• Aujourd'hui, on parle beaucoup de procréation médicalement assistée (PMA) et d'adoption. Qui peut adopter, qui peut avoir recours à des techniques palliatives pour enfanter ? Ces questions débouchent sur une plus vaste : qui, non pas peut, mais mérite d'élever d'élever un ou des enfants ? Et son pendant est tout aussi fascinant : quelles figures parentales un enfant mérite-t-il ?

    A cette dernière question, la réponse paraît simple : un enfant mérite de grandir au milieu de personnes qui l'aiment et prennent soin de lui, tant au plan physique que psychologique. La réponse est pourtant plus nuancée ; ce ne sont pas, je pense, les juges des enfants qui me contrediront. C'est dans la nuance que se déversent, actuellement, des torrents de haine homophobes qui, sous prétexte de défendre les enfants, ont créé un Enfant idéal et fictif dont les droits deviennent des diktats ignorant les réalités de la vie. Sous couvert d'une figure d'Enfant sacrée, ce sont les valeurs traditionnelles de notre société qui sont érigées en lois. Ne touchez pas à nos coutumes : cela pourrait faire du mal à l'Enfant — belle manière, en vérité, de déguiser son conservatisme par un manteau de couardise. Aucune étude scientifique fiable n'a montré de risque accru de violences ou de pathologies psychiatriques à l'âge adulte pour les enfants grandissant dans des familles ne correspondant pas au modèle nucléaire. Sans doute les capacités d'adaptation sociale de l'individu sont-elles supérieures aux peurs des plus frileux.

    Le modèle familial nucléaire est pourtant la norme théorique en France : un papa, une maman, un enfant, comme nous l'ont rappelé avec tant de poésie les happenings décérébrés de certaine association catholique conservatrice.

    Le modèle familial nucléaire comme tradition séculaire est un mythe. Il est apparu dans les années d'après-guerre, d'abord aux États-Unis, et sa progression a suivi celle de la classe moyenne. Faut-il rappeler que, dans les grandes familles bourgeoises et aristocrates européennes, l'éducation des enfants était auparavant déléguée aux précepteurs et gouvernantes, suivie d'un placement rapide en pensionnat dont les boarding schools anglaises ont été le pinacle ? Dans les familles prolétaires, au contraire, l'éducation des enfants était plus chaotique : père et mère travaillant par contrainte économique, de même que les enfants les plus âgés, la scolarité était plus précaire et moins encadrée. Une femme au foyer était un objet de luxe : inutile, elle n'élevait pas ses enfants, délégués à divers ancillaires, et participait au statut social de son époux par sa beauté et ses talents sociaux.
    La classe moyenne, à son apparition, n'était pas une classe aristocratique déchue, mais plutôt une classe prolétaire accédant à une aisance financière relative. Singeant le mode de vie de la « bonne société », elle eu bon compte de s'approprier certains aspects de leur mode de vie, et de les ériger, à son tour, en impératifs des gens « comme il faut. » Toutefois, les foyers de classe moyenne ne disposant pas des ressources nécessaires pour engager le personnel pédagogique ad hoc, l'éducation des enfants revint à la mère au foyer en tant que personne par défaut. Ainsi naquit la famille modèle à l'occidentale : femme au foyer se consacrant aux enfants et aux tâches ménagères, père obligatoirement plus distant car travaillant, lui.
    On a longtemps, en France, stigmatisé les mères qui travaillent ; c'est encore le cas aujourd'hui, bien que dans une moindre mesure. En Russie, par exemple, ce n'est pas le cas ; une amie mariée à un Français me confiait avoir trouvé étonnante la réaction de sa belle-famille à la poursuite de son activité professionnelle après la naissance. Mais, là-bas, le travail des femmes a été encouragé, développé et socialement accepté depuis la révolution de 1916, le statut de femme au foyer étant considéré « petit bourgeois », une tare fondamentale à l'époque soviétique.

    Heureusement, l'évolution des mentalités en France, aidées par le féminisme, s'est faite vers une moins grande disparité d'activité au sein des couples et un retour des pères dans le cocon affectif familial.

    La libéralisation du divorce — il n'y a pas d'autre mot — a elle aussi changé la donne. De stigmate social, le divorce est devenu un état de choses accepté. Son corollaire, l'augmentation du nombre des familles recomposées, a contribué à étendre le spectre des familles-type. On s'est alors aperçu que, dans les familles recomposées, l'amour familial comptait tout autant que les liens du sang. 

    Et pourtant, dans les grandes lignes, la situation demeurait la même : un père, une mère, ou leurs avatars, marâtre et parâtre (au sens originel), et un nombre varié d'enfants, toujours reliés par le sang à au moins l'un des membres du couple.

    Ensuite sont arrivées les techniques de procréation médicalement assistée. Ou plutôt en même temps. Voire un peu avant. En tout cas, c'est en 1789 que John Hunter, médecin anglais, avoue la première insémination artificielle réussie avec le sperme du mari de la dame. Le don de sperme attendra la fin du XIXe siècle — mais caché et tabou. Rappelons qu'à l'époque l'absence de techniques de conservation de l'échantillon impliquait une proximité obligée entre donneur et receveuse, même pour une insémination...
    Toujours, c'est en 1968 que les premières banques de sperme voient le jour aux États-Unis ; elles arriveront en France quatre ans plus tard, en 1972.

    Tabou, le don de sperme ? Bien sûr. Notre société est patrilinéaire : le nom est transmis par le père, et autrefois les terres, les fortunes, la position sociale, étaient transmis uniquement par le père. Les enfants naturels, les bâtards, étaient peu ou prou tolérés lorsqu'enfantés par le mari. Lorsqu'il s'agissait de l'épouse, le scandale était sans nom, l'héritier privé de ses droits, la femme adultère vouée à l'opprobre. Les reines adultères, comme Marguerite de Bourgogne, ont été traitées en criminelles : en découchant, elles risquaient d'introduire une autre lignée paternelle dans la famille. Ce qui, dans une société matrilinéaire, n'aurait pas fait lever plus de sourcils que les multiples enfants naturels du Roi Soleil.
    Lorsqu'on parle de don de sperme au cinéma, c'est toujours sous l'angle de la comédie pour le côté donneur (Starbuck, 2012, où un homme découvre effaré sa nombreuse descendance). Le côté receveur ou héritier s'inscrirait plus dans les drames français de quête d'identité : découvrir une filiation douteuse, chez nous, ne fait pas rire.
    Il existe en France une obsession du sang dans nos familles, une obsession de la filiation au père, qui nous vient de loin, héritée des heures sombres du patriarcat, et nous rend aveugles aux réalités de l'amour familial. Ce n'est pas naturel, c'est culturel, de se fixer ainsi sur la transmission de la moitié de ses allèles, et d'en faire la condition à l'héritage.

    Cette obsession du sang s'est changée en obsession de la génétique : si les dons de gamètes se sont développés, les techniques permettant d'obtenir à tout prix un enfant de son sang ont explosé. Injection intra-cytoplasmique de spermatozoïde, cryoconservation d'ovocytes et spermatozoïdes avant chimiothérapie, techniques de maturation de gamètes immatures prélevés chez des enfants... Avoir « juste » un enfant ne suffit pas, il faut un enfant de la lignée, un enfant biologique, plutôt qu'un adopté ou, pire, qu'un bâtard déguisé en enfant légitime par la médecine.

    Pour un couple hétérosexuel, il est facile de cacher, aux yeux de la société, une filiation par don de gamètes. Madame est enceinte ; en dehors des proches, nul ne s'avisera que le fœtus à naître est issu d'un don de spermatozoïde, ou d'ovocyte, ou des deux. Cela paraît naturel, donc cela pourrait l'être, et la meilleure volonté de transparence du couple ne retire pas le « naturel normal » présumé de la naissance. Après tout, les couples hétérosexuels ayant bénéficié de dons de gamètes ne le font pas tatouer sur leurs fronts ; de cette présomption de normalité naît une mascarade, un déni des filiations non traditionnelles. Le phénomène est invisible : seul le Meilleur des Mondes d'Huxley a généralisé la conception in vitro, au point d'en faire le « naturel » de sa société artificielle. Il est facile d'ignorer quelque chose qui ne se voit pas... Les enfants issus de dons de gamètes sont des enfants normaux, perdus dans la masse des enfants normaux — du moins, tant que leurs parents sont de sexe différent. Nul n'est besoin, pour les parents, de recourir à des artifices élaborés pour couvrir une bizarrerie sociale ; il suffit de ne rien dire pour passer inaperçus. Et du coup, le phénomène étant caché, il en devient énigmatique, et sa stigmatisation devient facile.

    La base de toute cette filiation, en France, est le mariage. Contrat à valeur économique, sociale, voire politique, le mariage n'a acquis que récemment la prérogative de l'amour. Ce sont les Précieuses qui ont, les premières, exigé des mariages d'amour et non des mariages arrangés ou alimentaires. L'amour courtois médiéval était né, après tout, de la codification de la cour amoureuse des amants auprès de maîtresses mariées (donc sexuellement indisponibles sur le papier, d'où les idées d'amour chaste), et mariées sans amour.
    Hélas, les Précieuses ont été tournées en ridicule, et leurs idées avantgardistes oubliées. Olympe de Gouge et les féministes de l'époque révolutionnaire ont elles aussi tenté de changer la nature du mariage, pour se heurter au mur du conservatisme napoléonien.
    Il faut attendre le mouvement romantique pour voir se répandre l'idée qu'un mariage, avant d'être l'union de deux patrimoines, devrait être celle de deux personnes s'aimant. C'est sans doute ce que les classes moyennes ont apporté de plus positif dans le domaine familial depuis leurs racines prolétaires, cette idée que les sentiments peuvent primer sur le matériel dans la constitution d'une union. Regardez les grands couples amoureux tragiques, toujours de noble extraction : ce sont des raisons matérielles qui les rendent tragiques et empêchent leur union. Politique (Roméo et Juliette), politique et époux préexistant (Tristan et Yseult), époux et femme préexistants (Lancelot et Guenièvre), politique (Bérénice et Titus), économique (Violeta Valéry et Alfredo, Mimi et Rodolfo)... Si Othello et Desdémone s'épousent par amour, leur histoire finit par un assassinat sur suspiscion d'adultère (je vous laisse deviner qui tue qui). L'amour d'Ophélie pour Hamlet la conduit à la folie et au suicide plutôt qu'au mariage. La renommée d'Héloïse et d'Abélard ne tient pas tant à la sérénité qu'ils ont trouvé, mais à son lieu : chacun dans son couvent.
    Non, historiquement pour notre culture, l'amour n'est pas un prélude au mariage.

    Arrivent les bouleversements sociaux des années 70. L'amour libre : ne pas avoir besoin de signer un papier pour pouvoir s'aimer, mais surtout renier une institution passéiste. Vivre en concubinage avec qui l'on souhaite pour ne pas s'enfermer dans un mariage ressenti comme un carcan empêchant les plus tendres affections, comme une routine lourde imposée par les bienséances. Hippies et punks s'unissent pour dire merde aux conventions et, aujourd'hui, un enfant français sur deux naît hors mariage. Là encore, de nouveaux modèles familiaux se répandent et échappent à la vilipende publique.

    Avec la révolution sexuelle, l'homosexualité est sortie du placard, profitant de la nouvelle tolérance de la société aux modes de vie alternatifs. Alors qu'elle n'était considérée au XIXe siècle que comme un épiphénomène et une déviance, voire au mieux comme des pratiques isolées, elle devient un mode de vie. Là où Oscar Wilde était « normalement » marié à une femme bien que son grand amour ait été un homme, certain.es ont commencé à affirmer leur différence et leur refus des carcans familiaux culturels. Alors que le mariage hétérosexuel conservait une forte prévalence, vivre ensemble, pour deux homosexuel.les, était à la fois une affirmation de leurs personnes et la construction de nouvelles normes opposées au mariage traditionnel patriarcal.

    Aujourd'hui, la nature du mariage a évolué. Il est possible pour un couple, quelle que soit son orientation, de vivre ensemble sans être marié, et sans scandale. Un mariage est une décision de poids — plus lourde de sens, sans doute, que lorsque le mariage était une obligation. En effet, aujourd'hui, se marier est une démarche particulière pour des hétérosexuels, un engagement lourd de sens pour le couple. Ce n'est plus la corvée économique d'autrefois. C'est, pour une relation, quelque chose en plus. Il paraît anormal de refuser ce quelque chose en plus, ce William Saurin du couple qu'est le mariage, à deux personnes qui s'aiment, sous prétexte qu'elles sont du même sexe.

    Dans cette perspective d'obsession de filiation, la procéation médicalement assistée apparaît comme un désir naturel pour ces couples : depuis des siècles, on rabâche que seuls les enfants du sang ont, ou devraient avoir, une valeur et une place dans la famille. Mais surtout, elle remet en question l'invisibilité de la PMA ; lorsqu'un couple de femmes conçoit, on se doute bien qu'il y a eu un donneur quelque part.
    C'est une occasion en or de travailler à défoncer la présomption stupide que l'enfant biologique est plus naturel que l'enfant adopté ou issu d'un don. Après tout, ce qui compte, ce ne sont pas les gènes, mais la force de l'amour qui unit un groupe de personnes décidant de s'appeler « famille. » Le problème n'est pas la PMA ; le problème est d'accepter que des personnes non-traditionnelles participent à une structure traditionnelle maintenue dans son but initial, et non atténuée (comme dans le PACS).
    Le seul point où je rejoins partiellement les opposants à la PMA est sur la participation éventuelle de mères porteuses. Cette pratique a déjà cours dans quelques pays, et je suis sceptique quant à la qualité des barrières contre les dérives potentielles. Certains pays émergeants, comme l'Inde, voient déjà des traffics se nouer. Toutefois il en est de même pour les greffes d'organe (il suffit de penser à l'origine des greffons chinois pour se réfugier en tremblant dans les bras de l'Agence de Biomédecine) — et le système français de dons marche plutôt pas mal. Donc j'attendrai d'avoir mal avant de crier, contrairement à d'autres.

    Quoi qu'il en soit, lorsqu'il y aura mariage pour tous, il y aura adoption pour tous, de manière naturelle. Si un individu isolé célibataire peut adopter, si un couple hétérosexuel marié peut adopter, pourquoi un couple homosexuel également marié ne pourrait-il adopter ?

    Adoption et PMA par les couples homosexuels serviront à quelque chose, en plus de créer des familles heureuses. Elles serviront à replacer au centre de la famille cette notion fondamentale qui en a été trop longtemps sous-estimée : l'amour, sans distinction de sexe, de genre, de filiation. Les anciens Grecs avaient un mot pour ça, storgê. Pas l'amour universel, philia. Pas l'amour des sens, éros, et encore moins l'amour divin, agapè. Storgê : le sentiment profond que l'on ressent pour sa famille proche. Au contraire de ce que les conventions cherchent à faire croire, la storgê n'est pas innée, n'est pas évidente, n'est pas liée au sang. Aimer quelqu'un avec qui l'on partage ses gènes, ça ne coule pas forcément de source, ça s'apprend. C'est cela que les opposants aux familles homosexuelles ne comprennent pas. Aucune baguette magique ne vous touche, un jour, et vous fait aimer vos proches. Une famille, ça se construit. C'est dans la durée, dans les épreuves et dans les joies familiales, que naît la storgê.

    La refuser à ceux qui sortent de la tradition n'est pas seulement inepte, mais cruel.

     

    Bibliographie rapide : Aristote, Simone de Beauvoir, Virginie Despentes, Jean-Paul Sartre, mes profs de biologie de la reproduction.

    A lire : Révolte sur la Lune (Robert Heinlein, 1966), utopie futuriste où plusieurs types de familles sont supposés, comme le mariage de groupe, le mariage en lignée, et la polyandrie. En plus, dedans, on trouve, en vrac : la naissance et le fonctionnement d'une intelligence artificielle, comment mener une révolte pour les nuls, considérations économiques sur l'offre, la demande et la valeur des choses, le féminisme comme libération des femmes et des hommes, étude des civilisations de frontière, etc etc.


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  • Monsieur P (comme Pansement) est suivi régulièrement à notre consultation pour ses pansements. Je ne le connaissais pas encore ; j'ai découvert un bon vivant débonnaire qui ne vit pas mal, somme toute, sa condition d'amputé qui cicatrise mal. Bref, j'ai vu son pansement. Et un peu plus ; après un peu de causette, il a sorti son ordonnance de médicaments de son portefeuille et m'a demandé si je pouvais la lui refaire.

    Il y avait les médicaments des diabétiques, ceux des artériopathes, ceux des coronariens et des hypertendus, et ceux des anxiodépressifs. Tout en ALD ; la grande ordonnance A4 bizone était entièrement remplie. Elle était signée d'un interne du semestre précédent. « QSP 3 mois, à renouveller deux fois. »
    Trois mois après, monsieur P avait besoin de son renouvellement. Logique.

    — Écoutez, monsieur P, c'est pas que je veuille pas vous dépanner, dis-je. Mais tout ça c'est des traitements lourds, vaudrait mieux que ce soit votre médecin traitant qui le gère. Moi j'ai pas les connaissances, je ne sais pas tout de votre suivi...
    — Ha, mon médecin traitant, me dit-il. Je l'aime bien, c'est pas ça le problème, mais je l'ai vu une seule fois sur les six derniers mois.
    — Pourquoi ? C'est dommage pour votre suivi...
    — Ha c'est pas que je veux pas, j'ai bien essayé de prendre rendez-vous, mais depuis l'opération je peux plus me déplacer seul à son cabinet. Alors faut qu'il vienne chez moi et il veut pas.
    En effet, monsieur P était venu chez nous en ambulance (donc, couché), et je voyais mal comment il pouvait se déplacer autrement. Même le fauteuil roulant, avec l'état de son pansement, c'est pas gagné-gagné.
    — Et puis, la dernière fois où il est venu, m'a-t-il dit, il m'a pas examiné, c'était que pour faire les papiers de l'invalidité. Il m'a quand même fait payer 74 euros.
    Là, je me suis étranglée.
    — Mais vous habitez où par rapport à lui ?
    J'imaginais déjà la grosse indemnité kilométrique.
    Raté, ils habitent à moins d'un kilomètre l'un de l'autre, en pleine agglomération.
    — Ben la consultation c'est déjà 23 euros, et le déplacement c'est 10 euros. Et comme remplir les papiers ça lui a pris du temps, il a rajouté de l'argent, j'ai pas bien compris pourquoi.
    — Euh... ça lui a pris combien de temps ?
    — Oh, demi-heure.
    — Et il a pas fait votre renouvellement, ni vous a examiné ?
    — Non. Et puis tous les papiers n'étaient pas bons, enfin après avec ma femme on s'est débrouillés... Soixante-cinq ans de mariage !
    — Mais l'ordonnance, qui s'en occupe ?
    — Vous savez, je viens souvent vous voir, à l'hôpital, alors c'est vous et vos collègues...
    L'ordonnance précédente avait été faite en consultation. Sans examen clinique autre que sommaire. Sans suivi médical décent pour un grand diabétique à complications multiples, dont les artères sont bouchées de partout. Un Airbus, dirait Borée.
    Et le tact et mesure, sans déconner ? L'adresse du monsieur est en HLM. Soixante-quatorze euros pour remplir les papiers, c'est un peu salé, d'autant plus venant de la part d'un médecin qui n'a pas examiné son patient polypathologique depuis dix mois.

    Youpi.

    J'ai pas osé demander à quand remontait le dernier fond d'œil, la dernière protéinurie, la dernière créatininémie, la dernière consultation auprès du cardiologue et du diabéto, la dernière hémoglobine glyquée, le dernier Doppler des TSA (ha pardon non, ça on s'en occupe dans le service...), des anti-vitamine K suivis on ne sait trop comment...

    — Vous ne trouvez pas ça un peu léger comme suivi, chez vous, monsieur P ?
    — Ah un peu quand même... Des fois ça va pas bien le diabète, quand même, enfin les infirmières à domicile se débrouillent...
    Ha, c'est peut-être pour ça aussi que la cicatrisation est aussi longue et difficile, tiens.
    — Je ne veux pas juger mon confrère, monsieur P, mais si vous trouvez que vous êtes mal suivi, vous avez tout à fait le droit de changer de crèmerie... Sans tout savoir de la situation, je ne peux pas me prononcer de manière formelle, mais vous avez besoin d'un suivi rapproché, avec des bilans réguliers, et si ça n'est pas fait...
    — Ha, vous savez, ça fait trente-deux ans qu'il me suit, je m'y suis habitué.

    Quelque part, une petite voix me chuchotte que s'il ne s'y était pas habitué, peut-être qu'il aurait encore sa cuisse.

    — J'ai pas envie de changer, me dit-il, presque rigolard. Je l'aime bien. Même si c'est pas un trop bon.

    Que répondre ?

    J'ai recopié l'ordonnance, pour un mois seulement. Et ça m'a fait chier ; pas pour moi. Pour le monsieur.

    Changez de crèmerie.


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  • C'est le week-end. Deux services de la même spécialité, et deux internes d'astreinte : l'une en un, qui gère les appels des urgences, les blocs et son service, l'autre en deux, qui gère le deuxième service. On partage : qui fait vendredi/dimanche en un fait samedi en deux.

    C'est samedi matin. Co, les traits tirés, me passe le téléphone d'astreinte.
    — J'ai rentré un patient dans tes lits, me dit-elle. Un jeune, une catastrophe... Retard psychomoteur sévère, il a syndrome subocclusif, le ventre gonflé comme ça mais il vomit pas, c'est pas la première fois, le scanner montre rien de chirurgical... Du coup on l'a pas opéré, c'était en fin de nuit, faudrait lui mettre une sonde gastrique... On n'y est pas arrivé c'te nuit.

    Il était juste majeur. En chambre double, hélas : le service est plein. L'autre patient doit sortir en fin d'après-midi, on prévoit de bloquer le lit si aucune chambre seule n'accepte de déménager. Sa mère est avec lui, femme d'une cinquantaine d'années aux cheveux noir corbeau, un peu replète, les traits tirés. Lorsque je rentre dans la chambre pour la première fois, elle lui caresse les cheveux.

    Il est recroquevillé, petit, maigre et décharné, dans un grand lit blanc. Un regard suffit à comprendre les grandes lignes de sa vie ; poignets et avant-bras arachnéens sont repliés contre son thorax. De grands yeux noirs, vides, dans son visage émacié. Il n'a jamais parlé, jamais marché.
    Retard psychomoteur profond. La cause ? Tout et rien : le dossier dit polygénique. Dans ma vie d'externe, il y a si longtemps semble-t-il, j'avais fait pas mal de génétique en matières optionnelles. On avait eu un cours là-dessus : des listes et des listes d'allèles, d'associations de mutations, de microdélétions chromosomiques. Beaucoup de science pour, au final, une conclusion terrible : souvent, on ne sait pas d'où ça vient. Sa mère n'est pas handicapée ; sans doute que le père non plus. Des mutations qui traînent.
    Shit happens.

    Il me fait peur, ce prince silencieux. Je n'ai pas l'habitude des handicaps aussi profonds ; je n'en ai jamais vu. Après m'être présentée à sa mère, je lui dis bonjour, essaye d'établir un contact. Peine perdue : ses yeux ne bougeront pas. Je ne sais même pas s'il m'entend, n'ose pas demander s'il est sourd. Poser ma main sur un poignet osseux, frotter doucement avec mon pouce — un tic, dès que j'examine quelqu'un — pas de réaction. Alors je palpe délicatement son ventre, distendu. Douloureux ? Va savoir. Si ce n'était pour les mouvements ventilatoires, on croirait un grand mannequin échoué là, un peu tourné sur le côté, membres rétractés, scoliose majeure, fixant le plafond.
    Il communique plus d'habitude, me dit sa mère. Plus ? C'est-à-dire qu'il suit des yeux. Pas toujours mais souvent. Il ne sourit pas, mais son expression, parfois, change. Surtout quand il est avec son petit frère. On les installe côte à côte sur un grand tapis, et ils se parlent, dit-elle. Avec les yeux. Ils sont dans la même institution, vous savez.

    Poker face. Surtout, surtout, ne pas accuser le coup. Ha, c'est bien, s'ils sont ensemble, dis-je.
    Oui... surtout que son frère est plus renfermé, plus... Ça lui fait du bien de voir C****.
    Re-poker face. Possible d'accuser un retard psychomoteur encore plus sévère que celui de ce jeune homme ?

    Aouch.

    Et qu'expliquer à la mère ? Il est impiquable, on va demander à un anesthésiste de lui poser une voie, faire un bilan ionique et l'hydrater en conséquence. On va réessayer de lui poser une sonde gastrique (au vu du scanner et de la clinique, quelqu'un sans retard moteur cérébral qui aurait eu le grêle et l'estomac autant pleins aurait rendu tripes et boyaux depuis longtemps). L'IDE du matin est la reine des gastriques chez les patients âgés, agités et opposants. Si elle n'arrive pas du premier coup, promis, j'appelle les endoscopistes.

    En fait, je les appelle dès la sortie de la chambre. 14 heures, ils me disent, là, ils ont deux hémorragies digestives sur les bras. OK, merci, c'est noté.
    La tentative de SNG par l'IDE est un échec, bien sûr : il n'avale pas, son cou d'oiseau est déformé par la scoliose et les rétractions musculaires. Enfin la meilleure personne du service a essayé, on n'a pas de remords.

    En fin de matinée, le ionogramme fait peur. Troisième secteur, nous voilà. Je rappelle l'anesthésiste pour avoir son avis sur ce qu'il faut lui passer dans les veines.

    Puis je vais manger chez mes parents, qui habitent à côté de l'hôpital. On en était au café au salon lorsque le portable d'astreinte sonne. C'est l'infirmière du service, sous le choc.
    — Stockholm, faut que tu viennes. Le jeune C**** a fait l'arrêt. Les réas sont là.
    J'arrive.

    Sauter dans la voiture, conduire vite à l'hôpital, mais sans faire de folie : les réas sont là, et je me doute de l'issue.
    Personne dans son bon sens n'irait réanimer ce pauvre garçon.
    Je me gare quand même comme une merde au plus près de la porte.

    Les infirmières sont hagardes. Il est mort, disent-elles. Il est mort.
    Elles ont pourtant l'habitude des décès ; nous avons des patients lourds, le service est parfois une extension des soins intensifs, et nous avons aussi des patients âgés, des hébergements d'onco, des prises en charges palliatives...
    Moi aussi, je suis secouée. Un jeune, même aussi lourdement handicapé, ça fait toujours plus d'effet.

    Il aura inhalé sur un effort de vomissement. Arrêt hypoxique. Ironie du sort, il va être deux heures : les brancardiers arrivent pour l'amener aux endoscopistes. Pour poser une sonde nasogastrique. Ils repartiront bredouille.

    Je rentre dans la chambre. Il faut bien rédiger le certificat de décès. Même si j'ai la parole du réanimateur, reparti dans son service. Et c'est un dernier respect.
    Ne jamais rédiger un certificat de décès sans avoir vu le corps. Même si un chef a déjà identifié la mort et te dis quoi mettre. Même si c'est un décès attendu dont on connaît les causes. Une histoire d'humanité. 

    La mère, agenouillée par terre, sanglote, agripée à la main gauche de son fils ; elle se redresse et l'entoure de ses bras, toujours pleurant. L'infirmière du secteur, debout au pied du lit, lui est invisible, comme moi. Quelqu'un a eu la bonne idée de tirer le rideau séparant les deux lits ; j'imagine que le monsieur de la vésicule se fait tout petit. Ses pieds dépassent, il est assis dans le fauteuil, au plus loin du garçon mort. On l'aura oublié, dans la commotion — et il n'ose pas sortir, parce que pour sortir, il faut traverser la chambre et passer devant l'autre lit, celui du deuil.

    C'est la première fois que je vois « une famille » avec son mort, d'habitude je les vois dehors la chambre, c'est inhabituel, ce n'est pas normal.
    L'infirmière glisse vers moi, pâle comme un spectre, et me chuchotte le pire, que je suspecte depuis l'appel. Il est mort devant sa mère.

    Un malaise, elle a sonné. Les soignantes ont constaté l'arrêt. Par humanité envers la mère, mais sans conviction, elles ont massé pendant que d'autres appelaient la réa. La première décision du réanimateur, bien sûr, fut de faire sortir la mère et de décider, avec elle, de ne pas s'acharner.

    Depuis, elle est comme ça.

    A deux, nous parvenons, doucement, à la faire se relever et s'assoir. Puis sortir, en expliquant qu'on va faire sa toilette. Que tout de suite après on viendra la chercher. En attendant, je resterai avec elle dans le petit salon.

    Du coin de l'œil, je vois monsieur Vésicule attraper son sac et sortir aussi vite qu'il pouvait le faire sans courir. Il a déjà ses papiers de sortie, bon vent. En voilà un qui, la prochaine fois, exigera une chambre seule.

    L'heure passée dans ce petit salon est l'une des plus oppressantes que j'ai vécues à l'hôpital. On l'appelait « petit salon » en raison de sa taille, bien sûr : huit, neuf, mètres carrés, encombrés d'une grande table ronde avec des chaises, d'une vitrine, de prospectus et de magazines... Mais surtout il a une porte qui ferme. Le « grand salon » est plus agréable : il y a la lumière du jour, une belle plante verte, l'espace est plus aéré, moins oppressant... mais il est ouvert à tous les vents devant le secrétariat. C'est toujours dans le petit salon qu'on voit les familles. C'est une pièce que nombre d'internes du service détestent cordialement. Il y fait chaud, la lumière artificielle y est insuffisante, et on n'y vient jamais faire des choses agréables. Sauf la fois où une famille, trop contente de la sortie de réa d'un de leurs parents, avait amené des bières pour tout le service. Avec de beaux verres, et tout. C'était peu de temps auparavant. Je revois le frère remplir un verre élancé de bière blonde et le lever pour trinquer avec Chef-Chéri.

    L'ambiance, aujourd'hui, est moins détendue. Les dix premières minutes sont passées dans un silence inconfortable ; je ne savais pas comment interrompre le flot de larmes. Plutôt envie de le laisser couler, en fait. J'ai appelé son conjoint. Pas le père de l'enfant. Des enfants.
    Peu à peu, elle me raconte son histoire. Quatre enfants. Quatre retards psychomoteurs profonds, tous quatre d'origine génétique. Celui qu'elle vient de perdre — celui-là était le moins handicapé. Son frère ainé, déjà disparu, sur un épisode similaire. Les deux autres... L'un d'entre eux, celui du tapis, c'est pour lui qu'elle se fait le plus de soucis. Il est le moins atteint des deux, mais elle ne sait pas comment lui annoncer la mort de son frère.
    Je n'ose pas suggérer que, peut-être, il ne s'en rendra pas compte. Sans lui renier son humanité, j'ai du mal à voir comment il peut conceptualiser la mort. L'absence, peut-être ? Toujours, leur mère est persuadée qu'il ressentira le décès. Pleure de ne savoir lui expliquer. Et moi, je regarde mes ongles en faisant des bruits empathiques avec ma bouche. J'aimerais savoir pourquoi pas de diagnostic anténatal après le premier. Ne pouvait-on faire une chorio ou une amniocentèse, identifier des marqueurs, interrompre la grossesse ? Quatre calvaires identiques... Seize, dix-huit, années de vie, mais quelle vie ? Sans contact, condamnés à l'immobilité, aux escarres ? J'aimerais savoir pourquoi poursuivre ne serait-ce que l'idée de procréer ; avec 100% de la fratrie handicapée, j'imagine mal des traits récessifs. J'aimerais savoir comment, où trouver la force d'aimer et de soigner quatre enfants qui, jamais, ne pourront sourire, et sont condamnés à mourir très jeunes.

    Après un trop long moment, son conjoint arrive, accompagné d'autres membres de la famille. Je m'attarde encore un peu : serrer les mains, expliquer... Et, enfin, partir, et remplir le bon bleu, le certificat de décès.

    Les soignantes ont fini la toilette funèbre. Monsieur Vésicule a disparu ; son rendez-vous post-op est resté en salle de soins, en fait. Je le mets dans le casier de la secrétaire, on lui enverra lundi. Les deux infirmières du service s'asseyent à côté de moi. On est toutes les trois dans la même tranche d'âge. Avec tout ça, il est déjà quatre heures. Avec tout ça, une seule infirmière a fait le tour des deux secteurs. On se regarde.
    — Les autres vont bien ? demandai-je.
    — Oh, oui.

    Silence. 

    — Il reste du Nutella en tisanerie ?
    — J'crois...

    Nouvel échange de regards. D'un seul mouvement, nous nous levons et partons vers le Nutella.

    Tant pis : la contre-visite aura du retard.


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  • Il y a des films qu'on regarde un peu au pif, à cause de l'acteur principal, à cause du pitch, à cause de l'esthétique promise, ou à cause du fait qu'on est coincé dans une chambre d'hôtel sans internet et qu'on les avait téléchargés quelques jours plus tôt. Équilibrium remplissait tous ces critères : Christian Bale, dystopie, concept art prometteur, fin de congrès. Et, au final, une découverte magnifique ; sans doute la plus belle dystopie originale filmée depuis le premier Matrix (V pour Vendetta est une adaptation). Les critiques ont accusé Équilibrium de nombreux maux, dont le moindre est d'être un plagiat honteux de Farhenheit 451 et, pour les plus cultivés, de 1984 et du Meilleur des Mondes. C'est vrai, et c'est faux. Les inspirations sont évidentes : le soma, les télécrans, la Police de la Pensée et les Pompiers, Big Brother devenu le Père... On pourrait aussi tracer des parallèles avec Gattaca, la Ferme des Animaux... C'est la dystopie d'un régime totalitaire, contrôlant les masses par une propagande incessante et une substance psychogène, et le résultat final dépasse la somme des inspirations pour réaliser un film très, très bien.

    (Parce qu'il faut que ça sorte : personne n'a accusé Matrix de plagiat, or la trilogie reprend les clichés les plus éculés et l'esthétique cuir/latex du genre cyberpunk, Neuromancier en tête de liste, mais c'est moins connu alors les critiques s'en foutent.)

    Entre autres outils narratifs, le genre est utilisé de manière très intelligente pour renforcer le message du film. Deux forces s'opposent : le pouvoir en place du Tetragrammaton, contrôlant la population au moyen du Prozium qui supprime les émotions, et les rebelles, qui ne prennent pas de Prozium et cherchent à renouer avec une certaine poésie engagée.
    Je râle souvent que les auteurs et cinéastes de SF prennent des peines pas croyables à créer des mondes et des sociétés entiers sans repenser les rapports de genre. Ce n'est pas le cas de Kurt Weimer qui, plutôt que d'utiliser un modèle de genre unique et standardisé pour tout son univers, s'en sert très bien pour différencier le Tetragrammaton des rebelles.

    Postulat de départ : le Tetragrammaton est un patriarcat oppressif à l'ancienne. Il n'y a pas de femmes dans son sévère appareil étatique :

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Ici, les Ecclésiastes à l'entrainement

    Pourtant, Équilibrium ne tombe pas dans l'ornière de nombreux films de SF, qui « oublient » de représenter des femmes (la trilogie originale de Star Wars est sans doute l'exemple le plus célèbre). Les foules comportent bel et bien des femmes :

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

     

    Mais les seules femmes présentées comme « acceptables » par le pouvoir sont des épouses, comme celle du héros. Elles n'ont aucun rôle public ; tous les emplois du régime que l'ont voit sont détenus par des hommes.

    En revanche, la résistance, elle, est féminisée, tant au niveau du commandement que des simples sympathisants :

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Le chef, la sous-cheffe et le sous-sous-chef

     

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Marchons gaiment dans les ruines de l'avant-Prozium

    On peut se poser des questions sur l'omniprésence de dessins de pin ups dans les lieux de résistance. Les images de pin ups sont sans doute le cliché sexiste de la blonde bien carrossée dont la devise est « sois belle et tais-toi. » Mais regardez de nouveau la vidéo de la symphonie de Beethoven ; il y a des tas d'objets genrés dans cette pièce. Les pin ups, mais aussi des flacons de parfum, les Contes de ma Mère l'Oye, des gadgets pseudoscientifiques, une poupée, des modèles réduits de voitures... On peut imaginer que, après plusieurs années, voire probablement plusieurs décennies, sous Prozium, la genèse de ces objets se soit perdue. Lorsque la résistance amasse des trésors imbibés de sentiments, c'est pour leur caractère transcendant : un dessin de pin up est plus qu'un bout de papier, c'est l'incarnation de fantasmes. Une boule à neige avec la Tour Eiffel, c'est un rêve de voyage. Une boule à facettes est plus qu'un ensemble de miroirs, elle parle de fête et de danse. Les objets que l'on voit sont genrés pour le spectateur, mais, dans le contexte du film, avant de parler de genre ils parlent de « valeur sentimentale ajoutée, » et leur diversité les empêche de tomber dans l'ornière réductrice du sexisme cinématographique.

    Les rôles principaux sont pourtant majoritairement masculins : Preston, l'Ecclésiaste sur la voie de la rebellion, ses coéquipiers, le chef de la résistance... Le film présente deux personnages féminins majeurs : une « rebelle des sentiments », et l'épouse de Preston, toutes deux arrêtées et condamnées à mort pour le même crime, éprouver des sentiments. Il est facile de trouver là l'antique association des femmes aux sentiments, à la poésie et le reste. Là où Kurt Wiemer se détache du lot, c'est que, reprenant à son compte les esthètes du dix-neuvième siècle, il fait du sentiment la chose unisexe et universelle qu'il est. Deux femmes, avec lesquelles Preston crée des liens forts (la seconde par culpabilité envers la première et non pas amour), ressentent. Mais les hommes aussi. Preston est viril, fort, combatif, qualité traditionnellement masculines, mais il pleure d'émotion en écoutant une symphonie, et transi par la beauté de l'aurore sur la ville. Il a deux enfants, un garçon et une fille, tous deux rebelles affectifs, et les élève seul, sans jérémiades sur l'absence d'élément féminin. Il conserve un ruban parfumé ayant appartenu à son épouse morte, et sa virilité n'en souffre pas. Philosophiquement, Preston est l'héritier des Werther, des Cyrano, des Athos, ces héros romantiques virils au cœur sensible, une espèce traquée et abattue à vue par Hollywood. Preston est un guerrier, et possède ce que les Japonais appelaient bushi no nasake, la douceur du guerrier.

    Et Preston, qui démontre avec éclat son non-conformisme aux valeurs genrées du patriarcat moderne, s'oppose en tout point à sa hiérarchie. Le sentiment vrai est banni de cette dictature de la pensée, où il est difficile de ne pas voir un reflet des dérives de notre société. Les autres personnages du Tetragrammaton sont dépourvus de ces valeurs devenues féminines en 2012 : son coéquipier (superbe acteur, d'ailleurs), son supérieur, sont des « vrais hommes », tueurs insensibles comme on en voit trop dans les salles obscures, chassant avec une obsession maladive toute faiblesse « féminine » qui menacerait leur précaire virilité. En exposant son héros comme un être humain complet,  possédant au plus haut degrés des valeurs tant féminines que masculines, Kurt Weimer en fait un plaidoyer vibrant pour une société plus égalitaire. En se réappropriant des valeurs devenues, au cours du vingtième siècle, féminines, Preston construit un pont entre l'homme viril et la femmelette. Parallèlement, le personnage de Mary, condamné à mort pour « crime de sens », est un personnage résistant. Son attirance pour les sensations n'est pas issue de son genre, mais d'un cheminement philosophique :

    Il n'est pas question, ici, de ressentir pour vivre selon sa nature de femme, un message pourtant défendu par nombre de personnages féminins qui, lorsqu'elles expriment leur passion des sentiments à un homme, le font pour séduire, pour être des vierges des bois, des feux follets. Ici, le but de l'existence est de ressentir, au contraire de la vie utilitariste de Preston. Les émotions évoquées ne sont d'ailleurs pas « féminines », paix, amour, joie... Ce sont des émotions « mixtes » : amour, oui, mais aussi colère, tristesse. On ressent comme on se bat ; des flash-backs montrent d'ailleurs Mary mener des actes de résistance qui, pour être non-violents, n'en sont pas moins forts.

    Il n'est pas question non plus pour Preston de renoncer à sa violence masculine, défendant le patriarcat. Pas d'émasculation psychologique : Preston est un guerrier, et il le reste. Il ne lui est pas nécessaire, pour rejoindre la résistance, de renoncer à ses talents violents. Toutefois, au long du film, sa violence s'humanise et se canalise. La dernière scène est lourde de symboles ; Preston tue, non pas le Père du régime (mort depuis longtemps, comme Big Brother), mais son image omniprésente. Je ne pense pas que le choix du nom soit un hasard. Plus que le Père, c'est le patriarcat qui meurt. Pour créer une société égalitaire, il est certes nécessaire de libérer les femmes, mais libérer les hommes l'est tout autant. Preston s'affranchit des valeurs monolithiques viriles imposées par le Tetragrammaton : impassibilité, non-communication, répression des émotions. Preston s'affranchit du patriarcat.

    Au final, on peut dire qu'Équilibrium est bel et bien un film féministe. Il utilise des éléments traditionnellement féminins comme éléments de résistance, mais en déconstruisant leur rapport au genre. Ce ne sont pas des émeutes de femmes travaillées par leurs hormones et leur éternel féminin qui menacent le pouvoir patriarcal du Tetragrammaton — comme peuvent l'être des romans de SF des années 70 à tort labellisés féministes. C'est la réapproriation par chaque genre de valeurs traditionnellement correllées à l'autre. C'est la réappropriation des sentiments par les hommes, et celle de la résistance et de l'action par les femmes. Plus encore, c'est l'utilisation du genre comme outil narratif, un phénomène rare en SF et encore plus à Hollywood. La déconstruction du genre est une arme de résistance à l'oppression ; soyez féministes, c'est subversif.


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  • Cet article est pour toi, madame E comme épaule, qui est venue aux Urgences de PériphLand il y a quelques jours à peine.

    Les chefs étant tous en consult à droite et à gauche, c'est l'interne qui s'est sacrifiée pour venir te voir. L'interne-même-pas-d'ortho, hein, mais j'avais eu des conseils avisés en quittant le service :
    Chef1 : Faut lui faire une IRM !
    Chef2 : Surtout pas !

    Donc voilà. Je suis rentrée dans ton box, vaguement briefée par l'urgentiste : douleur d'épaule évoluant depuis 3-4 jours, sans notion de traumatisme. Vala.
    Et je t'ai tout de suite aimée, parce que la première chose que tu m'as dit après bonjour, c'était :
    — Non mais moi je crois pas aux médicaments.
    Tu avais, quoi, la soixantaine ? Soixante-dix ? Qu'on puisse arriver à cet âge-là en disant ça, ça me dépasse. D'autant plus que tu avais fait un AVC sylvien une vingtaine d'années plus tôt. Alors tu m'as confiée que tu prenais un comprimé tous les jours pour la tension. J'imagine que l'aspirine, tu l'avais arrêtée il y a très longtemps, puisque tu ne crois pas aux médicaments.

    Alors tu m'as parlé de ton épaule. Mal depuis samedi, et ces trois dernières nuits tu n'as pas réussi à dormir. Et ton docteur pouvait pas te prendre avant deux semaines (hem...) alors tu es venue aux Urgences.
    Tu n'as rien pris pour la douleur, rien. Je t'ai demandé, plusieurs fois. Rien, nada, que dalle.
    Enfin si, hier tu es allée à la pharmacie, et la pharmacienne t'a vendu des patchs chauffants. Même que, comme elle avait sans doute deux neurones connectés, elle t'a donné un gramme de paracétamol dans son officine. Mais tu n'en as pas acheté, non non, et tu as lourdement insisté sur le mot acheter.

    Alors je t'ai examiné, et j'ai dit des mots de quelqu'un qui sait pas : bursite, coiffe des rotateurs... Tu m'as écoutée, et tu m'as demandé qu'est-ce que j'allais te faire.
    Rien, je t'ai dit. Je te ferai une ordonnance pour une écho à faire en ville. Puis des médicaments contre la douleur.
    Et là, tu m'as regardée avec de grands yeux pâles, et tu m'as dit, comme une petite fille frustrée :
    — Mais je croyais qu'en venant ici je repartirais guérie ! 
    Bin non. Je t'ai expliqué : pas d'urgence diagnostique, le bilan peut attendre quelques jours, mais je te donnerai de quoi ne plus souffrir dans l'intervalle.
    Et tu as boudé. A soixante-dix balais, toute blanche et frêle, avec la bouche qui tire un peu sur le côté à cause du vieil AVC, tu as boudé parce que je ne pouvais pas te guérir là, tout de suite, maintenant. Je t'ai dis qu'on n'avait pas, à l'hôpital, de médicament miracle qui n'existe pas en ville.
    Alors tu t'es lamentée sur les séquelles de l'hémiplégie, et puis dessous est apparu ta peur, ta solitude.
    — Mais je suis toute seule chez moi, comment je vais faire ?
    Je vais te mettre une attelle en plus, je suis bonne fille...
    — Mais comment je vais la mettre, moi qui suis toute seule ?
    Elles sont faciles à mettre, c'est comme des grosses écharpes, la pharmacienne vous montrera...
    — Et l'échographie, je peux la faire ici ?
    — Oui, vous pouvez prendre rendez-vous en radiologie à l'hôpital, mais on va pas vous la faire tout de suite...
    Et là tu as re-boudé, faisant la moue, puis reparlant de ton hémiplégie... Tu voulais une aide à domicile. J'ai dit que l'urgentiste s'en occuperait, mais que c'était pas sûr que tu puisses l'avoir, et encore moins là tout de suite maintenant (d'autant plus que, en fait, tu te servais  bien de ton épaule)

    Et moi je n'avais qu'une envie, sortir du box. Ne plus t'entendre pleurer pour être guérie tout de suite.

    Je t'ai expliqué les antalgiques : de l'Ixprim, forme combinée, pour toi qui n'aimes pas les médicaments, ça fait moins de gélules à prendre. Un peu d'anti-inflammatoires. L'attelle. Le rendez-vous à prendre en ville. Que non, je n'allais pas te garder hospitalisée pour ça.

    Et puis j'ai fini par partir, parce qu'avec tes histoires de ne pas vouloir prendre de médicaments, tu m'avais chauffé les oreilles. Tu n'avais pas la semi-excuse des jeunots qui n'ont jamais été malades de leur vie pour croire qu'on avait une baguette magique. Tu as fait un AVC, tu en gardes quelques séquelles motrices. Et tes conceptions de la médecine, comment te le dire gentiment... Non, on ne peut pas te le dire gentiment.

    Pour le rendez-vous avec un chirurgien, tu m'as demandé où aller. J'ai dit qu'à l'hôpital ils étaient quatre. Qu'à la clinique ils étaient trois. Que tu pouvais aller où tu voulais. Tu m'as demandé de réciter la litanie des noms. Je l'ai fait.

    Je pense que tu iras à la clinique. Pour acheter plus cher de meilleurs soins que dans ces Urgences où on ne t'a pas soignée. Sauf que tu seras surprise : ils ne font pas de dépassements d'honoraires pour les consultations.


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