétiques du costume sont indéniables (même si je n'aimerais pas me baigner avec), son succès reste quelque peu inquiétant. Par le simple port de ce costume, Leia devient l'incarnation de nombreux fantasmes masculins : princesse captive, femme forte soumise tant par le port d'une chaîne au cou que par un costume exposant son corps contre sa volonté. Plusieurs fois, Jabba tire la chaîne, la forçant à se rapprocher contre lui alors qu'elle se penche vers ses amis. Isolé, le costume du bikini doré a un potentiel érotique fort (sans chaîne et sans contrainte, j'entends). L'associer à un emprisonnement et à un désir d'humiliation du personnage le rapproche de manière malsaine des fantasmes de viol.
    Le fait que Leia se soit jusque là, pendant trois films, montrée indépendante d'une quelconque domination masculine rend le costume encore plus brimant et humiliant. Tu te croyais forte ? Regarde, tu fais moins ta maligne en bikini doré, attachée à une limace libidineuse ! Le message est malheureusement que, aussi brillante et forte soyez-vous, madame, au final, il est facile de vous réduire à un paquet de viande bien enrubanné pour stimuler, de manière unilatérale, les désirs des hommes. Comme nous n'avons jamais vu le torse huilé de Han Solo en string, enchaîné aux pieds de Dark Vador, onduler de manière sexy pour le bénéfice des spectatrices, je me permets de conclure qu'il s'agit d'une mise en scène particulièrement phallocrate.

    Même si Leia, au final, tue son tortionnaire en l'étranglant avec sa chaîne, le message reste sombre — et digne des fantasmes d'un garçon de douze ans. Leia peut obtenir une vengeance sanglante seule, cela se place juste dans le contexte des films d'exploitation jouant sur la thématique viol/vengeance. L'indépendance qui suit l'humiliation n'est qu'un prétexte servant à — mal — compenser l'agression, la domination et la violence.

    La conclusion de la trilogie est ensuite inutilement réductrice. Leia, en couple avec Han, apprend qu'elle est la sœur de Luke. Il aura fallu trois films à George Lucas pour ramener ce personnage hors du commun à des dimensions plus conventionnelles ; Leia n'est plus autonome, et son existence scénaristique se justifie par ses rapports aux personnages masculins, sans que cela n'apporte de profondeur à son personnage. Lorsqu'elle apprend être la jumelle de Luke, elle n'en est pas changée et ne remet pas en question, par exemple, sa famille d'adoption. Lorsqu'elle se stabilise comme la bonne amie d'Han, malgré l'équité apparente de leur relation, aucun des deux personnages n'en est changé. Ce sont des artifices sans intérêt, dont le but ne peut être que de faire rentrer Leia dans le rang des héroïnes inutiles.

    Un autre élément triste de la trilogie originale est que Leia est le seul personnage féminin significatif. En dehors d'elle, il y a la tante Beru (quinze secondes de dialogue et quatre fois moins de présence à l'écran que l'oncle Owen) et quelques danseuses Twi'lek chez Jabba (les aliens bleu avec des cornes/cheveux molles enroulées autour du cou), à l'aspect purement décoratif. Les anglophones appellent ces personnages féminins uniques la token female, la femme symbolique, celle qu'il faut caser dans tout film à casting masculin sous peine d'être taxé de sexisme. Récemment, Ocean's Eleven et ses multiples suites, Inception, Inglourious Basterds, les Batman de Nolan, le nouveau Star Trek, The Artist, et de nombreux autres (l'ensemble des films d'Hitchcock, pour citer un maître) se sont montrés coupables de ce péché scénaristique.

    Au final, ce que Star Wars doit à Leia le doit sans doute plus à Carrie Fisher qu'à George Lucas. Là où le scénario et la réalisation tombent volontairement dans les clichés d'inutilité décorative qu'on reproche, à juste titre, aux héroïnes de films d'action, le jeu des acteurs et leurs qualités d'improvisation sortent les films de l'ornière. Il y a de l'espoir, dans Star Wars, et c'est sans conteste la Leia de Carrie Fisher qui a inspiré la manière dont a été traitée Padmé dans la prélogie. Il y a de l'espoir car, deux ans avant Alien, Leia a prouvé qu'un personnage féminin actif avait sa place dans un grand film de science-fiction. Et ce n'est pas parce que tels personnages sont trop rares sur nos écrans qu'il faut désespérer les y revoir un jour, de manière régulière.


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  • Monsieur C, motard de son état, a glissé de nuit sur la route mouillée. Il s'est fait mal, mais pas trop encore : fracture-luxation du poignet à opérer et fractures de côtes sans gravité. Le SAMU l'a tout de même chargé dans le camion et posé au scanner pour le bon vieux body-scan des traumatismes à haute énergie.

    Le radiologue a regardé les images et a dit : oui pour le poignet, oui pour les côtes, rien qui ne mette sa vie en danger.

    Monsieur C a ensuite été déposé aux Urgences, où le médecin de garde a consciencieusement noté « fracture-luxation du poignet : avis ortho -> bloc à 8h. Fractures de côtes monofocales sans hémothorax », puis quelques banalités comme quoi il avait bien examiné monsieur C et que tout le reste allait bien. Puis il lui a collé un plâtre, un bon traitement antalgique et fait monté dans le service en attendant le bloc.

    Je sais comment on examine dans ces cas-là, je l'ai fait. On regarde les constantes, on ausculte cœur et poumons, on papouille le ventre à la recherche d'une défense, on regarde si les membres bougent bien, et avant tout ça on a demandé au monsieur ou à la dame où est-ce que ça fait mal pour s'orienter un peu. J'ai connu un PH qui s'exclamait :
    — Foutez-les tous à poil et n'écoutez pas ce qu'ils vous disent !
    C'est peut-être un peu excessif, mais ça aurait pu servir à monsieur C. Enfin, comme disent les romans-feuilletons, n'anticipons pas.

    Donc, au matin, nous avons opéré monsieur C de son poignet. Tout s'est bien passé.

    Une fois dans le service, pourtant, monsieur C avait super mal. Mais ultra-ultra mal. Alors je lui ai rajouté des morphiniques en le prévenant que les côtes lui feraient mal pendant bien un mois et demi. Et monsieur C gobait avec ardeur son Skénan et son ActiSkénan, en plus du paracétamol, des anti-inflammatoires et de l'Acupan. Et il avait de grosses doses.
    Mais, comme le dit Chef-Chéri dans son infinie sagesse, ce sont souvent les plus musclés qui ont le plus mal aux fractures de côte. Et monsieur C de dire oui, oui, c'est les côtes qui me font mal. Alors je lui auscultais les poumons, je regardais son poignet, stou.

    Il a tenu trois jours.

    Au matin du quatrième, il a dit au Chef-Ortho qui s'occupait de la visite qu'il avait vraiment, mais vraiment mal aux couilles, avec un hématome qui allait de l'hypogastre jusqu'à mi-cuisse des deux côtés. Que personne n'avait vu, parce que monsieur C n'avait jamais dit qu'il avait mal aux couilles et qu'il faisait sa toilette tout seul.
    Chef-Ortho m'a donc laissé un mot pour qu'en sortant du bloc je demande un scanner aux radiologues. Mission que j'ai brillamment accomplie avec cette réponse de l'interne de radio :
    — Bon... Fais-le descendre tout de suite, on le prendra entre deux, ce sera fait. Je te tiens au courant.

    Et sur ce je suis allée nourrir mon chat, qui commençait à crever la dalle à l'internat. (L'honnêteté m'oblige à dire que cette adorable bête a perpétuellement faim et mangerait n'importe quoi à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, y compris les bougies du chandelier de la table de la salle à manger de mes parents à une heure du matin, c'est une histoire vraie.) 

    L'animal était en train de finir sa pâtée quand mon ami radiologue m'a rappelée, et il était bien embêté :
    — Y'a un bel hématome scrotal bilatéral, je peux pas dire plus au scanner. Faudrait lui faire une échoDoppler, mais il veut pas... Tu peux lui parler ?
    — Oh, ben vi... Il est encore au scanner ?
    — Non, il est remonté dans le service.

    Je remets donc ma blouse, souhaite bon appétit au chat, en train de creuser sous la gamelle pour voir si par hasard il n'y aurait pas de la pâtée qui serait tombé dessous, et j'y vais.

    Monsieur C est dans son lit, a toujours le faciès aussi douloureux, mais maintenant on sait pourquoi. Je dis bonsoir, comment ça va. Il me dit bin j'ai super mal. Je dis j'ai le résultat du scanner. Et je pars comme pour des négociations difficiles. S'assoir au bord du lit pour être à hauteur, en face.
    Et la bonne surprise : c'est pas qu'il voulait pas l'écho. C'est qu'il avait déjà tellement mal qu'il redoutait le contact d'une sonde d'écho sur la région douloureuse. Je lui ai expliqué que comme ça avait déjà traîné quelques jours, il vallait mieux savoir ce soir s'il y avait ou non une fracture testiculaire, parce qu'il faudrait peut-être opérer.
    Et on s'est mis d'accord sur le combo ActiSkénan+Acupan avant qu'il ne redescende à la radio.

    Fracture testiculaire : il est parti en uro.

    Le fin mot de l'histoire ?
    Au début, il avait tellement mal au poignet qu'il ne sentait pas les couilles. Et après, il était gêné d'en parler.

    Foutez-les donc à poil pour les examiner, vous éviterez de passer à côté. 


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