• C'est le week-end. Deux services de la même spécialité, et deux internes d'astreinte : l'une en un, qui gère les appels des urgences, les blocs et son service, l'autre en deux, qui gère le deuxième service. On partage : qui fait vendredi/dimanche en un fait samedi en deux.

    C'est samedi matin. Co, les traits tirés, me passe le téléphone d'astreinte.
    — J'ai rentré un patient dans tes lits, me dit-elle. Un jeune, une catastrophe... Retard psychomoteur sévère, il a syndrome subocclusif, le ventre gonflé comme ça mais il vomit pas, c'est pas la première fois, le scanner montre rien de chirurgical... Du coup on l'a pas opéré, c'était en fin de nuit, faudrait lui mettre une sonde gastrique... On n'y est pas arrivé c'te nuit.

    Il était juste majeur. En chambre double, hélas : le service est plein. L'autre patient doit sortir en fin d'après-midi, on prévoit de bloquer le lit si aucune chambre seule n'accepte de déménager. Sa mère est avec lui, femme d'une cinquantaine d'années aux cheveux noir corbeau, un peu replète, les traits tirés. Lorsque je rentre dans la chambre pour la première fois, elle lui caresse les cheveux.

    Il est recroquevillé, petit, maigre et décharné, dans un grand lit blanc. Un regard suffit à comprendre les grandes lignes de sa vie ; poignets et avant-bras arachnéens sont repliés contre son thorax. De grands yeux noirs, vides, dans son visage émacié. Il n'a jamais parlé, jamais marché.
    Retard psychomoteur profond. La cause ? Tout et rien : le dossier dit polygénique. Dans ma vie d'externe, il y a si longtemps semble-t-il, j'avais fait pas mal de génétique en matières optionnelles. On avait eu un cours là-dessus : des listes et des listes d'allèles, d'associations de mutations, de microdélétions chromosomiques. Beaucoup de science pour, au final, une conclusion terrible : souvent, on ne sait pas d'où ça vient. Sa mère n'est pas handicapée ; sans doute que le père non plus. Des mutations qui traînent.
    Shit happens.

    Il me fait peur, ce prince silencieux. Je n'ai pas l'habitude des handicaps aussi profonds ; je n'en ai jamais vu. Après m'être présentée à sa mère, je lui dis bonjour, essaye d'établir un contact. Peine perdue : ses yeux ne bougeront pas. Je ne sais même pas s'il m'entend, n'ose pas demander s'il est sourd. Poser ma main sur un poignet osseux, frotter doucement avec mon pouce — un tic, dès que j'examine quelqu'un — pas de réaction. Alors je palpe délicatement son ventre, distendu. Douloureux ? Va savoir. Si ce n'était pour les mouvements ventilatoires, on croirait un grand mannequin échoué là, un peu tourné sur le côté, membres rétractés, scoliose majeure, fixant le plafond.
    Il communique plus d'habitude, me dit sa mère. Plus ? C'est-à-dire qu'il suit des yeux. Pas toujours mais souvent. Il ne sourit pas, mais son expression, parfois, change. Surtout quand il est avec son petit frère. On les installe côte à côte sur un grand tapis, et ils se parlent, dit-elle. Avec les yeux. Ils sont dans la même institution, vous savez.

    Poker face. Surtout, surtout, ne pas accuser le coup. Ha, c'est bien, s'ils sont ensemble, dis-je.
    Oui... surtout que son frère est plus renfermé, plus... Ça lui fait du bien de voir C****.
    Re-poker face. Possible d'accuser un retard psychomoteur encore plus sévère que celui de ce jeune homme ?

    Aouch.

    Et qu'expliquer à la mère ? Il est impiquable, on va demander à un anesthésiste de lui poser une voie, faire un bilan ionique et l'hydrater en conséquence. On va réessayer de lui poser une sonde gastrique (au vu du scanner et de la clinique, quelqu'un sans retard moteur cérébral qui aurait eu le grêle et l'estomac autant pleins aurait rendu tripes et boyaux depuis longtemps). L'IDE du matin est la reine des gastriques chez les patients âgés, agités et opposants. Si elle n'arrive pas du premier coup, promis, j'appelle les endoscopistes.

    En fait, je les appelle dès la sortie de la chambre. 14 heures, ils me disent, là, ils ont deux hémorragies digestives sur les bras. OK, merci, c'est noté.
    La tentative de SNG par l'IDE est un échec, bien sûr : il n'avale pas, son cou d'oiseau est déformé par la scoliose et les rétractions musculaires. Enfin la meilleure personne du service a essayé, on n'a pas de remords.

    En fin de matinée, le ionogramme fait peur. Troisième secteur, nous voilà. Je rappelle l'anesthésiste pour avoir son avis sur ce qu'il faut lui passer dans les veines.

    Puis je vais manger chez mes parents, qui habitent à côté de l'hôpital. On en était au café au salon lorsque le portable d'astreinte sonne. C'est l'infirmière du service, sous le choc.
    — Stockholm, faut que tu viennes. Le jeune C**** a fait l'arrêt. Les réas sont là.
    J'arrive.

    Sauter dans la voiture, conduire vite à l'hôpital, mais sans faire de folie : les réas sont là, et je me doute de l'issue.
    Personne dans son bon sens n'irait réanimer ce pauvre garçon.
    Je me gare quand même comme une merde au plus près de la porte.

    Les infirmières sont hagardes. Il est mort, disent-elles. Il est mort.
    Elles ont pourtant l'habitude des décès ; nous avons des patients lourds, le service est parfois une extension des soins intensifs, et nous avons aussi des patients âgés, des hébergements d'onco, des prises en charges palliatives...
    Moi aussi, je suis secouée. Un jeune, même aussi lourdement handicapé, ça fait toujours plus d'effet.

    Il aura inhalé sur un effort de vomissement. Arrêt hypoxique. Ironie du sort, il va être deux heures : les brancardiers arrivent pour l'amener aux endoscopistes. Pour poser une sonde nasogastrique. Ils repartiront bredouille.

    Je rentre dans la chambre. Il faut bien rédiger le certificat de décès. Même si j'ai la parole du réanimateur, reparti dans son service. Et c'est un dernier respect.
    Ne jamais rédiger un certificat de décès sans avoir vu le corps. Même si un chef a déjà identifié la mort et te dis quoi mettre. Même si c'est un décès attendu dont on connaît les causes. Une histoire d'humanité. 

    La mère, agenouillée par terre, sanglote, agripée à la main gauche de son fils ; elle se redresse et l'entoure de ses bras, toujours pleurant. L'infirmière du secteur, debout au pied du lit, lui est invisible, comme moi. Quelqu'un a eu la bonne idée de tirer le rideau séparant les deux lits ; j'imagine que le monsieur de la vésicule se fait tout petit. Ses pieds dépassent, il est assis dans le fauteuil, au plus loin du garçon mort. On l'aura oublié, dans la commotion — et il n'ose pas sortir, parce que pour sortir, il faut traverser la chambre et passer devant l'autre lit, celui du deuil.

    C'est la première fois que je vois « une famille » avec son mort, d'habitude je les vois dehors la chambre, c'est inhabituel, ce n'est pas normal.
    L'infirmière glisse vers moi, pâle comme un spectre, et me chuchotte le pire, que je suspecte depuis l'appel. Il est mort devant sa mère.

    Un malaise, elle a sonné. Les soignantes ont constaté l'arrêt. Par humanité envers la mère, mais sans conviction, elles ont massé pendant que d'autres appelaient la réa. La première décision du réanimateur, bien sûr, fut de faire sortir la mère et de décider, avec elle, de ne pas s'acharner.

    Depuis, elle est comme ça.

    A deux, nous parvenons, doucement, à la faire se relever et s'assoir. Puis sortir, en expliquant qu'on va faire sa toilette. Que tout de suite après on viendra la chercher. En attendant, je resterai avec elle dans le petit salon.

    Du coin de l'œil, je vois monsieur Vésicule attraper son sac et sortir aussi vite qu'il pouvait le faire sans courir. Il a déjà ses papiers de sortie, bon vent. En voilà un qui, la prochaine fois, exigera une chambre seule.

    L'heure passée dans ce petit salon est l'une des plus oppressantes que j'ai vécues à l'hôpital. On l'appelait « petit salon » en raison de sa taille, bien sûr : huit, neuf, mètres carrés, encombrés d'une grande table ronde avec des chaises, d'une vitrine, de prospectus et de magazines... Mais surtout il a une porte qui ferme. Le « grand salon » est plus agréable : il y a la lumière du jour, une belle plante verte, l'espace est plus aéré, moins oppressant... mais il est ouvert à tous les vents devant le secrétariat. C'est toujours dans le petit salon qu'on voit les familles. C'est une pièce que nombre d'internes du service détestent cordialement. Il y fait chaud, la lumière artificielle y est insuffisante, et on n'y vient jamais faire des choses agréables. Sauf la fois où une famille, trop contente de la sortie de réa d'un de leurs parents, avait amené des bières pour tout le service. Avec de beaux verres, et tout. C'était peu de temps auparavant. Je revois le frère remplir un verre élancé de bière blonde et le lever pour trinquer avec Chef-Chéri.

    L'ambiance, aujourd'hui, est moins détendue. Les dix premières minutes sont passées dans un silence inconfortable ; je ne savais pas comment interrompre le flot de larmes. Plutôt envie de le laisser couler, en fait. J'ai appelé son conjoint. Pas le père de l'enfant. Des enfants.
    Peu à peu, elle me raconte son histoire. Quatre enfants. Quatre retards psychomoteurs profonds, tous quatre d'origine génétique. Celui qu'elle vient de perdre — celui-là était le moins handicapé. Son frère ainé, déjà disparu, sur un épisode similaire. Les deux autres... L'un d'entre eux, celui du tapis, c'est pour lui qu'elle se fait le plus de soucis. Il est le moins atteint des deux, mais elle ne sait pas comment lui annoncer la mort de son frère.
    Je n'ose pas suggérer que, peut-être, il ne s'en rendra pas compte. Sans lui renier son humanité, j'ai du mal à voir comment il peut conceptualiser la mort. L'absence, peut-être ? Toujours, leur mère est persuadée qu'il ressentira le décès. Pleure de ne savoir lui expliquer. Et moi, je regarde mes ongles en faisant des bruits empathiques avec ma bouche. J'aimerais savoir pourquoi pas de diagnostic anténatal après le premier. Ne pouvait-on faire une chorio ou une amniocentèse, identifier des marqueurs, interrompre la grossesse ? Quatre calvaires identiques... Seize, dix-huit, années de vie, mais quelle vie ? Sans contact, condamnés à l'immobilité, aux escarres ? J'aimerais savoir pourquoi poursuivre ne serait-ce que l'idée de procréer ; avec 100% de la fratrie handicapée, j'imagine mal des traits récessifs. J'aimerais savoir comment, où trouver la force d'aimer et de soigner quatre enfants qui, jamais, ne pourront sourire, et sont condamnés à mourir très jeunes.

    Après un trop long moment, son conjoint arrive, accompagné d'autres membres de la famille. Je m'attarde encore un peu : serrer les mains, expliquer... Et, enfin, partir, et remplir le bon bleu, le certificat de décès.

    Les soignantes ont fini la toilette funèbre. Monsieur Vésicule a disparu ; son rendez-vous post-op est resté en salle de soins, en fait. Je le mets dans le casier de la secrétaire, on lui enverra lundi. Les deux infirmières du service s'asseyent à côté de moi. On est toutes les trois dans la même tranche d'âge. Avec tout ça, il est déjà quatre heures. Avec tout ça, une seule infirmière a fait le tour des deux secteurs. On se regarde.
    — Les autres vont bien ? demandai-je.
    — Oh, oui.

    Silence. 

    — Il reste du Nutella en tisanerie ?
    — J'crois...

    Nouvel échange de regards. D'un seul mouvement, nous nous levons et partons vers le Nutella.

    Tant pis : la contre-visite aura du retard.


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  • Il y a des films qu'on regarde un peu au pif, à cause de l'acteur principal, à cause du pitch, à cause de l'esthétique promise, ou à cause du fait qu'on est coincé dans une chambre d'hôtel sans internet et qu'on les avait téléchargés quelques jours plus tôt. Équilibrium remplissait tous ces critères : Christian Bale, dystopie, concept art prometteur, fin de congrès. Et, au final, une découverte magnifique ; sans doute la plus belle dystopie originale filmée depuis le premier Matrix (V pour Vendetta est une adaptation). Les critiques ont accusé Équilibrium de nombreux maux, dont le moindre est d'être un plagiat honteux de Farhenheit 451 et, pour les plus cultivés, de 1984 et du Meilleur des Mondes. C'est vrai, et c'est faux. Les inspirations sont évidentes : le soma, les télécrans, la Police de la Pensée et les Pompiers, Big Brother devenu le Père... On pourrait aussi tracer des parallèles avec Gattaca, la Ferme des Animaux... C'est la dystopie d'un régime totalitaire, contrôlant les masses par une propagande incessante et une substance psychogène, et le résultat final dépasse la somme des inspirations pour réaliser un film très, très bien.

    (Parce qu'il faut que ça sorte : personne n'a accusé Matrix de plagiat, or la trilogie reprend les clichés les plus éculés et l'esthétique cuir/latex du genre cyberpunk, Neuromancier en tête de liste, mais c'est moins connu alors les critiques s'en foutent.)

    Entre autres outils narratifs, le genre est utilisé de manière très intelligente pour renforcer le message du film. Deux forces s'opposent : le pouvoir en place du Tetragrammaton, contrôlant la population au moyen du Prozium qui supprime les émotions, et les rebelles, qui ne prennent pas de Prozium et cherchent à renouer avec une certaine poésie engagée.
    Je râle souvent que les auteurs et cinéastes de SF prennent des peines pas croyables à créer des mondes et des sociétés entiers sans repenser les rapports de genre. Ce n'est pas le cas de Kurt Weimer qui, plutôt que d'utiliser un modèle de genre unique et standardisé pour tout son univers, s'en sert très bien pour différencier le Tetragrammaton des rebelles.

    Postulat de départ : le Tetragrammaton est un patriarcat oppressif à l'ancienne. Il n'y a pas de femmes dans son sévère appareil étatique :

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Ici, les Ecclésiastes à l'entrainement

    Pourtant, Équilibrium ne tombe pas dans l'ornière de nombreux films de SF, qui « oublient » de représenter des femmes (la trilogie originale de Star Wars est sans doute l'exemple le plus célèbre). Les foules comportent bel et bien des femmes :

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

     

    Mais les seules femmes présentées comme « acceptables » par le pouvoir sont des épouses, comme celle du héros. Elles n'ont aucun rôle public ; tous les emplois du régime que l'ont voit sont détenus par des hommes.

    En revanche, la résistance, elle, est féminisée, tant au niveau du commandement que des simples sympathisants :

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Le chef, la sous-cheffe et le sous-sous-chef

     

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Marchons gaiment dans les ruines de l'avant-Prozium

    On peut se poser des questions sur l'omniprésence de dessins de pin ups dans les lieux de résistance. Les images de pin ups sont sans doute le cliché sexiste de la blonde bien carrossée dont la devise est « sois belle et tais-toi. » Mais regardez de nouveau la vidéo de la symphonie de Beethoven ; il y a des tas d'objets genrés dans cette pièce. Les pin ups, mais aussi des flacons de parfum, les Contes de ma Mère l'Oye, des gadgets pseudoscientifiques, une poupée, des modèles réduits de voitures... On peut imaginer que, après plusieurs années, voire probablement plusieurs décennies, sous Prozium, la genèse de ces objets se soit perdue. Lorsque la résistance amasse des trésors imbibés de sentiments, c'est pour leur caractère transcendant : un dessin de pin up est plus qu'un bout de papier, c'est l'incarnation de fantasmes. Une boule à neige avec la Tour Eiffel, c'est un rêve de voyage. Une boule à facettes est plus qu'un ensemble de miroirs, elle parle de fête et de danse. Les objets que l'on voit sont genrés pour le spectateur, mais, dans le contexte du film, avant de parler de genre ils parlent de « valeur sentimentale ajoutée, » et leur diversité les empêche de tomber dans l'ornière réductrice du sexisme cinématographique.

    Les rôles principaux sont pourtant majoritairement masculins : Preston, l'Ecclésiaste sur la voie de la rebellion, ses coéquipiers, le chef de la résistance... Le film présente deux personnages féminins majeurs : une « rebelle des sentiments », et l'épouse de Preston, toutes deux arrêtées et condamnées à mort pour le même crime, éprouver des sentiments. Il est facile de trouver là l'antique association des femmes aux sentiments, à la poésie et le reste. Là où Kurt Wiemer se détache du lot, c'est que, reprenant à son compte les esthètes du dix-neuvième siècle, il fait du sentiment la chose unisexe et universelle qu'il est. Deux femmes, avec lesquelles Preston crée des liens forts (la seconde par culpabilité envers la première et non pas amour), ressentent. Mais les hommes aussi. Preston est viril, fort, combatif, qualité traditionnellement masculines, mais il pleure d'émotion en écoutant une symphonie, et transi par la beauté de l'aurore sur la ville. Il a deux enfants, un garçon et une fille, tous deux rebelles affectifs, et les élève seul, sans jérémiades sur l'absence d'élément féminin. Il conserve un ruban parfumé ayant appartenu à son épouse morte, et sa virilité n'en souffre pas. Philosophiquement, Preston est l'héritier des Werther, des Cyrano, des Athos, ces héros romantiques virils au cœur sensible, une espèce traquée et abattue à vue par Hollywood. Preston est un guerrier, et possède ce que les Japonais appelaient bushi no nasake, la douceur du guerrier.

    Et Preston, qui démontre avec éclat son non-conformisme aux valeurs genrées du patriarcat moderne, s'oppose en tout point à sa hiérarchie. Le sentiment vrai est banni de cette dictature de la pensée, où il est difficile de ne pas voir un reflet des dérives de notre société. Les autres personnages du Tetragrammaton sont dépourvus de ces valeurs devenues féminines en 2012 : son coéquipier (superbe acteur, d'ailleurs), son supérieur, sont des « vrais hommes », tueurs insensibles comme on en voit trop dans les salles obscures, chassant avec une obsession maladive toute faiblesse « féminine » qui menacerait leur précaire virilité. En exposant son héros comme un être humain complet,  possédant au plus haut degrés des valeurs tant féminines que masculines, Kurt Weimer en fait un plaidoyer vibrant pour une société plus égalitaire. En se réappropriant des valeurs devenues, au cours du vingtième siècle, féminines, Preston construit un pont entre l'homme viril et la femmelette. Parallèlement, le personnage de Mary, condamné à mort pour « crime de sens », est un personnage résistant. Son attirance pour les sensations n'est pas issue de son genre, mais d'un cheminement philosophique :

    Il n'est pas question, ici, de ressentir pour vivre selon sa nature de femme, un message pourtant défendu par nombre de personnages féminins qui, lorsqu'elles expriment leur passion des sentiments à un homme, le font pour séduire, pour être des vierges des bois, des feux follets. Ici, le but de l'existence est de ressentir, au contraire de la vie utilitariste de Preston. Les émotions évoquées ne sont d'ailleurs pas « féminines », paix, amour, joie... Ce sont des émotions « mixtes » : amour, oui, mais aussi colère, tristesse. On ressent comme on se bat ; des flash-backs montrent d'ailleurs Mary mener des actes de résistance qui, pour être non-violents, n'en sont pas moins forts.

    Il n'est pas question non plus pour Preston de renoncer à sa violence masculine, défendant le patriarcat. Pas d'émasculation psychologique : Preston est un guerrier, et il le reste. Il ne lui est pas nécessaire, pour rejoindre la résistance, de renoncer à ses talents violents. Toutefois, au long du film, sa violence s'humanise et se canalise. La dernière scène est lourde de symboles ; Preston tue, non pas le Père du régime (mort depuis longtemps, comme Big Brother), mais son image omniprésente. Je ne pense pas que le choix du nom soit un hasard. Plus que le Père, c'est le patriarcat qui meurt. Pour créer une société égalitaire, il est certes nécessaire de libérer les femmes, mais libérer les hommes l'est tout autant. Preston s'affranchit des valeurs monolithiques viriles imposées par le Tetragrammaton : impassibilité, non-communication, répression des émotions. Preston s'affranchit du patriarcat.

    Au final, on peut dire qu'Équilibrium est bel et bien un film féministe. Il utilise des éléments traditionnellement féminins comme éléments de résistance, mais en déconstruisant leur rapport au genre. Ce ne sont pas des émeutes de femmes travaillées par leurs hormones et leur éternel féminin qui menacent le pouvoir patriarcal du Tetragrammaton — comme peuvent l'être des romans de SF des années 70 à tort labellisés féministes. C'est la réapproriation par chaque genre de valeurs traditionnellement correllées à l'autre. C'est la réappropriation des sentiments par les hommes, et celle de la résistance et de l'action par les femmes. Plus encore, c'est l'utilisation du genre comme outil narratif, un phénomène rare en SF et encore plus à Hollywood. La déconstruction du genre est une arme de résistance à l'oppression ; soyez féministes, c'est subversif.


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  • Cet article est pour toi, madame E comme épaule, qui est venue aux Urgences de PériphLand il y a quelques jours à peine.

    Les chefs étant tous en consult à droite et à gauche, c'est l'interne qui s'est sacrifiée pour venir te voir. L'interne-même-pas-d'ortho, hein, mais j'avais eu des conseils avisés en quittant le service :
    Chef1 : Faut lui faire une IRM !
    Chef2 : Surtout pas !

    Donc voilà. Je suis rentrée dans ton box, vaguement briefée par l'urgentiste : douleur d'épaule évoluant depuis 3-4 jours, sans notion de traumatisme. Vala.
    Et je t'ai tout de suite aimée, parce que la première chose que tu m'as dit après bonjour, c'était :
    — Non mais moi je crois pas aux médicaments.
    Tu avais, quoi, la soixantaine ? Soixante-dix ? Qu'on puisse arriver à cet âge-là en disant ça, ça me dépasse. D'autant plus que tu avais fait un AVC sylvien une vingtaine d'années plus tôt. Alors tu m'as confiée que tu prenais un comprimé tous les jours pour la tension. J'imagine que l'aspirine, tu l'avais arrêtée il y a très longtemps, puisque tu ne crois pas aux médicaments.

    Alors tu m'as parlé de ton épaule. Mal depuis samedi, et ces trois dernières nuits tu n'as pas réussi à dormir. Et ton docteur pouvait pas te prendre avant deux semaines (hem...) alors tu es venue aux Urgences.
    Tu n'as rien pris pour la douleur, rien. Je t'ai demandé, plusieurs fois. Rien, nada, que dalle.
    Enfin si, hier tu es allée à la pharmacie, et la pharmacienne t'a vendu des patchs chauffants. Même que, comme elle avait sans doute deux neurones connectés, elle t'a donné un gramme de paracétamol dans son officine. Mais tu n'en as pas acheté, non non, et tu as lourdement insisté sur le mot acheter.

    Alors je t'ai examiné, et j'ai dit des mots de quelqu'un qui sait pas : bursite, coiffe des rotateurs... Tu m'as écoutée, et tu m'as demandé qu'est-ce que j'allais te faire.
    Rien, je t'ai dit. Je te ferai une ordonnance pour une écho à faire en ville. Puis des médicaments contre la douleur.
    Et là, tu m'as regardée avec de grands yeux pâles, et tu m'as dit, comme une petite fille frustrée :
    — Mais je croyais qu'en venant ici je repartirais guérie ! 
    Bin non. Je t'ai expliqué : pas d'urgence diagnostique, le bilan peut attendre quelques jours, mais je te donnerai de quoi ne plus souffrir dans l'intervalle.
    Et tu as boudé. A soixante-dix balais, toute blanche et frêle, avec la bouche qui tire un peu sur le côté à cause du vieil AVC, tu as boudé parce que je ne pouvais pas te guérir là, tout de suite, maintenant. Je t'ai dis qu'on n'avait pas, à l'hôpital, de médicament miracle qui n'existe pas en ville.
    Alors tu t'es lamentée sur les séquelles de l'hémiplégie, et puis dessous est apparu ta peur, ta solitude.
    — Mais je suis toute seule chez moi, comment je vais faire ?
    Je vais te mettre une attelle en plus, je suis bonne fille...
    — Mais comment je vais la mettre, moi qui suis toute seule ?
    Elles sont faciles à mettre, c'est comme des grosses écharpes, la pharmacienne vous montrera...
    — Et l'échographie, je peux la faire ici ?
    — Oui, vous pouvez prendre rendez-vous en radiologie à l'hôpital, mais on va pas vous la faire tout de suite...
    Et là tu as re-boudé, faisant la moue, puis reparlant de ton hémiplégie... Tu voulais une aide à domicile. J'ai dit que l'urgentiste s'en occuperait, mais que c'était pas sûr que tu puisses l'avoir, et encore moins là tout de suite maintenant (d'autant plus que, en fait, tu te servais  bien de ton épaule)

    Et moi je n'avais qu'une envie, sortir du box. Ne plus t'entendre pleurer pour être guérie tout de suite.

    Je t'ai expliqué les antalgiques : de l'Ixprim, forme combinée, pour toi qui n'aimes pas les médicaments, ça fait moins de gélules à prendre. Un peu d'anti-inflammatoires. L'attelle. Le rendez-vous à prendre en ville. Que non, je n'allais pas te garder hospitalisée pour ça.

    Et puis j'ai fini par partir, parce qu'avec tes histoires de ne pas vouloir prendre de médicaments, tu m'avais chauffé les oreilles. Tu n'avais pas la semi-excuse des jeunots qui n'ont jamais été malades de leur vie pour croire qu'on avait une baguette magique. Tu as fait un AVC, tu en gardes quelques séquelles motrices. Et tes conceptions de la médecine, comment te le dire gentiment... Non, on ne peut pas te le dire gentiment.

    Pour le rendez-vous avec un chirurgien, tu m'as demandé où aller. J'ai dit qu'à l'hôpital ils étaient quatre. Qu'à la clinique ils étaient trois. Que tu pouvais aller où tu voulais. Tu m'as demandé de réciter la litanie des noms. Je l'ai fait.

    Je pense que tu iras à la clinique. Pour acheter plus cher de meilleurs soins que dans ces Urgences où on ne t'a pas soignée. Sauf que tu seras surprise : ils ne font pas de dépassements d'honoraires pour les consultations.


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  • Il y a quatre mois, je me suis retrouvée assise sur un fauteuil de salon de coiffure en demandant "un peu plus court que d'habitude s'il vous plaît merci." Sur ce, la coiffeuse (qui ressemblait de façon suspecte à Martine Aubry) a dégainé un catalogue de top models ultra-top-bien-coiffés, m'en a désigné un et demandé si c'était comme ça que je voulais. Inconsciente que j'étais, j'ai juste regardé la mèche/frange et dit oui, sans remarquer que la longueur totale était bien plus courte que ce que je pensais. Je me suis donc retrouvée avec une vraie, vraie, coupe cheveux courts : pas de boucles qui flottent, mais des cheveux nets où les plus longs (ladite mèche/frange) ne dépassent pas les quatre centimètres. A coiffer avec un gel ou de la cire.

    J'ai tiré la gueule deux semaines, et puis comme ça m'allait bien j'ai décidé de rester comme ça. J'en ai profité pour passer de la cagoule intégrale d'orthopédiste au petit calot d'elfe, ça tient tout de suite moins chaud dans le bloc.

    Comme tout changement radical de coiffure, quand j'ai rencontré les gens après ça, tout le monde avait un commentaire. Passé le plus ou moins sincère "oooooh ça te va trop bieeeeen !", parfois faux, mais toujours exigé par les conventions sociales. Parce que "ah putain t'es coiffée comme un balai à chiottes", c'est peut-être le cri du cœur mais c'est pas le standard du commentaire.
    Donc, le commentaire pertinent ajouté par 85% des gens que j'ai revu depuis La Coupe, c'était : « Comme tu es plus féminine ! » (j'ai pas compté précisément les stats, mais c'est l'impression que ça a fait).

    Plus féminine. Avec les cheveux courts. A la cinquième remarque, je me suis posée des questions. Il s'agissait de personnes d'âges, de genres, de professions et de modes de vie différents (mes potes internes, des infirmières, des potes pas internes du tout, des secrétaires, des chefs, les femmes de ménage de l'internat de PériphLand, enfin vous voyez le topo). Parce que bon, la féminité et les cheveux courts, pour les cultures européennes, l'association ne saute pas aux yeux.

    Depuis au moins le Moyen-Âge, l'un des symboles de la femme féminine, c'est bien la chevelure longue (et de préférence dorée). Dans son Tristan et Yseult, Béroul nous décrit ainsi Yseult, modèle de grâce et de beauté : « Ses cheveux tombent jusqu'à ses pieds, et d'or aussi est le fil qui retient ses tresses. » 
    Guenièvre est elle aussi dotée de longues tresses, de même que la pauvre Elaine, le lys d'Astolat. Lorsque les miniatures gothiques représentent des femmes, soient elles portent un couvre-chef quelconque genre hénin, soient elles ont de grands cheveux détachés flottant au vent (ou séparés en deux tresses si elles n'aiment pas les cheveux dans la figure).

    Féminité capillotractée

    Illustration du Codex Manesse, recueil de poésie amoureuse allemande (XIVe siècle). Wikipédia me dit qu'il y a un jeu de mots entre la mule et le nom du mec. Ne parlant pas un mot d'allemand, je vais les croire.


    Un personnage historique médiéval féminin est pourtant représenté avec des cheveux courts : Jeanne d'Arc, qui a même donné son nom à une coupe. Jeanne d'Arc, issue de la tradition des viragos, ces femmes qui reprenaient à leur compte la défense du domaine, montaient à cheval et bataillaient comme des hommes. Jeanne d'Arc qui, en sus de bouter les Anglais hors de France, a outrepassé les limites supposées de la condition féminine en menant la vie la plus virile qui soit, la vie militaire. La légende veut qu'elle ait « racheté » cette indépendance par une virginité prolongée : si tu ne veux être ni mère ni pute et donc indépendante du patriarcat, au moins, reste vierge, ma fille, ça les rassure.
    Bref. Depuis un bon paquet de siècles, la seule femme du Moyen-Âge à avoir officiellement les cheveux courts est aussi la seule à ne pas être chantée pour sa féminité, sa beauté, sa candeur, et j'en passe.
    (Si quelqu'un a des sources sur le style capillaire de Bradamante, chevalière hors pair du cycle de Roland, je suis preneuse.)

    Arrive la Renaissance. Quelles sont les femmes mythiques de l'époque ? Avec l'apogée tardive de l'amour courtois médiéval que sont les sonnets, les rondeaux et autres blasons, tout poète a sa muse, qu'il la nomme Marie, Hélène, Béatrice, Laure, et j'en passe. La véracité historique de ces femmes est parfois douteuse, et elles sont surtout prétexte au poète pour étaler les affres de l'amour ; si sublime soit-elle, la passion de Dante pour Béatrice est sujette à caution, mais en attendant on parle toujours des canons de beauté de l'époque, amplement relayés par les peintres, qui s'étaient entre-temps aperçus qu'ils pouvaient peindre des femmes n'étant pas la Vierge Marie au pied de la croix.
    Quoi qu'il en soit, les beautés de l'époque sont toujours amplement chevelues. Parce que j'ai un faible pour Ronsard et ses copains, vous allez subir quelques citations (et pour égayer les vers, imaginez les wesh-wesh de l'époque essayer d'emballer en récitant le dernier Ronsard, je vous conseille celui-ci, un chef d'œuvre de coquinerie sainte-nitouche, et celui-là, trop licencieux pour figurer dans les manuels scolaires) :

    Puis çà puis là près les yeux de ma dame
    Entre cent fleurs un rets d'or me tendait,
    Qui tout crépu blondement descendait
    A flots ondés pour enlacer mon âme.

    Ronsard, les Amours, premier livre (Dans le serein de sa jumelle flamme) : blonde à cheveux longs, séduisant par (ou à travers) ses cheveux. Mais le cheveu n'a pas besoin d'être spécifié comme long pour être l'un des piliers de la féminité, les deux autres étant l'œil et la main :

    Par un destin dedans mon cœur demeure,
    L'oeil, et la main, et le crin délié
    Qui m'ont si fort brûlé, serré, lié,
    Qu'ars, pris, lassé, par eux faut que je meure.

    Le feu, la prise, et le rets à toute heure,
    Ardant, pressant, nouant mon amitié,
    En m'immolant aux pieds de ma moitié,
    Font par la mort, ma vie être meilleure.

    Oeil, main et crin, qui flammez et gênez,
    Et r'enlacez mon cœur que vous tenez
    Au labyrint' de votre crêpe voie.

    Hé que ne suis-je Ovide bien disant !
    Oeil tu serais un bel Astre luisant,
    Main un beau lis, crin un beau rets de soie.

    Ibid, le poil est assez long pour être comparé favorablement aux filets des oiseleurs. L'œil est le reflet de l'âme, miroir du Paradis, et la chevelure est un appât plus terrestre ; Ronsard en commence même la charmante Élégie à Janet, peintre du roi, où il décrit longuement le portrait qu'il désire avoir de sa belle :

    Fais-lui premier les cheveux ondelés,
    Noués, retors, recrêpés, annelés,
    Qui de couleur le cèdre représentent ;
    Ou les démêle, et que libres ils sentent
    Dans le tableau, si par art tu le peux,
    La même odeur de ses propres cheveux,
    Car ses cheveux comme fleurettes sentent,
    Quand les Zéphyrs au printemps les éventent.

    En gros, il est OK pour toutes les coiffures possibles : tresses simples, chignons, tresses avec bouclettes, queue de cheval, détachés avec bouclettes, tant que c'est long (remarquez au passage que la dulcinée s'est teinte en brune depuis le début du recueil), et qu'il y a des bouclettes.

    Bon, je ne vais pas vous infliger tout le recueil, mais d'autres morceaux choisis font figurer la « blonde tresse », « de son chef le trésor crépelu. »

    Les tableaux de la Renaissance, avec l'émergence du portrait, ne sont pas avares de représentations féminines, religieuses, séculaires ou païennes, toujours avec des coiffures renaissance. Les cheveux sont longs pour hommes et femmes, d'après nos critères actuels, mais les cheveux des femmes sont toujours beaucoup plus longs que ceux des hommes. 

    Les Vierges de Léonard de Vinci ont ainsi toujours les cheveux très longs (lorsqu'ils sont visibles), comme la délicate Vierge de l'Annonciation des Offices :

    Féminité capillotractée

     

    Pour les séculières, la Dame à l'Hermine et la Belle Ferronière portent des sortes de combinés chignon + tresse (la longueur qu'il faut pour faire ça...) :

    Féminité capillotractée

    Les Nouveaux Animaux de Compagnie : pas si nouveaux que ça ?

     

    Féminité capillotractée


    Même sous la coiffe de la Dame à l'Hermine, les cheveux longs sont évidents.

    Mais Léonard de Vinci n'est pas le seul peintre de l'époque, et n'a pas représenté de sujets mythologiques. Pour cela, il faut nous tourner en premier lieu vers Botticell, qui nous a offert en 1485 la remarquable Naissance de Vénus :

    Féminité capillotractée

    Vénus, plus belle des femmes, femme idéale, déesse de l'amour, jeune et belle, parfaite en tous points, Vénus a les cheveux qui lui descendent aux genoux. Le Titien, un peu plus tard (1525), n'est pas d'accord avec les zéphyrs à fleurs, mais reprend les cheveux :

    Féminité capillotractée

    Et c'est parti pour une vague qui a déposé pas mal de Vénus à longs cheveux sur la plage, notamment à l'époque romantique :

    Féminité capillotractée

    Ingres (1808) (« QUI a dit il a plagié Titien ? »)

     

    Féminité capillotractée

    Cabanel (1863)

    Féminité capillotractée

    Gérôme (1890)

    Féminité capillotractée

    Gervex (1907)

    Féminité capillotractée

    Redon (1912)

    On l'a compris, Vénus a les cheveux longs et flottants. La Femme Idéale a les cheveux longs et flottants, même en sortant de l'eau de mer qui, comme chacun sait, est un substitut acceptable à la Superglu lorsqu'appliquée dans les cheveux. Toujours ? Non. Le XVIIIe siècle, en la personne de François Bouchet, nous offre une Vénus apprêtée, avec des tas de petites boucles adorables, ce qui donne une impression de cheveux courts :

    Féminité capillotractée

    C'était la mode de l'époque ; le même Bouchet a produit ce licencieux portrait de mademoiselle O'Murphy, maîtresse de Louis XV :

    Féminité capillotractée

    Des boucles, des tresses, des rubans : une coiffure complexe, au final courte, mais qui exige des cheveux longs. C'est ce type de coiffure (parfois avec ajout de plumes, de fleurs, de bijoux clinquants et de ce que vous voudrez) qui a orné les têtes des femmes peintes depuis le règne de Louis XIV. Les allégories et les scènes mythologiques favorisent plus les cheveux laissés libres, mais on reste toujours dans le long.

    Depuis Ronsard, la littérature a suivi un parcours similaire : on chante la boucle, la tresse, la longueur, pour culminer dans cette nouvelle dérangeante un peu nécrophile qu'est la Chevelure de Maupassant. Vous pouvez la lire ici ; elle est assez courte.
    L'idée est simple. Un homme a découvert une chevelure dans une cachette aménagée dans un meuble ancien. Peu à peu, il tombe sous le charme de cette rivière dorée et, dans sa folie, croit voir apparaître, petit à petit, le fantôme de la morte à qui elle appartenait. Cette chevelure dégoulinante est l'essence même de la femme ; elle la résume, elle permet d'invoquer son esprit, et de la recréer, de la faire revenir d'entre les morts — ne serait-ce qu'en imagination. C'est une chevelure longue, préservée comme la queue d'un cheval peut l'être, décrite avec des termes magiques, fantasmée jusqu'au bout. La femme à qui elle appartenait pouvait, en fin de compte, être contenue dans ses cheveux. Longs.

    Puis le siècle change, la Première Guerre Mondiale se passe, et le monde voit avec scandale arriver une nouvelle mode : la garçonne.
    La garçonne est une femme qui porte des pantalons, montre ses jambes, fume, fait du sport, conduit des voitures et boit ; et surtout, elle a les cheveux courts, coupés comme ceux d'un homme. C'est Coco Chanel et ses tailleurs amples inspirés des vestes d'hommes, c'est la disparition du corset et la libération des corps, et, pour la première fois dans l'histoire capillaire de l'Europe, des femmes qui se coupent les cheveux sans aller au couvent.

    Coco Chanel coupe garçonne

    Gabrielle Chanel

    Jusqu'à présent, les femmes n'avaient les cheveux courts que de deux manières : volontaire, pour entrer au couvent, involontaire, en signe de débauche pour les femmes adultères ou traîtresses (souvenez-vous des tondues de la Libération). Dans les années lointaines où j'allais encore au cathéchisme, je me souviens d'une BD racontant l'histoire de sainte Claire d'Assise (oui, certains auteurs de BD ont des vies trépidantes) ; le moment fort de l'histoire était celui où la future sainte coupait ses cheveux, défiant son père, gagnant sa liberté de s'enfermer dans un couvent (ahem). Encore aujourd'hui, les religieuses catholiques portent les cheveux très courts, en signe de modestie. Renonçant à la vie séculière, ces femmes renoncent aussi à leurs cheveux. On a beaucoup parlé, il y a quelques années, de ces femmes musulmanes couvrant leurs cheveux, elles aussi en signe de modestie ; pas de cheveux rime là encore avec un accent mis sur la richesse intérieure, notamment spirituelle. On a sans doute oublié la coutume qui exige que, pour entrer dans une église catholique, les femmes doivent couvrir leurs cheveux (je conseille à toutes les touristes allant en Italie d'avoir un fichu dans leur sac) — tandis que les hommes, eux, retirent leur chapeau. Les cheveux masculins n'offensent pas, semble-t-il, les diverses divinités ; les cheveux féminins, si. Ce ne sont bien sûr pas des ordres divins directs, mais des constructions culturelles (ou alors Dieu aurait fait naître les femmes chauves, sinon il n'existerait sans doute pas, la logique est une chose terrible). Les cheveux féminins, laissés libres, sont historiquement une chose tendancieuse. Voyez donc l'article de Slate sur les cheveux bouclés de Merida, l'héroïne au caractère bien trempé du dernier Pixar en date.

    Les cheveux courts ou absents sont aussi un signe de maladie ; de nombreuses chimiothérapies entraînent la chute des cheveux. Pour avoir cotoyé pas mal de patients, seules les femmes portent des perruques. Les hommes promènent en général leur tête chauve sans chercher à la cacher avec plus qu'une casquette — les femmes portent des perruques ou mettent des foulards (souvent moches, d'ailleurs, une chose que je ne comprends pas) pour gérer l'effet secondaire. L'association séculaire des femmes à leur chevelure est sans doute pour beaucoup dans ce comportement ; encore un exemple de conditionnement social genré source de souffrances psychologiques évitables. Avant l'avènement des chimiothérapies, la typhoïde et, dans une moindre mesure, les parasites, était la cause médicale la plus "médiatique" d'alopécie. Une aventure de Sherlock Holmes, les Hêtres Rouges, est entièrement basée là-dessus.

    Pour la première fois, dans les années 1920, les femmes ont osé couper leurs cheveux sans entrer au couvent, en toute liberté, sans contrainte ni punition, se réappropriant un tabou social. Les garçonnes ont scandalisé ; jeunes filles de bonne famille, elles transgressaient allègrement les limitations sociales imposées à leur genre pour faire ce qu'elles voulaient de leurs cheveux — sinon de leurs corps entiers. Les romans d'Agatha Christie de ces années-là ont nombre de ces héroïnes, associant sang froid et cheveux courts ; elles fument, conduisent des voitures de sport, résolvent des énigmes policières et séduisent les hommes à grands coups d'humour vache. Si la réalité des garçonnes était sans doute un peu moins exaltante, l'image qu'elles ont laissé dans l'imaginaire montre l'étendue de la révolution sociologique qu'elles ont créée. Betty Boop n'était pas si innocente que cela... Les garçonnes étaient envisagées comme des femmes fatales, créatures sensuelles et énergiques, aggressivement hétérosexuelles.

    Arrive la Seconde Guerre Mondiale, douche froide sur l'enthousiasme perdurant des Années Folles, puis les pins up — et l'on retourne aux standards capillaires plus anciens. La vague de tontes qui a marqué l'Europe des années 30 et 40 en Espagne et en France a-t-elle joué ? Toujours est-il que Lauren Bacall, Betty Grable, Rita Hayworth, sont comme Jessica Rabbit fières de leurs crinières. En France, alors que le temps passe, Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, étalent des fleuves de cheveux sous les caméras.
    Audrey Hepburn sera la seule star internationale à porter régulièrement les cheveux courts tout au long de sa carrière.

    Autant que je sache, seules Nathalie Portman et Sinéad O'Connor ont eu le culot d'afficher  un crâne presque rasé. Aujourd'hui, toutes les actrices, toutes les chanteuses, tous les tops models, ont les cheveux longs, voire très longs (je pense surtout aux américaines, qui doivent investir des fortunes en shampooing et en brushing).

    Voyez ce diaporama des 22 styles cheveux courts les plus tiptop : plusieurs ne sont pas, stricto sensu, des cheveux courts. Peu sont vraiment, vraiment courts comme un homme le porterait. On peut prendre le problème par n'importe quel bout, les cheveux courts ne sont pas, dans la tradition comme dans la pratique de 2012, des attributs de féminité. Beaucoup de femmes, dans la rue, ont des cheveux courts, mais les canons de beauté, mais l'idée de la femme en Europe, excluent l'absence de longueur de l'idéal féminin.

    Donc, je dis : ce n'est pas le fait d'avoir coupé mes cheveux qui m'a rendu plus féminine (oui, parce que c'est ça le fil de ce billet, ne l'oublions pas).

    Alors pourquoi tant de personnes différentes qui, pour beaucoup, ne se connaissent même pas, m'ont-elles dit que j'étais plus féminine depuis que je suis coiffée comme Audrey Hepburn ?

    Peut-être parce que la coiffure est plus sophistiquée — avant, je faisais confiance à la loi de la gravité pour s'occuper des boucles, maintenant je mets du gel sur la frange, je me coiffe, enfin on a l'impression qu'on s'occupe des cheveux (mon chef de service, en me voyant les cheveux courts, n'a pas dit que j'étais plus féminine, mais que putain t'es coiffée normal aujourd'hui et pas en tête de loup, t'as changé un truc ?). La sophistication et son corollaire, l'élégance, sont des valeurs très féminines dans notre société ; voyez ces pauvres métrosexuels régulièrement taxés d'homosexualité. Les dandys sont toujours suspects. Un homme, un vrai, ça sent la sueur et la sciure de bois ; les fanfreluches, c'est pour les femmes.


    La semaine dernière, le Grand Journal de Canal Plus avait invité l'équipe du film Do Not Disturb :  Yvan Attal, François Cluzet et Lætitia Casta. Les personnages d'Attal et Cluzet sont amants ; durant toute l'interview, Yvan Attal a pris toutes les peines du monde pour se démarquer de son personnage, insistant lourdement sur le fait que non, il n'était pas gay, il était un vrai mec (alors que personne sur le plateau ne l'avait interpellé à ce sujet). Les clichés étant ce qu'ils sont, on a demandé à Lætitia Casta lequel des deux hommes « était la femme. » Je passe sur la stupidité intrinsèque de la question pour me focaliser sur la réponse : c'était Yvan Attal. Pourquoi ? Parce qu'il prenait du temps pour se préparer le matin, qu'il était toujours en retard, se faisait toujours pomponner par l'équipe de maquillage et de coiffure, faisait attention à ce qu'il portait, ajustait sa mèche dans la glace...
    A moins que l'on apporte la preuve d'une double vie très secrète d'Yvan Attal, il est établi que son genre (construction sociale) correspond à son sexe (donnée biologique) ; il se réclame du genre masculin ; on peut donc affirmer sans trop d'erreur qu'Yvan Attal est bel et bien un homme, et qu'il est probable que Lætitia Casta est au courant de cette donnée. Interrogée par le journaliste, obligée de désigner quel acteur était le plus féminin des deux, elle a spontanément donné le nom de celui qui accordait le plus d'importance à son apparence.

    On a vu que les cheveux courts ne sont pas une évidence pour les femmes. Opter pour une coiffure courte à très courte, c'est faire un choix délibéré. Le choix par défaut, c'est le long. Choisir du très court, c'est une démarche qui influence beaucoup l'apparence, à la fois concrètement (ça change vraiment de tête) et sociologiquement. Une coloration, par exemple, changera tout autant l'apparence au plan concret, mais ne sera pas autant chargée de mystique dans l'imagerie populaire. A moins bien sûr qu'on parle de couleurs non naturelles comme le violet, le vert, le bleu etc (et là on se retrouve inclus d'office dans le mouvement punk). La réappropriation des cheveux courts par les femmes est un acte chargé de sens, comme l'appropriation de couleurs vives peut l'être.

    C'est une réflexion sur l'apparence, qui frappe sur un symbole féminin fort (ce que le violet, par exemple, n'est pas), donc une démarche doublement féminine : parce qu'elle touche au look, et parce que c'est un point de l'apparence qui n'est sensible que pour les femmes. 
    Il n'y a qu'à voir ces pauvres gamins exclus d'écoles américaines pour avoir eu des cheveux longs en étant des garçons : c'était inacceptable pour des traditionnalistes stricts, au point d'être renvoyés chez eux. Je doute qu'une fille aurait été exclue pour des cheveux courts. 
    Une rapide recherche Google retrouve deux cas très médiatiques d'exclusions de garçons aux cheveux longs et aucun cas pour les filles aux cheveux courts.
    Pourquoi ? Parce que les cheveux longs sont exclusivement associés à la féminité, les cheveux courts à la masculinité. Parce que les patriarcats induisent une domination de genre : ce qui est masculin est considéré comme ayant plus de valeur que ce qui est féminin. Il y a ainsi peu ou pas de honte pour une femme à convoiter des valeurs masculines ; elle sort de sa classe inférieure, brise quelques tabous si besoin, mais affiche des éléments valorisés par la société patriarcale. Au contraire, les valeurs féminines qu'un homme peut convoiter sont inférieures à celles qui lui sont dûes par son genre ; c'est une déchéance. C'est pour cela qu'il y a plus de mères qui travaillent que de pères au foyer ; tant qu'à briser les barrières de genre, il est socialement plus acceptable de rechercher des valeurs positives que des valeurs considérées comme négatives.

    Avoir les cheveux courts rend en effet « plus quelque chose », parce qu'il s'agit de la reconquête d'une possibilité perdue après des siècles de lavage de cerveau. Et c'est plus féminin, parce qu'il s'agit de l'esthétique corporelle, domaine par essence réservé aux femmes dans les sociétés patriarcales. Mais que ce dépassement du genre se fasse dans un domaine que l'un des genres est censé négliger limite sa portée.

    C'est pour ça que les Femens, seins nus, font tant scandale. Elles piétinent avec allégresse les normes genrées de bienséance, s'attaquant à une partie du corps cent, mille fois plus chargée de symbolique patriarcale que les cheveux. Couper ses cheveux, ça n'est jamais que de la coiffure, de la mode, des trucs de femmes. Exposer sa poitrine, c'est autre chose.

    Enfin, toutes ces considérations mises à part, les cheveux courts, ça me va plutôt bien.


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  • C'était il y a déjà un petit moment, mais j'y pense tous les matins...

    Au bloc de viscérale, grosse intervention, grande laparotomie xyphopubienne, entendez : ventre ouvert en grand. On est sur la fin, et je lève le nez, et là...
    — Euh, Cheftaine-Chérie ?
    — Ouais ?
    — Il te manque une boucle d'oreille.

    Grand moment de silence. Tout le monde regarde par terre pour chercher une grosse boucle d'oreille en émail cloisonné, pas du genre que tu peux rater, quoi, en se disant « pourvu qu'elle soit pas dans le bide, pourvu qu'elle soit pas dans le bide... »

    Rien par terre. Toujours pratique, Cheftaine-Chérie commence à interroger les gens dans le bloc :
    — Est-ce que je l'avais en arrivant ce matin ?
    Personne n'en savait rien. Il se peut même que l'anesthésiste ait dit qu'il n'en avait jamais rien à battre, des boucles d'oreilles de Cheftaine-Chérie, enfin d'habitude parce que là c'était super chiant, elle pouvait pas faire gaffe en les mettant ?
    — Magali ! Est-ce que tu peux aller demander à mon mari, qui opère dans une autre spécialité trois salles plus loin, si j'avais deux boucles d'oreilles ce matin dans la voiture ?
    Magali (Magali-l'IBODE, Magalibode) sort pour demander, pendant qu'on continue à regarder sous les poubelles, en les poussant du pied, sans trop se pencher pour ne pas faire de faute d'asepsie. 

    Magali revient, la queue entre les jambes. Monsieur Cheftaine-Chérie n'avait rien remarqué de particulier ; en fait il aurait été incapable de dire si sa chère et tendre avait mis des boucles d'oreille ou pas.

    Petit moment de flottement. Quelqu'un demande si on fait une radio sur table avant de fermer. A cette idée, tout le monde tire la gueule, parce que le temps que le manip radio arrive, on a le temps de faire un baby-foot. Puis Cheftaine-Chérie a une idée.

    — Magali, tu vas prendre mon portable et appeler chez moi. « Maison » dans le répertoire. Normalement y'a la femme de ménage. Tu me la passeras.

    Magali va récupérer le portable sur l'étagère, pianote sur l'écran et porte l'appareil à l'oreille de Cheftaine-Chérie (toujours en stérile), qui tord le cou pour se mettre en face du micro.

    — Oui, bonjour Marie-Chantal, c'est madame Cheftaine-Chérie... Je suis dé-so-lée de vous déranger pendant que vous travaillez, mais est-ce que vous pouvez me rendre un petit service ?... Génial. Est-ce que vous pouvez aller voir dans la salle de bain, sur la tablette au-dessus du lavabo, il y a une coupelle moche en pâte à sel. Est-ce qu'il y a une boucle d'oreille toute seule dedans ?...

    On attend que Marie-Chantal change d'étage, puis cherche la coupelle moche.

    — Il y a une ? Elle est comment ? En cloisonné ? Super, merci beaucoup ! Allez, je vous dérange pas plus, merci ! Au revoir !

    Puis, nous regardant, triomphante :

    — C'est bon, elle est chez moi. Mais je le savais : j'achète jamais de boucles d'oreilles qui risquent de tomber.

    J'y pense tous les matins en mettant les miennes.


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