• La bonne SF, la bonne fantasy, c'est quoi, d'abord ?

    Aujourd'hui, les littératures et les films de l'imaginaire semblent plus populaires que jamais : du Seigneur des Anneaux à Harry Potter, de Twilight aux reboots de Star Trek, des Avengers à Guillaume Musso, de Marc Lévy à Prométhéus et aux Hunger Games, une très grosse partie de ce qui fait du fric plus ou moins culturel en ce début de millénaire comporte :
    - des aliens,
    - diverses divinités, déchues ou non,
    - des fantômes, réincarnations etc,
    - des créatures fantastiques traditionnelles plus ou moins relookées,
    - et j'en passe, vous voyez le tableau.

    Si tu es écrivain, réalisateur ou quoi, et que t'as pas d'Imaginaire dans ton produit, non mais allô, quoi !

    Pardon.

    Toujours est-il que ces ressorts scénaristiques sont passés du rang de sous-littérature et de séries B d'il y a trente ans au must have des productions récentes. Et, sans vouloir faire ma snob, c'était mieux avant. L'Âge d'Or de la science-fiction, ce sont les années 1940-1960 : Bradbury, Herbert, Heinlein, Vonnegut. Clarke, Asimov. Le cycle d'Hypérion, publié à partir de 1989, fait figure de fleur tardive. Ce sont des œuvres, et des auteurs, qui ont imbibé notre imaginaire, qui ont façonné notre perception du futur, et, souvent, le grand public n'en retient que les éléments les plus marquants. Planète désertique, quête du héros, robots sentients, dystopies totalitaires, autant d'éléments réutilisés jusqu'à la nausée par la suite, avec une superficialité qui n'a d'égale que leur insanité. Si, dans le mythe du sauveur blanc d'Avatar, rien n'était nouveau, le monde a hurlé au génie devant la nouveauté du seul univers, qui renonçait aux étendues sablonneuses et aux rochers glaciaux pour réinventer les jungles mortelles.

    Pour le cinéma, la période royale a été un peu plus tardive, et moins marquée : les vrais bons films de SF sont rares, et ceux de fantasy encore plus. L'histoire du cinéma de l'imaginaire est parsemée de joyaux, mais au milieu d'une quantité telle de navets que c'en est décourageant. Pour une bonne trilogie Star Wars, pour un remarquable Moon, pour un innovant Alien, pour un premier Matrix qui vous mettent le cerveau à l'envers, combien, sinon de bouses, tout au moins de films quelconques ? Et, surtout, combien de films, combien de livres, qui utilisent les ficelles narratives de l'Imaginaire pour pallier aux déficiences de leur scénario ? Combien de fois un deus ex machina fantastique ou futuriste est-il la seule solution de sauvetage du scénario ?

    Ce qui fait la différence entre le cycle des Robots et son infâme adaptation cinématographique,
    Entre Révolte sur la Lune et les derniers tomes des Hunger Games,
    Entre Farenheit 451 et Tron:Legacy,
    Entre Battlestar Galactica et Intelligence Artificielle,
    Entre la mythologie Star Wars et l'insanité Twilight,
    Entre les livres de Tolkien et leur massacre néozélandais,
    Entre Matrix et Prometheus,
    Entre Equilibrium, V pour Vendetta et le dernier volet de Matrix,
    Bref, entre la bonne et la mauvaise imagination, c'est que la bonne imagination pose des questions, tandis que la mauvaise donne des réponses.

    Les genres de l'imaginaire ne sont pas un genre pour les paresseux. Oh, c'est très sympathique de se coller devant un gros space opera qui tâche comme le Cinquième Élément. C'est comme la glace Häggen-Däsz au speculoos : ça stimule les sens, c'est bien bon, mais on ne mangerait pas deux pots d'un coup.
    Le seul but des imaginaires est d'explorer la nature humaine. Prenez des individus, des sociétés, ôtez-leur toutes leurs attaches culturelles et placez-les dans un univers nouveau. Quelles sont les constantes fondamentales des êtres humains ?
    Les éléments imaginaires ne sont là qu'un prétexte ; Harry Potter aurait-il eu autant de succès si sa seule fin avait été de montrer de la magie ? Les livres sont, au final, un poignant hymne à l'amour comme ciment humain. Star Wars aurait-il eu l'impact qu'il a eu, si son propos n'avait été que les sabres lasers ? Alors que son exploration du Bien et du Mal est magnifique ? Les contes martiens de Bradbury ne sont pas qu'une terraformation sympathique, mais un questionnement sur la liberté, l'individualisme, le colonialisme, la censure. Et ces questions philosophiques sont au cœur de toute science fiction, au cœur de toute fantasy. Les voyages de Frodon & Cie en Terre du Milieu ne sont qu'un moyen de replacer la valeur des petites gens au centre des grands combats. Ce qui fait le souffle des imaginaires, c'est ce questionnement perpétuel. Les imaginaires ne prennent rien pour acquis et ont le pouvoir de tout remettre en cause. C'est le questionnement qu'elles ont sur nous, notre nature, nos sociétés, qui en fait des œuvres de grande valeur, et pas les frivolités des phasers et des voyages spaciaux, même si les sabres laser sont cools.

    Les imaginaires sont plus proches des contes philosophiques que du divertissement simple. La chose terrible est que les imaginaires sont extraordinairement séduisantes ; il est tentant d'intégrer quelques-uns de leurs appendices à n'importe quelle œuvre. Si le voyage temporel permet de résoudre une histoire d'amour, pourquoi ne pas l'utiliser ? Et oublier les questions profondes sur les ramifications de nos actes et sur la nature même du temps qu'il permet pourtant ! Si des mémoires robotiques permettent de ressuciter des personnages occis dans les épisodes précédents, pourquoi ne pas s'en servir ? Et oublier les interrogations sur la nature de l'intelligence, de l'empathie, et sur la définition même de l'humain ! Si un cadre dystopique vous est nécessaire pour justifier la psychologie de votre personnage, pourquoi s'en passer ? Et occulter les mécanismes politiques et sociologiques de l'oppression !

    Je vous regarde, vous, les mauvais auteurs des SF, les mauvais scénaristes. La plus douce insulte qu'on puisse vous faire est l'accusation de pédanterie. Vous vous écoutez parler, vous prétendez fournir des réponses mystiques aux questions les plus rationnelles, vous vous embourbez dans vos effets spéciaux et vos tours de magie, vous faites de l'imaginaire sans en comprendre les ficelles, vous faites de l'imaginaire parce que vous êtes incapable d'avoir le souffle d'un Zola pour utiliser la société contemporaine comme cadre de vos dénonciations. Vous faites de l'imaginaire parce que vous êtes incapables de dénoncer quoi que ce soit, et que vous pensez que, sous le vernis des effets spéciaux, l'indigence de votre pensée passera inaperçue. Vous faites de l'imaginaire pour attirer les adolescentes en chaleur dans les salles, en renonçant au pouvoir d'interrogation que vous pourriez avoir. Pire, vous vous servez des imaginaires pour déverser, sous un déguisement nouveau, votre daube bilieuse et dogmatique cent fois réchauffée, pensant avoir le crédit de l'originalité (Prométhéus, je ne t'oublie pas). 

    Vous tous, qui faites du mauvais imaginaire, je vous honnis. C'est vous qui, refusant de remettre vos connaissances en question, renforcez les stéréotypes, en transposant les mécanismes d'oppression de nos sociétés sans les questionner. C'est vous qui, préférant les effets spéciaux à la solidité de votre histoire, faites passer les genres de l'imaginaire pour de la littérature de gare. C'est vous qui, attirés par la vague mercantile, prostituez les imaginaires, les asservissez et les méprisez, ne voyant en eux que des fins et non des moyens. Vous galvaudez leurs esthétiques, leurs codes, pour tenter d'apporter de la profondeur à vos œuvres creuses, tel le geai qui se parait des plumes du paon. 

    Et à vous tous qui méprisez un peu les imaginaires, les classant toujours un cran sous la « vraie » littérature et le « vrai » cinéma : vous pouvez trouver bien plus matière à réflexion sur la nature humaine dans un obscur Moon que dans une adaptation infidèle de Bel-Ami. Les imaginaires vous présenteront des questionnements que les Dostoïevsky, les Maupassant, les Joyce n'osaient même se figurer. En quoi une histoire courte sur un robot humanoïde immortel fait-elle écho à Harriet Beecher Stowe ? En quoi la nouvelle racontant la vie secrète et remarquable d'un étranger à la peau bleue peut-elle se comparer au Voyage du Pélerin, et le dépasse par ses interrogations sur la nature de la foi ? En quoi les tragédies grecques, et leurs rapports au Destin, se retrouvent-elles, encore magnifiées, dans la destinée de l'héritier d'un Duc assassiné ?
    Si l'on peut trouver charmante la morale d'une fable d'Ésope, pourquoi ignorer celle d'historiettes délicates, au prétexte qu'elles ont pour théâtre une Inde travestie sur un autre monde ?
    Si l'on encense le surréalisme gouailleur d'un Queneau, portant aux nues son génie des mots, comment ignorer la sublime Horde du Contrevent d'Alain Damasio, sans doute le travail le plus achevé, le plus ciselé et le plus fou fait en langue française depuis quarante ans ? Le style n'est pas la limite des imaginaires ; dans des mondes, des situations, des univers entièrement nouveaux, la langue doit être réinventée, et seul le traducteur peut être à blâmer pour l'insuffisance de certaines œuvres majeures. Le sens du rythme de Bradbury (et celui de ses excellentissimes traducteurs français, Henri Robillot et Jacques Chambon) vaut celui de Wordsworth, Dan Simmons excelle dans sa verve rabelaisienne et joussive... Tolkien a réinsufflé la vie au style héroïque des chroniques médiévales — créant par ailleurs plusieurs langages s'entrinfluençant dans un univers d'honneur, de devoir et de trahisons. En réalité, il n'y a pas une science-fiction, une fantasy ; chaque auteur se rattache naturellement à un mouvement plus large. Leur dénominateur commun est l'humain, mais leur palette d'expression est immense. Il y a du roman noir, du naturalisme, des romantiques et des poètes. Il y a les gothiques morbides et les désillunionés postmodernes comme les rêveurs lumineux de mythes, transcripteurs de légendes. Il y a les blasés expérimentateurs du Nouveau Roman, les voyeurs des romans de gare ; il y a les inspirés, les philosophes à périodes longues, et les artisans de l'ellipse impressioniste. Il y a tout, dans les imaginaires, et on ne peut pas tout aimer mais, de cette foison d'imagination sortent des trésors. Les imaginaires ne sont contraintes par aucune des limites de la narration conventionnelle ; elles s'y rattachent cependant, car elles s'en nourrissent, et n'explorent de nouveaux mondes que pour mieux refléter le nôtre.

    Si la nature humaine est une constante, notre génie créatif en est l'équation. Ses variables changent d'un siècle à l'autre, d'une culture à l'autre ; libre à chacun d'en préférer certaines. Mais ignorer l'intemporalité de tant d'écrits, de tant de films, au prétexte de leur réappropriation mercantile par certains, est-ce raisonnable ? Je n'aime pas Guerre et Paix ; ma passion pour Madame Bovary est limitée. Je n'ai pas encore compris les Hauts de Hurlevent, bien que j'aime leur beauté sombre. Kubrick m'ennuie, de même qu'Orson Welles. Mais ce sont des œuvres majeures, et je reconnais leurs qualités ; elles sont là, bien réelles, palpables et tangibles. Mais d'autres sont là. D'autres, exclues des manuels scolaires, ostracisées sur trois pauvres étagères par les libraires généralistes, sont aussi fortes, aussi neuves, et placent autant l'humain en leur cœur que les grands de la Renaissance.

    Les bonnes imaginaires sont universalistes. Elles s'adressent à l'humain de tout âge, de toute race, de tout genre. Elles ne cherchent ni à le convaincre, ni à le convertir. Au delà des artifices, elles placent leur spectateur face à lui-même, à ses peurs, ses préjugés, ses acquis. Elles ne cherchent pas à lui imposer leur vision du monde. Leurs interprétations sont multiples, car elles ne donnent jamais une réponse — mais posent une infinité de questions.

     


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  • The 1979 Alien is a much more cerebral movie than its sequels, with the characters (and the audience) genuinely engaged in curiosity about this weirdest of lifeforms... Unfortunately, the films it influenced studied its thrills but not its thinking.

    Rogert Eber

     

    Alien.

    1979. Ou 2122.

    Une planète hostile, froide et nébuleuse.

    Un vaisseau spatial antique, perdu dans l'infini.

    Des morts, aussi inexorables que dans les comptines. Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une, Ellen Ripley, ultime survivante, grâce à sa pugnacité, à sa méfiance, à son courage. Ripley, forte et brute de décoffrage. Autonome, brûlante : un personnage qui crève l'écran, porté par la phénoménale Sigourney Weaver, alors inconnue. Ripley, qui aurait pu être un homme, une chance sur deux, est avant tout un être humain défini par et pour soi-même. Ripley a des seins, mais on ne les voit pas. Ripley a un utérus, mais on s'en cogne, parce que Ripley se bat contre le monstre des monstres, et qu'au final Ripley est seule, avec le chat, à survivre dans cet équipage disparate et mal assorti. Ripley est inquiétante : coupée du monde par son voyage interstellaire, coupée de son équipage par son intelligence, son calme, coupée des relations humaines par sa lutte avec le xénomorphe.

    Le second opus, Aliens, se chargera de nous rappeler que Ripley n'est, somme toute, qu'une femme. On lui découvre une fille sur Terre — grandie, vieillie et morte durant le voyage de sa mère. Premier rappel : une femme, une vraie, ne saurait être sans enfant.

    La machiavélique entreprise Weyland-Yutani la renvoie donc, seule et sans attaches, défendre une colonie glacée contre de multiples aliens. Cette fois, l'équipage est plus sympa : Ripley nouera une relation romantique avec le bellâtre de service. Elle adoptera aussi une blondinette, en remplacement de son enfant perdu. Rassuez-vous, patriarcat : l'indomptable Ripley est rentrée dans le rang, elle a amour masculin et petit enfant.

    Alien 3. Suite immédiate de l'opus précédent. Chéri-Chéri et Blondinette meurent dans la scène d'ouverture ; Ripley est seule au milieu d'une colonie pénitenciaire. Plusieurs xénomorphes dans une atmosphère confinée, et une découverte : Ripley porte en elle l'embryon d'une reine. Femme sans enfants, la revoilà future mère, mère d'un monstre, mais mère tout de même. Mère de la mère des monstres, elle qui s'en voulait le fléau. On joue sur le pathos. Ripley se suicide en se jetant dans une fournaise brûlante, plutôt que de permettre à Weyland-Yutani de s'emparer de l'embryon de la reine. Elle refuse son destin de mère, en meurt.

    Alien Résurrection. L'infâme compagnie W-Y a cloné Ripley à partir de cellules sorties de la fournaise. Cloné Ripley et l'embryon qu'elle porte. Une mini sternotomie plus tard, la reine est née, et la nouvelle Ripley abandonnée à quelques scientifiques pour leur amusement intellectuel. La reine pond ; des braconniers de chair humaine apportent le repas cryogénisé des jeunes xénomorphes. A bord de leur vaisseau, une jeune femme brune aux cheveux courts, androgyne, qui tient tête à ses rustres compagnons d'équipage : rassurez-vous, c'est une androïde.

    Pendant ce temps, la nouvelle Ripley se souvient de la blondinette et pleure. Qu'importe, la brunette androïde lui servira d'enfant de substitution.
    D'ailleurs, Ripley ne manque pas d'enfants. Si elle porte en elle une partie du capital génétique des xénomorphes, la reine, sa fille, a aussi une part d'ADN humain. La reine en profite pour accoucher, à l'ancienne, d'un monstre à demi humain. Cet être sera tué par sa chère grand-mère, dont le sang-froid sera toutefois teinté d'un embryon d'amour filial. On touche le fond : Ripley n'est plus définie que comme la génitrice des monstres.

    On touche le fond, mais on peut encore creuser, avec Prometheus. Point de Ripley dans cette préquelle qui cherche, en vain, le souffle inspiré d'un Blade Runner ou la force narrative pure du premier Alien. Deux personnages féminins : blonde marmoréenne et brune chalereuse, pas de jaloux. 
    Le fondateur éponyme de la compagnie Weyland finance un projet d'archéologie pharaonique : envoyer une équipe sur une planète lointaine, à la recherche des extraterrestres créateurs de l'humanité. La blonde est la directrice de la mission. La brune est archéologue. Enfin, la moitié d'un couple d'archéologues : si c'est elle qui découvre les preuves de la civilisation extraterrestre, elle en reste étrangement effacée vis-à-vis de son ChériChéri. Et puis, elle est stérile. Même que ça la fait pleurer, rapport au fait qu'elle ne peut pas donner la vie, c'est elle-même qui le dit.
    On est en 2094, les gens. Cent cinquante ans après les premières procréations médicalement assistées. Réveillez-vous.
    Vous voyez où on en vient. Elle fait l'amour avec un ChériChéri infecté par un poison étrange, et paf, quelques heures après, elle est enceinte de trois mois (!) et d'un truc même pas vaguement humanoïde.
    Heureusement, dans la fière tradition de Ripley se jetant dans la fournaise pour échaper à sa « maternité », Brunette va se faire césariser par un automate pour enlever ce machin de son bide. Alors que son ventre est plus plat que le mien, enfin passons les détails. Quoi qu'il en soit, ce machin la sauvera à la fin en butant l'extraterrestre humanoïde géant qui la poursuivait. A la suite de quoi un xénomorphe bien constitué s'extraira du cadavre de l'ET, faisant de Brunette l'aïeule de tous les aliens.
    Et la blonde, me direz-vous ? D'abord, la blonde, elle meurt, parce que c'est une salope frigide. Et ensuite on a justifié sa place à bord de l'expédition en en faisant la fille de M. Weyland. Si dans le premier Alien Lambert, navigatrice du vaisseau, était une femme, elle n'avait aucun lien de parenté avec qui que se soit, se contentant avec brio de crier en même temps que le public. Et, tout en criant, elle n'était rattachée par aucun lien affectif ou génétique avec le reste des personnages.
    Sachant que dans Prometheus, au final, tout avait été comploté par M. Weyland, y compris la grossesse non désirée de Brunette, on peut en conclure que, pour qu'une femme ait un rôle majeur, il lui faut absolument un lien affectif ou filial avec un homme du casting. S'inscrire à toute force dans une dynamique familiale et reproductive, au contraire de la Ripley de 1979 qui en était indépendante.

    Hollywood est déprimant : on ne peut pas leur donner un vrai bon personnage de femme sans qu'ils ne cherchent à la faire rentrer dans les moules patriarcaux convenus. Un coup de chance, un film à relativement petit budget, à scénario libre, et paf, ça devient un blockbuster. Et paf, Leia se retrouve définie par son frère et son amoureux plutôt que par ses ovaires en acier trempé. Et paf, Ripley se retrouve définie par sa progéniture, tant absente que spirituelle ou, plus simplement, monstrueuse.

    Je ne dis pas que les personnages féminins n'ont pas à entretenir des relations affectives avec les personnages masculins. Les femmes sont, tout autant que les hommes, des êtres sociaux. Mais la saga Alien livre un triste constat ; elle ne comporte que peu de femmes, et toutes (passé le premier opus) sont définies par leurs rapports aux hommes. Alors que la très vaste majorité des personnages masculins se définissent eux-mêmes, par eux-mêmes, pour eux-mêmes, et n'entretiennent pas de rapports particuliers avec les femmes de leur entourage.

    Enfin, il est impossible de finir un article sur Alien sans évoquer l'imagerie développée par le premier épisode. Viol d'hommes par les xénomorphes, hommes qui meurent ensuite en donnant naissance à un alien explosant leur thorax — toute une imagerie trouble mélangeant les gens. Hélas, ce mélange disparaît peu à peu de la saga. Si dans le premier opus les femmes sont dévorées et les hommes violés et enceints, à rebours des schémas habituels des films d'horreur, par la suite, on retrouve l'ordre naturel : une femme (Ripley) donne naissance aux bestiaux, et les hommes sont dévorés. Et si un homme, dans Résurrection, donne le jour à un alien, il est représenté comme lâche et effeminé.

    Non, vraiment, bravo. Bravo à vous les studios, bravo d'avoir corrompu à un tel point l'un des scénarios de SF les plus innovants et de l'avoir fait rentrer à coups de massue dans les cadres convenus des blockbusters. Bravo d'avoir débarassé tant Ripley que l'ensemble de la franchise de leur originalité, de leur force et de leur fraîcheur.

    Félicitations, c'est un massacre.


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  • Avant toutes choses, qu'on se le dise : les épisodes I, II et III de la saga Star Wars sont à mes yeux une disgrâce. Jar-Jar Binks, Watto, et le comte Dooku sont autant de raisons de pleurer (merci de ne pas mentionner Anakin Skywalker en ado geignard qui se plaint que le sable lui gratte le cul). Alors qu'ils échouent lamentablement à raconter l'ascension et la chute du plus puissant Jedi jamais vu, ils sont en revanche une chronique troublante de la violence conjugale ordinaire.

    Padmé Amidala, reine démocratique de Naboo. Anakin Skywalker, esclave affranchi de dix ans plus jeune. On sort des sentiers battus, ce n'est plus le prince et la bergère ; c'est la politicienne d'envergure et le cadet prometteur. Mais, dès le départ, leur histoire est mal partie. Anakin développe rapidement une obsession malsaine pour Padmé ; l'affection touchante de l'enfant pour l'adolescente se change, avec le temps, en « amour » possessif.

    Chacun des deux, d'ailleurs, nous présente une philosophie traditionnelle de l'amour. « Je l'aimai, Stratonice, il le méritait bien » pourrait dire la rationnelle Padmé, alors que le bouillant Anakin nous offre plusieurs fois sa version du « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; un trouble s'éleva dans mon âme éperdue. » (Si j'étais prof de français, je ferais étudier en parallèle Phèdre, Polyeucte et Star Wars ; les lycéens m'aduleraient).
    Résumons Phèdre : Phèdre a épousé Thésée. En rencontrant le fils de celui-ci, Phèdre est prise d'une passion subite (et mal vue, rapport aux relents d'inceste même s'ils n'ont pas de liens du sang). Croyant Thésée mort, elle avoue ses sentiments à Hippolyte et se fait jeter, tente de se suicider. La bonne copine se dit que si Thésée chasse Hippolyte, il n'y aura plus de problème. Problème : une fois chassé parce que papa croit qu'il a dragué belle-maman, Hippolyte est tué par Neptune. Et Phèdre se suicide. Sa passion mal orientée a entraîné la mort de celui qu'elle aimait plus que tout, par le fait même d'aimer.
    Résumons Polyeucte : Pauline est romaine, a eu une amourette avec Sévère, un brave romain vaillant, noble et sans un rond, mais son papa n'est pas d'accord et la famille déménage en Arménie. Par contre il est d'accord pour l'amourette suivante, qui tourne au mariage : Polyeucte, noble, friqué, et chrétien. Le temps passe, Sévère gagne la faveur de l'empereur romain, et va voir Pauline. Mariée, elle le repousse par devoir. Mais papa (qui est aussi gouverneur de la province) décide que, pour la sûreté de l'état, le chrétien Polyeucte serait mieux mort, et fifille remariée avec Sévère. Polyeucte est tout à fait OK pour être martyr et se fait donc dûment martyriser. Pauline menace le suicide. Sévère, comme Obi-Wan Kenobi, recueillera en tout bien tout honneur la veuve éplorée après avoir tenté de sauver Polyeucte de son destin fatal. Comme c'est une pièce religieuse, le haut point de la fin est bien sûr la conversion de tout le monde.
    Ce qui donne du poids aux arguments sur l'amour caché d'Obi-Wan pour Padmé, au passage.

    Comme dans la tragédie classique que les épisodes I à III de Star Wars auraient pu être, l'amour est un ressort puissant des motivations des personnages. La morale ? Ne mélangez pas les genres.
    Phèdre est une Sith — soumise aux remous de passions incontrôlables, elle en éprouve la destruction, de la même manière qu'Anakin éprouve la mort de Padmé.
    Pauline est une Jedi — il n'y a pas d'émotions, il y a la paix ; pas de passion, mais la sérénité. S'il n'y avait eu ces petites histoires de conversion et de martyr, sa vie sereine n'aurait pas fourni matière à cinq actes. Sans Anakin, la vie de Padmé aurait sans doute rempli quelques encyclopédies politiques, mais sans mention de son mariage.

    Alors que la court d'amour bat son plein sur Naboo entre nos deux tourteraux mal assortis, les signes avant-coureurs sont là. Lui, se croyant viril, poussant, tirant, cherchant par tous les moyens à séduire une femme qui lui a expliqué ne pas vouloir de lui, tout en sachant que cela les mènera tous deux à la destruction :

    Anakin Skywalker: From the moment I met you, all those years ago, not a day has gone by when I haven't thought of you. And now that I'm with you again... I'm in agony. The closer I get to you, the worse it gets. The thought of not being with you... I can't breathe. I'm haunted by the kiss that you should never have given me. My heart is beating... hoping that kiss will not become a scar. You are in my very soul, tormenting me... what can I do? I will do anything you ask. If you are suffering as much as I am, please tell me.
    Padmé Amidala: I can't... We can't... It's not possible.
    Skywalker: Anything is possible, Padmé. Listen to me...
    Amidala: No, you listen! We live in a real world; come back to it. You're studying to become a Jedi, I'm... I'm a senator. If you follow your thoughts through to conclusion, they will take us to a place we cannot go, regardless of the way we feel about each other.
    Skywalker: Then you do feel something!
    Amidala: I will not let you give up your future for me.
    Skywalker: You're asking me to be rational. That is something that I know I cannot do. Believe me, I wish that I could just wish away my feelings, but I can't.
    Amidala: I will not give into this.
    Skywalker: Well, you know, it... it wouldn't have to be that way. We could keep it a secret.
    Amidala: We'd be living a lie, one that we couldn't keep, even if we wanted to. I couldn't do that. Could you, Anakin? Could you live like that?
    Skywalker: No. You're right. It would destroy us all.

    Petit con.

    Bref, à force de coercition et de séduction à deux balles, évidemment, Anakin épouse Padmé en secret. Fin de l'épisode II.

    On les retrouve dans l'épisode III, vivant toujours en secret. Anakin est hanté par un rêve prémonitoire lui montrant la mort de Padmé. C'est le déclic qui le fera basculer du côté obscur : déjà tenté par les promesses de pouvoir infini du côté obscur de la Force, se sentant déjà coupable de ne pas avoir pu sauver sa mère, il désire vaincre la mort (je cite) pour éviter à Padmé de mourir. C'est gentil tout plein sur le papier, mais quand pour arriver à ça il faut massacrer les enfants éduqués au temple Jedi, perso, moi, ça me ferait réfléchir. Son amour est possessif au point qu'il se considère comme dépositaire de la vie et de la mort de Padmé. Elle est sa chose ; lui seul peut (ou non) la sauver, lui déniant toute autonomie, toute existence séparée de la sienne. 

    Inquiète des changements de comportement d'Anakin, devenu sombre et coléreux, Padmé se confie au seul ami connaissant la situation du couple : Obi-Wan. Lorsqu'elle fait par à son tendre époux des inquiétudes partagées d'Obi-Wan, Anakin, atteint d'une jalousie pathologique, l'accuse de trahison, presque d'adultère. Parler à un homme autre que lui, en intime, en proche ? Inacceptable pour lui.

    Et le drame. Lorsque Padmé rejoint Anakin pour tenter de le faire renoncer au côté obscur, il l'étouffe par la Force, au milieu d'un délire où il l'accuse encore de l'avoir trahi avec Obi-Wan, et où il lui propose de régner à ses côtés en despote sur la galaxie avant de la brutaliser. Elle mourra quelques heures plus tard en donnant naissance à des jumeaux.

    Anakin : You have turned her against me !
    Obi-Wan : You have done that yourself.

    Padmé Amidala, reine, puis sénatrice audacieuse de Naboo, à l'éthique pure, est l'un des personnages les plus prenants de l'univers Star Wars. Meneuse de rebellion, cheffe de guerre, leader politique, femme forte et indépendante, elle meurt sous les coups de son conjoint. Plongé dans le côté obscur de la Force, Anakin/Vador, au lieu de héros jedi, est un vulgaire meurtrier se complaisant dans ses fantasmes de trahison. De sa passion indécente est née la peur de la trahison, la peur panique de la perte. La peur mène à la colère. La colère mène à la haine. La haine mène à la souffrance. Combinée à ses rêves de pouvoir, ses rêves de virilité (toujours plus de puissance, toujours plus de maîtrise de la Force, être toujours le plus grand, le plus reconnu, flatté par des amis puissants pour partager leur gloire totalitaire), cette peur l'a entraîné du côté obscur. 

     

    En France, tous les deux jours, comme Padmé, une femme meurt sous les coups de son conjoint.

    Par ailleurs, les préquelles ont un traitement remarquablement égalitaire des personnages féminins (pour des blockbusters). Padmé n'est jamais une potiche à sauver ; lorsque sauvetage il y a à faire, elle s'en débrouille seule (présageant ainsi la conduite de sa fille) et sans chichis. Ainsi, dans l'épisode II, face aux sales bestioles de l'arène ; elle gère très bien le félin mutant et, si Anakin vient la chercher, il sauve aussi Obi-Wan.

    On y voit des femmes jedi siégeant au Conseil, des femmes politiciennes, des femmes militaires. Les personnages féminins ne sont pas des victimes bêlantes et ne sont pas définies par leurs rapports avec les hommes, maris, pères ou amants.

    De ce point de vue, la prélogie Star Wars apparaît comme féministe, et l'histoire de Padmé et d'Anakin prend un relief supplémentaire. Serait-ce une once d'engagement ?

    C'est juste dommage que, à côté de ça, ils nous aient foutu JarJar Binks qui parle petit nègre.


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  • Aujourd'hui, on parle beaucoup de procréation médicalement assistée (PMA) et d'adoption. Qui peut adopter, qui peut avoir recours à des techniques palliatives pour enfanter ? Ces questions débouchent sur une plus vaste : qui, non pas peut, mais mérite d'élever d'élever un ou des enfants ? Et son pendant est tout aussi fascinant : quelles figures parentales un enfant mérite-t-il ?

    A cette dernière question, la réponse paraît simple : un enfant mérite de grandir au milieu de personnes qui l'aiment et prennent soin de lui, tant au plan physique que psychologique. La réponse est pourtant plus nuancée ; ce ne sont pas, je pense, les juges des enfants qui me contrediront. C'est dans la nuance que se déversent, actuellement, des torrents de haine homophobes qui, sous prétexte de défendre les enfants, ont créé un Enfant idéal et fictif dont les droits deviennent des diktats ignorant les réalités de la vie. Sous couvert d'une figure d'Enfant sacrée, ce sont les valeurs traditionnelles de notre société qui sont érigées en lois. Ne touchez pas à nos coutumes : cela pourrait faire du mal à l'Enfant — belle manière, en vérité, de déguiser son conservatisme par un manteau de couardise. Aucune étude scientifique fiable n'a montré de risque accru de violences ou de pathologies psychiatriques à l'âge adulte pour les enfants grandissant dans des familles ne correspondant pas au modèle nucléaire. Sans doute les capacités d'adaptation sociale de l'individu sont-elles supérieures aux peurs des plus frileux.

    Le modèle familial nucléaire est pourtant la norme théorique en France : un papa, une maman, un enfant, comme nous l'ont rappelé avec tant de poésie les happenings décérébrés de certaine association catholique conservatrice.

    Le modèle familial nucléaire comme tradition séculaire est un mythe. Il est apparu dans les années d'après-guerre, d'abord aux États-Unis, et sa progression a suivi celle de la classe moyenne. Faut-il rappeler que, dans les grandes familles bourgeoises et aristocrates européennes, l'éducation des enfants était auparavant déléguée aux précepteurs et gouvernantes, suivie d'un placement rapide en pensionnat dont les boarding schools anglaises ont été le pinacle ? Dans les familles prolétaires, au contraire, l'éducation des enfants était plus chaotique : père et mère travaillant par contrainte économique, de même que les enfants les plus âgés, la scolarité était plus précaire et moins encadrée. Une femme au foyer était un objet de luxe : inutile, elle n'élevait pas ses enfants, délégués à divers ancillaires, et participait au statut social de son époux par sa beauté et ses talents sociaux.
    La classe moyenne, à son apparition, n'était pas une classe aristocratique déchue, mais plutôt une classe prolétaire accédant à une aisance financière relative. Singeant le mode de vie de la « bonne société », elle eu bon compte de s'approprier certains aspects de leur mode de vie, et de les ériger, à son tour, en impératifs des gens « comme il faut. » Toutefois, les foyers de classe moyenne ne disposant pas des ressources nécessaires pour engager le personnel pédagogique ad hoc, l'éducation des enfants revint à la mère au foyer en tant que personne par défaut. Ainsi naquit la famille modèle à l'occidentale : femme au foyer se consacrant aux enfants et aux tâches ménagères, père obligatoirement plus distant car travaillant, lui.
    On a longtemps, en France, stigmatisé les mères qui travaillent ; c'est encore le cas aujourd'hui, bien que dans une moindre mesure. En Russie, par exemple, ce n'est pas le cas ; une amie mariée à un Français me confiait avoir trouvé étonnante la réaction de sa belle-famille à la poursuite de son activité professionnelle après la naissance. Mais, là-bas, le travail des femmes a été encouragé, développé et socialement accepté depuis la révolution de 1916, le statut de femme au foyer étant considéré « petit bourgeois », une tare fondamentale à l'époque soviétique.

    Heureusement, l'évolution des mentalités en France, aidées par le féminisme, s'est faite vers une moins grande disparité d'activité au sein des couples et un retour des pères dans le cocon affectif familial.

    La libéralisation du divorce — il n'y a pas d'autre mot — a elle aussi changé la donne. De stigmate social, le divorce est devenu un état de choses accepté. Son corollaire, l'augmentation du nombre des familles recomposées, a contribué à étendre le spectre des familles-type. On s'est alors aperçu que, dans les familles recomposées, l'amour familial comptait tout autant que les liens du sang. 

    Et pourtant, dans les grandes lignes, la situation demeurait la même : un père, une mère, ou leurs avatars, marâtre et parâtre (au sens originel), et un nombre varié d'enfants, toujours reliés par le sang à au moins l'un des membres du couple.

    Ensuite sont arrivées les techniques de procréation médicalement assistée. Ou plutôt en même temps. Voire un peu avant. En tout cas, c'est en 1789 que John Hunter, médecin anglais, avoue la première insémination artificielle réussie avec le sperme du mari de la dame. Le don de sperme attendra la fin du XIXe siècle — mais caché et tabou. Rappelons qu'à l'époque l'absence de techniques de conservation de l'échantillon impliquait une proximité obligée entre donneur et receveuse, même pour une insémination...
    Toujours, c'est en 1968 que les premières banques de sperme voient le jour aux États-Unis ; elles arriveront en France quatre ans plus tard, en 1972.

    Tabou, le don de sperme ? Bien sûr. Notre société est patrilinéaire : le nom est transmis par le père, et autrefois les terres, les fortunes, la position sociale, étaient transmis uniquement par le père. Les enfants naturels, les bâtards, étaient peu ou prou tolérés lorsqu'enfantés par le mari. Lorsqu'il s'agissait de l'épouse, le scandale était sans nom, l'héritier privé de ses droits, la femme adultère vouée à l'opprobre. Les reines adultères, comme Marguerite de Bourgogne, ont été traitées en criminelles : en découchant, elles risquaient d'introduire une autre lignée paternelle dans la famille. Ce qui, dans une société matrilinéaire, n'aurait pas fait lever plus de sourcils que les multiples enfants naturels du Roi Soleil.
    Lorsqu'on parle de don de sperme au cinéma, c'est toujours sous l'angle de la comédie pour le côté donneur (Starbuck, 2012, où un homme découvre effaré sa nombreuse descendance). Le côté receveur ou héritier s'inscrirait plus dans les drames français de quête d'identité : découvrir une filiation douteuse, chez nous, ne fait pas rire.
    Il existe en France une obsession du sang dans nos familles, une obsession de la filiation au père, qui nous vient de loin, héritée des heures sombres du patriarcat, et nous rend aveugles aux réalités de l'amour familial. Ce n'est pas naturel, c'est culturel, de se fixer ainsi sur la transmission de la moitié de ses allèles, et d'en faire la condition à l'héritage.

    Cette obsession du sang s'est changée en obsession de la génétique : si les dons de gamètes se sont développés, les techniques permettant d'obtenir à tout prix un enfant de son sang ont explosé. Injection intra-cytoplasmique de spermatozoïde, cryoconservation d'ovocytes et spermatozoïdes avant chimiothérapie, techniques de maturation de gamètes immatures prélevés chez des enfants... Avoir « juste » un enfant ne suffit pas, il faut un enfant de la lignée, un enfant biologique, plutôt qu'un adopté ou, pire, qu'un bâtard déguisé en enfant légitime par la médecine.

    Pour un couple hétérosexuel, il est facile de cacher, aux yeux de la société, une filiation par don de gamètes. Madame est enceinte ; en dehors des proches, nul ne s'avisera que le fœtus à naître est issu d'un don de spermatozoïde, ou d'ovocyte, ou des deux. Cela paraît naturel, donc cela pourrait l'être, et la meilleure volonté de transparence du couple ne retire pas le « naturel normal » présumé de la naissance. Après tout, les couples hétérosexuels ayant bénéficié de dons de gamètes ne le font pas tatouer sur leurs fronts ; de cette présomption de normalité naît une mascarade, un déni des filiations non traditionnelles. Le phénomène est invisible : seul le Meilleur des Mondes d'Huxley a généralisé la conception in vitro, au point d'en faire le « naturel » de sa société artificielle. Il est facile d'ignorer quelque chose qui ne se voit pas... Les enfants issus de dons de gamètes sont des enfants normaux, perdus dans la masse des enfants normaux — du moins, tant que leurs parents sont de sexe différent. Nul n'est besoin, pour les parents, de recourir à des artifices élaborés pour couvrir une bizarrerie sociale ; il suffit de ne rien dire pour passer inaperçus. Et du coup, le phénomène étant caché, il en devient énigmatique, et sa stigmatisation devient facile.

    La base de toute cette filiation, en France, est le mariage. Contrat à valeur économique, sociale, voire politique, le mariage n'a acquis que récemment la prérogative de l'amour. Ce sont les Précieuses qui ont, les premières, exigé des mariages d'amour et non des mariages arrangés ou alimentaires. L'amour courtois médiéval était né, après tout, de la codification de la cour amoureuse des amants auprès de maîtresses mariées (donc sexuellement indisponibles sur le papier, d'où les idées d'amour chaste), et mariées sans amour.
    Hélas, les Précieuses ont été tournées en ridicule, et leurs idées avantgardistes oubliées. Olympe de Gouge et les féministes de l'époque révolutionnaire ont elles aussi tenté de changer la nature du mariage, pour se heurter au mur du conservatisme napoléonien.
    Il faut attendre le mouvement romantique pour voir se répandre l'idée qu'un mariage, avant d'être l'union de deux patrimoines, devrait être celle de deux personnes s'aimant. C'est sans doute ce que les classes moyennes ont apporté de plus positif dans le domaine familial depuis leurs racines prolétaires, cette idée que les sentiments peuvent primer sur le matériel dans la constitution d'une union. Regardez les grands couples amoureux tragiques, toujours de noble extraction : ce sont des raisons matérielles qui les rendent tragiques et empêchent leur union. Politique (Roméo et Juliette), politique et époux préexistant (Tristan et Yseult), époux et femme préexistants (Lancelot et Guenièvre), politique (Bérénice et Titus), économique (Violeta Valéry et Alfredo, Mimi et Rodolfo)... Si Othello et Desdémone s'épousent par amour, leur histoire finit par un assassinat sur suspiscion d'adultère (je vous laisse deviner qui tue qui). L'amour d'Ophélie pour Hamlet la conduit à la folie et au suicide plutôt qu'au mariage. La renommée d'Héloïse et d'Abélard ne tient pas tant à la sérénité qu'ils ont trouvé, mais à son lieu : chacun dans son couvent.
    Non, historiquement pour notre culture, l'amour n'est pas un prélude au mariage.

    Arrivent les bouleversements sociaux des années 70. L'amour libre : ne pas avoir besoin de signer un papier pour pouvoir s'aimer, mais surtout renier une institution passéiste. Vivre en concubinage avec qui l'on souhaite pour ne pas s'enfermer dans un mariage ressenti comme un carcan empêchant les plus tendres affections, comme une routine lourde imposée par les bienséances. Hippies et punks s'unissent pour dire merde aux conventions et, aujourd'hui, un enfant français sur deux naît hors mariage. Là encore, de nouveaux modèles familiaux se répandent et échappent à la vilipende publique.

    Avec la révolution sexuelle, l'homosexualité est sortie du placard, profitant de la nouvelle tolérance de la société aux modes de vie alternatifs. Alors qu'elle n'était considérée au XIXe siècle que comme un épiphénomène et une déviance, voire au mieux comme des pratiques isolées, elle devient un mode de vie. Là où Oscar Wilde était « normalement » marié à une femme bien que son grand amour ait été un homme, certain.es ont commencé à affirmer leur différence et leur refus des carcans familiaux culturels. Alors que le mariage hétérosexuel conservait une forte prévalence, vivre ensemble, pour deux homosexuel.les, était à la fois une affirmation de leurs personnes et la construction de nouvelles normes opposées au mariage traditionnel patriarcal.

    Aujourd'hui, la nature du mariage a évolué. Il est possible pour un couple, quelle que soit son orientation, de vivre ensemble sans être marié, et sans scandale. Un mariage est une décision de poids — plus lourde de sens, sans doute, que lorsque le mariage était une obligation. En effet, aujourd'hui, se marier est une démarche particulière pour des hétérosexuels, un engagement lourd de sens pour le couple. Ce n'est plus la corvée économique d'autrefois. C'est, pour une relation, quelque chose en plus. Il paraît anormal de refuser ce quelque chose en plus, ce William Saurin du couple qu'est le mariage, à deux personnes qui s'aiment, sous prétexte qu'elles sont du même sexe.

    Dans cette perspective d'obsession de filiation, la procéation médicalement assistée apparaît comme un désir naturel pour ces couples : depuis des siècles, on rabâche que seuls les enfants du sang ont, ou devraient avoir, une valeur et une place dans la famille. Mais surtout, elle remet en question l'invisibilité de la PMA ; lorsqu'un couple de femmes conçoit, on se doute bien qu'il y a eu un donneur quelque part.
    C'est une occasion en or de travailler à défoncer la présomption stupide que l'enfant biologique est plus naturel que l'enfant adopté ou issu d'un don. Après tout, ce qui compte, ce ne sont pas les gènes, mais la force de l'amour qui unit un groupe de personnes décidant de s'appeler « famille. » Le problème n'est pas la PMA ; le problème est d'accepter que des personnes non-traditionnelles participent à une structure traditionnelle maintenue dans son but initial, et non atténuée (comme dans le PACS).
    Le seul point où je rejoins partiellement les opposants à la PMA est sur la participation éventuelle de mères porteuses. Cette pratique a déjà cours dans quelques pays, et je suis sceptique quant à la qualité des barrières contre les dérives potentielles. Certains pays émergeants, comme l'Inde, voient déjà des traffics se nouer. Toutefois il en est de même pour les greffes d'organe (il suffit de penser à l'origine des greffons chinois pour se réfugier en tremblant dans les bras de l'Agence de Biomédecine) — et le système français de dons marche plutôt pas mal. Donc j'attendrai d'avoir mal avant de crier, contrairement à d'autres.

    Quoi qu'il en soit, lorsqu'il y aura mariage pour tous, il y aura adoption pour tous, de manière naturelle. Si un individu isolé célibataire peut adopter, si un couple hétérosexuel marié peut adopter, pourquoi un couple homosexuel également marié ne pourrait-il adopter ?

    Adoption et PMA par les couples homosexuels serviront à quelque chose, en plus de créer des familles heureuses. Elles serviront à replacer au centre de la famille cette notion fondamentale qui en a été trop longtemps sous-estimée : l'amour, sans distinction de sexe, de genre, de filiation. Les anciens Grecs avaient un mot pour ça, storgê. Pas l'amour universel, philia. Pas l'amour des sens, éros, et encore moins l'amour divin, agapè. Storgê : le sentiment profond que l'on ressent pour sa famille proche. Au contraire de ce que les conventions cherchent à faire croire, la storgê n'est pas innée, n'est pas évidente, n'est pas liée au sang. Aimer quelqu'un avec qui l'on partage ses gènes, ça ne coule pas forcément de source, ça s'apprend. C'est cela que les opposants aux familles homosexuelles ne comprennent pas. Aucune baguette magique ne vous touche, un jour, et vous fait aimer vos proches. Une famille, ça se construit. C'est dans la durée, dans les épreuves et dans les joies familiales, que naît la storgê.

    La refuser à ceux qui sortent de la tradition n'est pas seulement inepte, mais cruel.

     

    Bibliographie rapide : Aristote, Simone de Beauvoir, Virginie Despentes, Jean-Paul Sartre, mes profs de biologie de la reproduction.

    A lire : Révolte sur la Lune (Robert Heinlein, 1966), utopie futuriste où plusieurs types de familles sont supposés, comme le mariage de groupe, le mariage en lignée, et la polyandrie. En plus, dedans, on trouve, en vrac : la naissance et le fonctionnement d'une intelligence artificielle, comment mener une révolte pour les nuls, considérations économiques sur l'offre, la demande et la valeur des choses, le féminisme comme libération des femmes et des hommes, étude des civilisations de frontière, etc etc.


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  • Monsieur P (comme Pansement) est suivi régulièrement à notre consultation pour ses pansements. Je ne le connaissais pas encore ; j'ai découvert un bon vivant débonnaire qui ne vit pas mal, somme toute, sa condition d'amputé qui cicatrise mal. Bref, j'ai vu son pansement. Et un peu plus ; après un peu de causette, il a sorti son ordonnance de médicaments de son portefeuille et m'a demandé si je pouvais la lui refaire.

    Il y avait les médicaments des diabétiques, ceux des artériopathes, ceux des coronariens et des hypertendus, et ceux des anxiodépressifs. Tout en ALD ; la grande ordonnance A4 bizone était entièrement remplie. Elle était signée d'un interne du semestre précédent. « QSP 3 mois, à renouveller deux fois. »
    Trois mois après, monsieur P avait besoin de son renouvellement. Logique.

    — Écoutez, monsieur P, c'est pas que je veuille pas vous dépanner, dis-je. Mais tout ça c'est des traitements lourds, vaudrait mieux que ce soit votre médecin traitant qui le gère. Moi j'ai pas les connaissances, je ne sais pas tout de votre suivi...
    — Ha, mon médecin traitant, me dit-il. Je l'aime bien, c'est pas ça le problème, mais je l'ai vu une seule fois sur les six derniers mois.
    — Pourquoi ? C'est dommage pour votre suivi...
    — Ha c'est pas que je veux pas, j'ai bien essayé de prendre rendez-vous, mais depuis l'opération je peux plus me déplacer seul à son cabinet. Alors faut qu'il vienne chez moi et il veut pas.
    En effet, monsieur P était venu chez nous en ambulance (donc, couché), et je voyais mal comment il pouvait se déplacer autrement. Même le fauteuil roulant, avec l'état de son pansement, c'est pas gagné-gagné.
    — Et puis, la dernière fois où il est venu, m'a-t-il dit, il m'a pas examiné, c'était que pour faire les papiers de l'invalidité. Il m'a quand même fait payer 74 euros.
    Là, je me suis étranglée.
    — Mais vous habitez où par rapport à lui ?
    J'imaginais déjà la grosse indemnité kilométrique.
    Raté, ils habitent à moins d'un kilomètre l'un de l'autre, en pleine agglomération.
    — Ben la consultation c'est déjà 23 euros, et le déplacement c'est 10 euros. Et comme remplir les papiers ça lui a pris du temps, il a rajouté de l'argent, j'ai pas bien compris pourquoi.
    — Euh... ça lui a pris combien de temps ?
    — Oh, demi-heure.
    — Et il a pas fait votre renouvellement, ni vous a examiné ?
    — Non. Et puis tous les papiers n'étaient pas bons, enfin après avec ma femme on s'est débrouillés... Soixante-cinq ans de mariage !
    — Mais l'ordonnance, qui s'en occupe ?
    — Vous savez, je viens souvent vous voir, à l'hôpital, alors c'est vous et vos collègues...
    L'ordonnance précédente avait été faite en consultation. Sans examen clinique autre que sommaire. Sans suivi médical décent pour un grand diabétique à complications multiples, dont les artères sont bouchées de partout. Un Airbus, dirait Borée.
    Et le tact et mesure, sans déconner ? L'adresse du monsieur est en HLM. Soixante-quatorze euros pour remplir les papiers, c'est un peu salé, d'autant plus venant de la part d'un médecin qui n'a pas examiné son patient polypathologique depuis dix mois.

    Youpi.

    J'ai pas osé demander à quand remontait le dernier fond d'œil, la dernière protéinurie, la dernière créatininémie, la dernière consultation auprès du cardiologue et du diabéto, la dernière hémoglobine glyquée, le dernier Doppler des TSA (ha pardon non, ça on s'en occupe dans le service...), des anti-vitamine K suivis on ne sait trop comment...

    — Vous ne trouvez pas ça un peu léger comme suivi, chez vous, monsieur P ?
    — Ah un peu quand même... Des fois ça va pas bien le diabète, quand même, enfin les infirmières à domicile se débrouillent...
    Ha, c'est peut-être pour ça aussi que la cicatrisation est aussi longue et difficile, tiens.
    — Je ne veux pas juger mon confrère, monsieur P, mais si vous trouvez que vous êtes mal suivi, vous avez tout à fait le droit de changer de crèmerie... Sans tout savoir de la situation, je ne peux pas me prononcer de manière formelle, mais vous avez besoin d'un suivi rapproché, avec des bilans réguliers, et si ça n'est pas fait...
    — Ha, vous savez, ça fait trente-deux ans qu'il me suit, je m'y suis habitué.

    Quelque part, une petite voix me chuchotte que s'il ne s'y était pas habitué, peut-être qu'il aurait encore sa cuisse.

    — J'ai pas envie de changer, me dit-il, presque rigolard. Je l'aime bien. Même si c'est pas un trop bon.

    Que répondre ?

    J'ai recopié l'ordonnance, pour un mois seulement. Et ça m'a fait chier ; pas pour moi. Pour le monsieur.

    Changez de crèmerie.


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