• A la télé ou dans les films, une urgence chirurgicale, c'est ça :

    Monsieur Malaubide passe la porte des Urgences avec son mal au ventre et arrêt du transit apparu il y a quelques heures. Un chirurgien pose aussitôt la main sur son ventre et dit "péritonite." Dix minutes après, monsieur Malaubide est endormi à poil sur une table d'op, un tuyau dans le gosier, prêt à faire suturer son ulcère gastrique perforé.

    En vrai, c'est un peu plus long.

    Monsieur Malaubide passe la porte des Urgences. Comme c'est sa femme qui l'a amené, et qu'il va bien en dehors de son mal au ventre, il attend une petite demi-heure pour les formalités administratives. 
    Ensuite, il passe le dispatching où on le met sur un brancard dans un box. Ensuite, un.e infirmièr.e vient lui faire une prise de sang : prélever une quantité impressionnante de tubes faisant partie du "bilan du ventre qui fait mal" protocolisé, destiné à gagner du temps.
    Ensuite... ça dépend.
    Y'a l'externe qui vient l'examiner et qui, comme de juste, ne sait pas ce qu'il a. Parce que les externes, personne ne leur apprend ce qu'est une défense. Et si, en plus, c'est un D2 à sa première garde, il va mettre, montre en main, une heure à l'examiner et à se pignoler sur un éventuel signe de Babinski au pied gauche (en tout cas, c'était ce que je faisais en D2).
    Puis y'a l'interne ou le chef. Qui va palper le ventre, avec une sensibilité et une spécificité de 50% quant au trouvage d'une défense abdominale. Mais en fait c'est pas grave, puisqu'il va demander un scanner.
    Que le radiologue fera... quand il pourra. Sur la garde, par exemple. Comme la garde commence à 18 heurs, s'il est 15 heures, voilà, quoi.

    Une fois les résultats du scanner obtenus, alors, on appelera l'interne de chirurgie d'astreinte. Qui va papouiller le ventre avec une sensibilité de 75% et une spécificité de 80% s'il ou elle passé plus d'un mois en chirurgie digestive. Dire "ha oui, y'a une défense", regarder le scanner, dire "y'a un trou" et appeler le ou la cheffe. 
    Deux cas de figure : soit le chef lui fait assez confiance pour le laisser organiser le bloc direct, soit il ou elle passe examiner monsieur Malaubide avant. Et ensuite, faut trouver une place au bloc.

    Parce que les neurochirs passent toujours avant tout le monde (à juste titre), et ont toujours des tonnes d'urgences.
    Parce que les vasculaires n'ont pas fini leur programme.
    Parce que les orthopédistes ont commencé un fracas de jambe qui va leur prendre la moitié de la nuit.
    Parce que les urologues greffent.
    Parce que y'a un prélèvement multi-organes en attente, et que ça n'attend pas longtemps.
    Parce que, vu le taux d'occupation des salles, il est illusoire de faire le matin un rajout au programme avant 15 ou 16 heures.
    Parce que, vu que niveau personnel les blocs sont ric-rac, il est encore plus illusoire d'ouvrir une nouvelle salle. Sauf la salle d'urgence, mais on en parlera après.

    Le pire, c'est que tout le monde est de bonne volonté. L'anesthésiste de garde va faire tout son possible pour ouvrir une salle en plus, les radiologues ont des plages réservées aux urgences dans la journée et font bien tourner leurs machines, et les urgentistes essayent de se reproduire .

    Dans le meilleur des cas, une urgences chirurgicale sera prise au bloc après 2 à 3 heures d'attente.

    Et ça urge vraiment ? me direz-vous.

    Là, c'est autre chose.

    Pire des cas : le patient arrive en arrêt cardiaque sur un traumatisme majeur. Là, c'est simple : le SAMU le pose au déchocage, les chirurgiens arrivent (ou, le plus souvent, sont déjà là), enfilent une paire de gants et zaï, on lui fend la caisse. On ne le monte au bloc que si la chirurgie de ressucitation permet à son cœur de repartir.
    Moins pire : le patient arrive très pas bien. On ne parle pas de monsieur Malaubide, là, mais de madame Dissectionaortique, de madame Rupturedanévrysmedelaorteabdominale, de monsieur Hémothoraxmassifsuravépé. On zappe la case "accueil des urgences", et on passe au scanner si on a le temps. Entendez que, en recevant l'appel de la régulation du 15, les radiologues laissent tomber ce qu'il y a en train, mettent tant le programme que les urgences différées en standby, et attendent l'arrivée du malade. Ensuite, on passe au bloc. Un programme de chirurgie réglée aura probablement été interrompu pour dégager une équipe anesthésique et infirmière, et la fameuse salle d'urgence pourvue de personnel ainsi arraché à la première salle disponible. 

    Le reste, c'est ce qu'on appelle les urgences différées. Qui attendent. Qui peuvent attendre. Mais pas trop. Mais un peu. Mais pas trop.

    Une appendicite aiguë simple (donc en absence de péritonite, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit) peut attendre le lendemain. De même qu'une cholécystite aiguë chirurgicale. Un syndrome occlusif sans signes de gravité, avec un traitement médical bien conduit, n'est pas forcément à pousser au bloc au final.
    Il ne faut pas confondre hâte et précipitation. Opérer au milieu de la nuit entraîne davantage de complications post-opératoires. Mieux vaut être opéré par un.e chirurgien.ne réveillé.e, et endormi par un anesthésiste qui n'est pas en fin de garde, que par des gens qui voient double parce qu'il est quatre heures du matin et qu'ils sont là depuis huit heures la veille. Et qui, pour les chirurgiens, ont souvent un programme opératoire le lendemain (le repos de garde est hélas loin d'être acquis pour les seniors).
    Mais les contraintes matéreilles font que les urgences différées, on les opère dès qu'on peut. Parce que la prise en charge initiale a été longue et qu'on ne veut pas différer plus. Parce que le lendemain le programme est blindé et qu'on ne pourra pas les caser avant 19h. Parce que l'hôpital idéal n'existe pas.

    Le caractère différé d'une urgence chirurgicale ne doit pas non plus servir d'excuse à un retard diagnostic, ou à un dysfonctionnement institutionnel menant à des retards majeurs. Mais ça n'est pas parce qu'il faut s'en occuper rapidement qu'il faut tomber dans l'excès inverse du souhait d'instantanéité.


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  • Nuit. Un rêve, complexe, lucide — il y a la journée passée, des histoires étranges, et des relents freudiens, en contrôle partiel. Quelque chose me marche dessus, quatre pattes petites et velues ; un rouet hésitant achève de me réveiller. Les vibrisses du chat me chatouillent le cou. La machine à ronrons se roule en boule dans mon cou, en manque de caresses : l'heure du câlin matinal et rituel est déjà passée depuis longtemps.

    Samedi matin. Les ronronnements se font plus forts, plus insistants, lorsque je gratouille machinalement le menton du bestiau, dont la fourrure tiède est encore en désordre. Nous sommes deux à être mal réveillées.

    Journée rude, hier. Semaine éprouvante, et mois compliqué. Internes en sous-effectif, du travail par dessus la tête. Hier, j'étais au bloc au lieu de consulter — puis il a fallu consulter en sortant du bloc. Des vrais dossiers, pas de simples surveillances de pneumothorax qui vont bien. Douleur chronique post-thoracotomie. Sevrage tabagique et pneumothorax (oh, qu'il était chiant, lui, avec ses théories du complot). Réfection de pansement de thoracostomie. Se demander si un patient, qu'on devait revoir chaque semaine, n'est pas mort et qu'on ne l'ait pas su — deux semaines qu'il ne vient pas, et pas le temps d'appeler le médecin traitant. Ou alors il est guéri. Les couples âgés pour qui la simple installation dans la salle de consultation est une aventure — pour gagner du temps, j'ai beau ne pas faire assoir le consultant et commencer de suite à retirer la chemise, on ne peut couper au rituel. La dame jeune avec ses douleurs post opératoires, qui est anti-médicaments, mais finalement contente d'avoir une prescription non homéopathique, qu'il a fallu faire parler et écouter, déversant sa douleur insupportable sur ma blouse. On se connaissait — plutôt, elle m'a reconnue. Comme la jeune fille, vue aux Urgences après les consultations, venant pour une récidive de pneumothorax, m'a reconnue. Et m'a demandé comment ma grossesse s'était déroulée. Moment de flottement.

    La chatte se retourne et s'étire, me piétine un coup, et revient en position initiale.

    Mon cahier de chirurgie à compléter. J'ai pris du retard. Des petites choses à compléter, mais ce sont elles qui sont importantes : la manière qu'a ChefChéri de tenir le dissecteur, le geste permettant de récliner l'isthme thyroïdien qui gêne sur les trachéotomies... Quel fil utiliser, avec quelle courbure d'aiguille...

    Samedi matin. Aller acheter à manger. Faire le ménage (ou pas). Un jour, peut-être. Pour l'instant, je plane entre deux eaux, dans les limbes du sommeil.

    Le co-interne, sorti du bloc à neuf heures du soir, qui m'a repris le téléphone déjà fatigué. ChefChéri avec lui, les traits tirés, ravaudés par la concentration. Transmissions rapides. ChefChéri qui râle que l'une de mes entrées en urgence serait à opérer demain. Mais 92 ans — un drain sous locale suffira, il souffle. Puis part vers son bureau en traînant des savates. Il n'aime plus les blocs difficiles. Aujourd'hui a été compliqué pour tout le monde. CheftaineChérie n'avait pas d'interne, ni d'externe, juste une instrumentiste de bonne volonté : allô Stockholm, faut qu'tu viennes au bloc, j'ai besoin de toi. Et pendant ce temps, dans l'autre salle, ChefChéri qui ramait, avec l'interne et l'externe. Puis deux autres ChefChéris venus aider. Chirurgie complexe et compliquée en terrain miné, en urgence, chez un patient déjà bien fatigué. Le service après-vente, en thoracique, est souvent plus simple qu'en digestif. Mais quand ça beurre, ça beurre tout autant.

    J'entrouvre un œil. Sans lunettes, le demi-jour noir et blanc de ma chambre prend des allures de brume. La chatte me voit bouger et grogner un peu. Chic, on se lève ? Elle court se percher sur l'étagère, faire du bruit, pour accélérer le lever des troupes. Je lui râle dessus et l'enferme dans la pièce voisine. Se retourner, se rendormir.

    Putain de biblio. Contente d'avoir fini, ou presque. Les boîtes mail ont chauffé. Moins d'un mois pour remonter un projet depuis le début et, bien sûr, la visite au statisticien remise au plus tard possible. Il y aura encore des échanges de mail dans le week-end, avant le dépôt du projet, mais le plus dur est fait. Logiciel magique de biblio, qui construit tout seul la liste de références. Une médaille à donner aux programmeurs.

    La chatte pousse doucement la porte et revient se coucher en rond à côté de moi, puisqu'on ne se lève pas. La grasse matinée est un concept qu'elle a parfois du mal à intégrer. Le nez dans sa fourrure, un filet de bave coulant sur l'oreiller, je me rendors. Le travail attendra encore une heure. Ou peut-être deux. Ou jamais. Je fantasme de vacances, deux semaines sans rien faire, deux semaines rien qu'à moi. Trop de choses à faire. Sauf le samedi matin. Le samedi matin, plutôt que dédié à dormir, l'est chez moi à rêver.


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  • ATTENTION, SPOILERS COUVRANT L'INTÉGRALITÉ DES SEPT SAISONS DIFFUSÉES DEPUIS 2005.

    Lisez à vos risques et périls.

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  • La bonne SF, la bonne fantasy, c'est quoi, d'abord ?

    Aujourd'hui, les littératures et les films de l'imaginaire semblent plus populaires que jamais : du Seigneur des Anneaux à Harry Potter, de Twilight aux reboots de Star Trek, des Avengers à Guillaume Musso, de Marc Lévy à Prométhéus et aux Hunger Games, une très grosse partie de ce qui fait du fric plus ou moins culturel en ce début de millénaire comporte :
    - des aliens,
    - diverses divinités, déchues ou non,
    - des fantômes, réincarnations etc,
    - des créatures fantastiques traditionnelles plus ou moins relookées,
    - et j'en passe, vous voyez le tableau.

    Si tu es écrivain, réalisateur ou quoi, et que t'as pas d'Imaginaire dans ton produit, non mais allô, quoi !

    Pardon.

    Toujours est-il que ces ressorts scénaristiques sont passés du rang de sous-littérature et de séries B d'il y a trente ans au must have des productions récentes. Et, sans vouloir faire ma snob, c'était mieux avant. L'Âge d'Or de la science-fiction, ce sont les années 1940-1960 : Bradbury, Herbert, Heinlein, Vonnegut. Clarke, Asimov. Le cycle d'Hypérion, publié à partir de 1989, fait figure de fleur tardive. Ce sont des œuvres, et des auteurs, qui ont imbibé notre imaginaire, qui ont façonné notre perception du futur, et, souvent, le grand public n'en retient que les éléments les plus marquants. Planète désertique, quête du héros, robots sentients, dystopies totalitaires, autant d'éléments réutilisés jusqu'à la nausée par la suite, avec une superficialité qui n'a d'égale que leur insanité. Si, dans le mythe du sauveur blanc d'Avatar, rien n'était nouveau, le monde a hurlé au génie devant la nouveauté du seul univers, qui renonçait aux étendues sablonneuses et aux rochers glaciaux pour réinventer les jungles mortelles.

    Pour le cinéma, la période royale a été un peu plus tardive, et moins marquée : les vrais bons films de SF sont rares, et ceux de fantasy encore plus. L'histoire du cinéma de l'imaginaire est parsemée de joyaux, mais au milieu d'une quantité telle de navets que c'en est décourageant. Pour une bonne trilogie Star Wars, pour un remarquable Moon, pour un innovant Alien, pour un premier Matrix qui vous mettent le cerveau à l'envers, combien, sinon de bouses, tout au moins de films quelconques ? Et, surtout, combien de films, combien de livres, qui utilisent les ficelles narratives de l'Imaginaire pour pallier aux déficiences de leur scénario ? Combien de fois un deus ex machina fantastique ou futuriste est-il la seule solution de sauvetage du scénario ?

    Ce qui fait la différence entre le cycle des Robots et son infâme adaptation cinématographique,
    Entre Révolte sur la Lune et les derniers tomes des Hunger Games,
    Entre Farenheit 451 et Tron:Legacy,
    Entre Battlestar Galactica et Intelligence Artificielle,
    Entre la mythologie Star Wars et l'insanité Twilight,
    Entre les livres de Tolkien et leur massacre néozélandais,
    Entre Matrix et Prometheus,
    Entre Equilibrium, V pour Vendetta et le dernier volet de Matrix,
    Bref, entre la bonne et la mauvaise imagination, c'est que la bonne imagination pose des questions, tandis que la mauvaise donne des réponses.

    Les genres de l'imaginaire ne sont pas un genre pour les paresseux. Oh, c'est très sympathique de se coller devant un gros space opera qui tâche comme le Cinquième Élément. C'est comme la glace Häggen-Däsz au speculoos : ça stimule les sens, c'est bien bon, mais on ne mangerait pas deux pots d'un coup.
    Le seul but des imaginaires est d'explorer la nature humaine. Prenez des individus, des sociétés, ôtez-leur toutes leurs attaches culturelles et placez-les dans un univers nouveau. Quelles sont les constantes fondamentales des êtres humains ?
    Les éléments imaginaires ne sont là qu'un prétexte ; Harry Potter aurait-il eu autant de succès si sa seule fin avait été de montrer de la magie ? Les livres sont, au final, un poignant hymne à l'amour comme ciment humain. Star Wars aurait-il eu l'impact qu'il a eu, si son propos n'avait été que les sabres lasers ? Alors que son exploration du Bien et du Mal est magnifique ? Les contes martiens de Bradbury ne sont pas qu'une terraformation sympathique, mais un questionnement sur la liberté, l'individualisme, le colonialisme, la censure. Et ces questions philosophiques sont au cœur de toute science fiction, au cœur de toute fantasy. Les voyages de Frodon & Cie en Terre du Milieu ne sont qu'un moyen de replacer la valeur des petites gens au centre des grands combats. Ce qui fait le souffle des imaginaires, c'est ce questionnement perpétuel. Les imaginaires ne prennent rien pour acquis et ont le pouvoir de tout remettre en cause. C'est le questionnement qu'elles ont sur nous, notre nature, nos sociétés, qui en fait des œuvres de grande valeur, et pas les frivolités des phasers et des voyages spaciaux, même si les sabres laser sont cools.

    Les imaginaires sont plus proches des contes philosophiques que du divertissement simple. La chose terrible est que les imaginaires sont extraordinairement séduisantes ; il est tentant d'intégrer quelques-uns de leurs appendices à n'importe quelle œuvre. Si le voyage temporel permet de résoudre une histoire d'amour, pourquoi ne pas l'utiliser ? Et oublier les questions profondes sur les ramifications de nos actes et sur la nature même du temps qu'il permet pourtant ! Si des mémoires robotiques permettent de ressuciter des personnages occis dans les épisodes précédents, pourquoi ne pas s'en servir ? Et oublier les interrogations sur la nature de l'intelligence, de l'empathie, et sur la définition même de l'humain ! Si un cadre dystopique vous est nécessaire pour justifier la psychologie de votre personnage, pourquoi s'en passer ? Et occulter les mécanismes politiques et sociologiques de l'oppression !

    Je vous regarde, vous, les mauvais auteurs des SF, les mauvais scénaristes. La plus douce insulte qu'on puisse vous faire est l'accusation de pédanterie. Vous vous écoutez parler, vous prétendez fournir des réponses mystiques aux questions les plus rationnelles, vous vous embourbez dans vos effets spéciaux et vos tours de magie, vous faites de l'imaginaire sans en comprendre les ficelles, vous faites de l'imaginaire parce que vous êtes incapable d'avoir le souffle d'un Zola pour utiliser la société contemporaine comme cadre de vos dénonciations. Vous faites de l'imaginaire parce que vous êtes incapables de dénoncer quoi que ce soit, et que vous pensez que, sous le vernis des effets spéciaux, l'indigence de votre pensée passera inaperçue. Vous faites de l'imaginaire pour attirer les adolescentes en chaleur dans les salles, en renonçant au pouvoir d'interrogation que vous pourriez avoir. Pire, vous vous servez des imaginaires pour déverser, sous un déguisement nouveau, votre daube bilieuse et dogmatique cent fois réchauffée, pensant avoir le crédit de l'originalité (Prométhéus, je ne t'oublie pas). 

    Vous tous, qui faites du mauvais imaginaire, je vous honnis. C'est vous qui, refusant de remettre vos connaissances en question, renforcez les stéréotypes, en transposant les mécanismes d'oppression de nos sociétés sans les questionner. C'est vous qui, préférant les effets spéciaux à la solidité de votre histoire, faites passer les genres de l'imaginaire pour de la littérature de gare. C'est vous qui, attirés par la vague mercantile, prostituez les imaginaires, les asservissez et les méprisez, ne voyant en eux que des fins et non des moyens. Vous galvaudez leurs esthétiques, leurs codes, pour tenter d'apporter de la profondeur à vos œuvres creuses, tel le geai qui se parait des plumes du paon. 

    Et à vous tous qui méprisez un peu les imaginaires, les classant toujours un cran sous la « vraie » littérature et le « vrai » cinéma : vous pouvez trouver bien plus matière à réflexion sur la nature humaine dans un obscur Moon que dans une adaptation infidèle de Bel-Ami. Les imaginaires vous présenteront des questionnements que les Dostoïevsky, les Maupassant, les Joyce n'osaient même se figurer. En quoi une histoire courte sur un robot humanoïde immortel fait-elle écho à Harriet Beecher Stowe ? En quoi la nouvelle racontant la vie secrète et remarquable d'un étranger à la peau bleue peut-elle se comparer au Voyage du Pélerin, et le dépasse par ses interrogations sur la nature de la foi ? En quoi les tragédies grecques, et leurs rapports au Destin, se retrouvent-elles, encore magnifiées, dans la destinée de l'héritier d'un Duc assassiné ?
    Si l'on peut trouver charmante la morale d'une fable d'Ésope, pourquoi ignorer celle d'historiettes délicates, au prétexte qu'elles ont pour théâtre une Inde travestie sur un autre monde ?
    Si l'on encense le surréalisme gouailleur d'un Queneau, portant aux nues son génie des mots, comment ignorer la sublime Horde du Contrevent d'Alain Damasio, sans doute le travail le plus achevé, le plus ciselé et le plus fou fait en langue française depuis quarante ans ? Le style n'est pas la limite des imaginaires ; dans des mondes, des situations, des univers entièrement nouveaux, la langue doit être réinventée, et seul le traducteur peut être à blâmer pour l'insuffisance de certaines œuvres majeures. Le sens du rythme de Bradbury (et celui de ses excellentissimes traducteurs français, Henri Robillot et Jacques Chambon) vaut celui de Wordsworth, Dan Simmons excelle dans sa verve rabelaisienne et joussive... Tolkien a réinsufflé la vie au style héroïque des chroniques médiévales — créant par ailleurs plusieurs langages s'entrinfluençant dans un univers d'honneur, de devoir et de trahisons. En réalité, il n'y a pas une science-fiction, une fantasy ; chaque auteur se rattache naturellement à un mouvement plus large. Leur dénominateur commun est l'humain, mais leur palette d'expression est immense. Il y a du roman noir, du naturalisme, des romantiques et des poètes. Il y a les gothiques morbides et les désillunionés postmodernes comme les rêveurs lumineux de mythes, transcripteurs de légendes. Il y a les blasés expérimentateurs du Nouveau Roman, les voyeurs des romans de gare ; il y a les inspirés, les philosophes à périodes longues, et les artisans de l'ellipse impressioniste. Il y a tout, dans les imaginaires, et on ne peut pas tout aimer mais, de cette foison d'imagination sortent des trésors. Les imaginaires ne sont contraintes par aucune des limites de la narration conventionnelle ; elles s'y rattachent cependant, car elles s'en nourrissent, et n'explorent de nouveaux mondes que pour mieux refléter le nôtre.

    Si la nature humaine est une constante, notre génie créatif en est l'équation. Ses variables changent d'un siècle à l'autre, d'une culture à l'autre ; libre à chacun d'en préférer certaines. Mais ignorer l'intemporalité de tant d'écrits, de tant de films, au prétexte de leur réappropriation mercantile par certains, est-ce raisonnable ? Je n'aime pas Guerre et Paix ; ma passion pour Madame Bovary est limitée. Je n'ai pas encore compris les Hauts de Hurlevent, bien que j'aime leur beauté sombre. Kubrick m'ennuie, de même qu'Orson Welles. Mais ce sont des œuvres majeures, et je reconnais leurs qualités ; elles sont là, bien réelles, palpables et tangibles. Mais d'autres sont là. D'autres, exclues des manuels scolaires, ostracisées sur trois pauvres étagères par les libraires généralistes, sont aussi fortes, aussi neuves, et placent autant l'humain en leur cœur que les grands de la Renaissance.

    Les bonnes imaginaires sont universalistes. Elles s'adressent à l'humain de tout âge, de toute race, de tout genre. Elles ne cherchent ni à le convaincre, ni à le convertir. Au delà des artifices, elles placent leur spectateur face à lui-même, à ses peurs, ses préjugés, ses acquis. Elles ne cherchent pas à lui imposer leur vision du monde. Leurs interprétations sont multiples, car elles ne donnent jamais une réponse — mais posent une infinité de questions.

     


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  • The 1979 Alien is a much more cerebral movie than its sequels, with the characters (and the audience) genuinely engaged in curiosity about this weirdest of lifeforms... Unfortunately, the films it influenced studied its thrills but not its thinking.

    Rogert Eber

     

    Alien.

    1979. Ou 2122.

    Une planète hostile, froide et nébuleuse.

    Un vaisseau spatial antique, perdu dans l'infini.

    Des morts, aussi inexorables que dans les comptines. Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une, Ellen Ripley, ultime survivante, grâce à sa pugnacité, à sa méfiance, à son courage. Ripley, forte et brute de décoffrage. Autonome, brûlante : un personnage qui crève l'écran, porté par la phénoménale Sigourney Weaver, alors inconnue. Ripley, qui aurait pu être un homme, une chance sur deux, est avant tout un être humain défini par et pour soi-même. Ripley a des seins, mais on ne les voit pas. Ripley a un utérus, mais on s'en cogne, parce que Ripley se bat contre le monstre des monstres, et qu'au final Ripley est seule, avec le chat, à survivre dans cet équipage disparate et mal assorti. Ripley est inquiétante : coupée du monde par son voyage interstellaire, coupée de son équipage par son intelligence, son calme, coupée des relations humaines par sa lutte avec le xénomorphe.

    Le second opus, Aliens, se chargera de nous rappeler que Ripley n'est, somme toute, qu'une femme. On lui découvre une fille sur Terre — grandie, vieillie et morte durant le voyage de sa mère. Premier rappel : une femme, une vraie, ne saurait être sans enfant.

    La machiavélique entreprise Weyland-Yutani la renvoie donc, seule et sans attaches, défendre une colonie glacée contre de multiples aliens. Cette fois, l'équipage est plus sympa : Ripley nouera une relation romantique avec le bellâtre de service. Elle adoptera aussi une blondinette, en remplacement de son enfant perdu. Rassuez-vous, patriarcat : l'indomptable Ripley est rentrée dans le rang, elle a amour masculin et petit enfant.

    Alien 3. Suite immédiate de l'opus précédent. Chéri-Chéri et Blondinette meurent dans la scène d'ouverture ; Ripley est seule au milieu d'une colonie pénitenciaire. Plusieurs xénomorphes dans une atmosphère confinée, et une découverte : Ripley porte en elle l'embryon d'une reine. Femme sans enfants, la revoilà future mère, mère d'un monstre, mais mère tout de même. Mère de la mère des monstres, elle qui s'en voulait le fléau. On joue sur le pathos. Ripley se suicide en se jetant dans une fournaise brûlante, plutôt que de permettre à Weyland-Yutani de s'emparer de l'embryon de la reine. Elle refuse son destin de mère, en meurt.

    Alien Résurrection. L'infâme compagnie W-Y a cloné Ripley à partir de cellules sorties de la fournaise. Cloné Ripley et l'embryon qu'elle porte. Une mini sternotomie plus tard, la reine est née, et la nouvelle Ripley abandonnée à quelques scientifiques pour leur amusement intellectuel. La reine pond ; des braconniers de chair humaine apportent le repas cryogénisé des jeunes xénomorphes. A bord de leur vaisseau, une jeune femme brune aux cheveux courts, androgyne, qui tient tête à ses rustres compagnons d'équipage : rassurez-vous, c'est une androïde.

    Pendant ce temps, la nouvelle Ripley se souvient de la blondinette et pleure. Qu'importe, la brunette androïde lui servira d'enfant de substitution.
    D'ailleurs, Ripley ne manque pas d'enfants. Si elle porte en elle une partie du capital génétique des xénomorphes, la reine, sa fille, a aussi une part d'ADN humain. La reine en profite pour accoucher, à l'ancienne, d'un monstre à demi humain. Cet être sera tué par sa chère grand-mère, dont le sang-froid sera toutefois teinté d'un embryon d'amour filial. On touche le fond : Ripley n'est plus définie que comme la génitrice des monstres.

    On touche le fond, mais on peut encore creuser, avec Prometheus. Point de Ripley dans cette préquelle qui cherche, en vain, le souffle inspiré d'un Blade Runner ou la force narrative pure du premier Alien. Deux personnages féminins : blonde marmoréenne et brune chalereuse, pas de jaloux. 
    Le fondateur éponyme de la compagnie Weyland finance un projet d'archéologie pharaonique : envoyer une équipe sur une planète lointaine, à la recherche des extraterrestres créateurs de l'humanité. La blonde est la directrice de la mission. La brune est archéologue. Enfin, la moitié d'un couple d'archéologues : si c'est elle qui découvre les preuves de la civilisation extraterrestre, elle en reste étrangement effacée vis-à-vis de son ChériChéri. Et puis, elle est stérile. Même que ça la fait pleurer, rapport au fait qu'elle ne peut pas donner la vie, c'est elle-même qui le dit.
    On est en 2094, les gens. Cent cinquante ans après les premières procréations médicalement assistées. Réveillez-vous.
    Vous voyez où on en vient. Elle fait l'amour avec un ChériChéri infecté par un poison étrange, et paf, quelques heures après, elle est enceinte de trois mois (!) et d'un truc même pas vaguement humanoïde.
    Heureusement, dans la fière tradition de Ripley se jetant dans la fournaise pour échaper à sa « maternité », Brunette va se faire césariser par un automate pour enlever ce machin de son bide. Alors que son ventre est plus plat que le mien, enfin passons les détails. Quoi qu'il en soit, ce machin la sauvera à la fin en butant l'extraterrestre humanoïde géant qui la poursuivait. A la suite de quoi un xénomorphe bien constitué s'extraira du cadavre de l'ET, faisant de Brunette l'aïeule de tous les aliens.
    Et la blonde, me direz-vous ? D'abord, la blonde, elle meurt, parce que c'est une salope frigide. Et ensuite on a justifié sa place à bord de l'expédition en en faisant la fille de M. Weyland. Si dans le premier Alien Lambert, navigatrice du vaisseau, était une femme, elle n'avait aucun lien de parenté avec qui que se soit, se contentant avec brio de crier en même temps que le public. Et, tout en criant, elle n'était rattachée par aucun lien affectif ou génétique avec le reste des personnages.
    Sachant que dans Prometheus, au final, tout avait été comploté par M. Weyland, y compris la grossesse non désirée de Brunette, on peut en conclure que, pour qu'une femme ait un rôle majeur, il lui faut absolument un lien affectif ou filial avec un homme du casting. S'inscrire à toute force dans une dynamique familiale et reproductive, au contraire de la Ripley de 1979 qui en était indépendante.

    Hollywood est déprimant : on ne peut pas leur donner un vrai bon personnage de femme sans qu'ils ne cherchent à la faire rentrer dans les moules patriarcaux convenus. Un coup de chance, un film à relativement petit budget, à scénario libre, et paf, ça devient un blockbuster. Et paf, Leia se retrouve définie par son frère et son amoureux plutôt que par ses ovaires en acier trempé. Et paf, Ripley se retrouve définie par sa progéniture, tant absente que spirituelle ou, plus simplement, monstrueuse.

    Je ne dis pas que les personnages féminins n'ont pas à entretenir des relations affectives avec les personnages masculins. Les femmes sont, tout autant que les hommes, des êtres sociaux. Mais la saga Alien livre un triste constat ; elle ne comporte que peu de femmes, et toutes (passé le premier opus) sont définies par leurs rapports aux hommes. Alors que la très vaste majorité des personnages masculins se définissent eux-mêmes, par eux-mêmes, pour eux-mêmes, et n'entretiennent pas de rapports particuliers avec les femmes de leur entourage.

    Enfin, il est impossible de finir un article sur Alien sans évoquer l'imagerie développée par le premier épisode. Viol d'hommes par les xénomorphes, hommes qui meurent ensuite en donnant naissance à un alien explosant leur thorax — toute une imagerie trouble mélangeant les gens. Hélas, ce mélange disparaît peu à peu de la saga. Si dans le premier opus les femmes sont dévorées et les hommes violés et enceints, à rebours des schémas habituels des films d'horreur, par la suite, on retrouve l'ordre naturel : une femme (Ripley) donne naissance aux bestiaux, et les hommes sont dévorés. Et si un homme, dans Résurrection, donne le jour à un alien, il est représenté comme lâche et effeminé.

    Non, vraiment, bravo. Bravo à vous les studios, bravo d'avoir corrompu à un tel point l'un des scénarios de SF les plus innovants et de l'avoir fait rentrer à coups de massue dans les cadres convenus des blockbusters. Bravo d'avoir débarassé tant Ripley que l'ensemble de la franchise de leur originalité, de leur force et de leur fraîcheur.

    Félicitations, c'est un massacre.


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