• C'est l'heure de ma contre-visite. Aujourd'hui, les patients sont bavards — pas moins de vingt minutes par chambre. Du coup, il est pas loin de dix-neuf heures lorsque je pousse la porte de la chambre de madame D, qui se révèlera la plus bavarde de toutes.

    Madame D, elle est chez nous depuis hier soir pour une ponction sous scanner. Qui s'est bien passée et, normalement, elle sort demain matin après la dernière radio de contrôle. Mais j'ai fais ses prescriptions d'entrée, et son traitement m'a interpellée : 160 milligrammes de Skénan matin et soir. Genre j'ai fait gloups, relu deux fois, et retourné l'ordonnance pour vérifier ce que le pharmacien avait délivré. C'était bien ça.

    Comme de juste, c'est toujours dans ces cas-là que le dossier est vide, en dehors d'une vague mention de douleurs chroniques.

    Madame D est assise dans son lit, et son mari est assis dans le fauteuil roulant de madame. Cent soixante ans à tous les deux, et deux opposés. Madame est fluette, toute pâle, de jolies boucles argentées, et s'exprime avec délicatesse. Monsieur est massif, sanguin, a la voix forte et la poignée de main destructrice.

    Ils ont beaucoup de questions. J'essaye d'y répondre, et demande pourquoi autant de morphiniques ? Et l'écluse s'ouvre... Je m'assieds sur le lit.

    Spondylarthropathie, scoliose, suivie au centre anti-douleur pour tout ça. Puis, l'année dernière, endocardite. Spondylodiscite, anévrysme mycotique de l'aorte thoracique, arthrite septique de l'épaule, des abcès partout. Séjour en réanimation, et j'en passe. Traitement morphinique majoré à cette époque : "il n'y a que ça qui me soulage !" Elle me décrit ses douleurs : mal au dos, mal à l'épaule, mal ici, mal là, mal partout, partout... Là, tout de suite, elle a mal, très mal. Et me dit, avec de grands yeux innocents et un calme olympien, qu'elle se tord de douleur alors qu'elle me parle.

    Poker face. Les douleurs chroniques sont un problème difficile.

    Est-ce qu'elle est retournée au centre anti-douleur, depuis les évènements de l'année dernière ? Non. Et elle n'a pas envie de les revoir.
    Et son médecin traitant ? Elle lui en parle, de ces douleurs ?
    Oh oui. Mais il est comme vous, docteur, c'est un jeune, il doit pas savoir grande chose !
    En mon for intérieur, je plains un instant le médecin traitant et me lance dans un éloge de l'apprentissage moderne de la gestion des douleurs chroniques par les internes de médecine générale. Grand dithyrambe. C'est parce qu'il est jeune tout frais sorti de la fac qu'il saura mieux vous soigner !

    Mais madame D est fuyante. Elle se plaint d'avoir trop de cachets — avec raison, elle a au total une dizaine de comprimés et gélules diverses à gober avant le repas. Et du coup ensuite elle a pas faim. Je demande si le médecin traitant, cet ange de lumière scientifique, a essayé de changer les gélules de morphine pour des patchs ?
    Ha oui, il a essayé. Mais, me dit-elle avec ses grands yeux de patiente qui essaye de me faire avaler un anaconda, c'était terrible ! Les douleurs ! Et en plus le patch se décollait ! Et du coup, elle était obligée de prendre ce qu'il lui restait de gélules en plus du patch ! Et c'était à peine suffisant, comme si le patch empêchait les gélules de marcher !

    J'avale doucement ma salive. Au sujet du trop de gélules, on peut peut-être diminuer le Ginkor Fort, ou le veinotonique ? Vous en avez parlé à votre docteur ?

    Alors qu'elle parle se dessine en creux le portrait de son médecin traitant. Un jeune, motivé, qui a repris un cabinet de petite ville un peu chic. Et qui a ainsi hérité de madame D et ses plaintes. Qui a essayé de faire de la toilette d'ordonnance sans la braquer tout à fait, et a échoué. Quand il a essayé de lui arrêter le veinotonique inutile, elle l'a remplacé par des gélules de phytothérapie et de Jouvence de l'Abbé Souris. Et a tanné son cardiologue pour qu'il lui refasse une ordonnance. Qui a essayé de gérer tant bien que mal ses douleurs chroniques. De ce qu'elle me dit, les tentatives de rotation des morphiniques ont été faites dans les règles de l'art — pour la mauvaise juge que je suis. Tentatives qui se sont toutes soldées par des échecs aussi rapides que cuisants. Qui a essayé de la référer à un psychiatre addictologue, dont elle a claqué la porte du cabinet (au figuré, je suppose, à cause du fauteuil roulant). Je pleure des larmes de sang, tout en admirant la persévérance de son généraliste.

    En parlant, elle s'anime et, peu à peu, se fait jour une vérité. Cette gentille petite vieille dame... elle l'aime, son Skénan 160 mg LP fois deux par jour. Même s'il y a sûrement des douleurs chroniques, et une dépendance chimique, elle aime dire qu'elle a besoin de deux fois cent-soixante milligrammes tous les jours. Sa manière à elle de s'approprier ses antécédents et son handicap ? Après tout, elle a failli mourir de cette endocardite. Et le Skénan, ma foi, c'est comme une preuve qu'elle a été très malade. Et le dosage si important, elle en est fière : elle est une « grande malade, un cas grave », me dit-elle.

    Je me sors peu à peu de ce Vietnam de conversation et m'exfiltre de la chambre. Une infirmière m'attrape au vol : est-ce qu'elle peut donner cinq milligrammes d'ActiSkénan à monsieur Opéré ? Tu me le prescriras ?

    Oui, cinq milligrammes. Pas de souci.


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  • Quand j'ai lu cet article, décrivant un nouveau protocole de soins au centre Léon Bérard de Lyon, mon sang n'a fait qu'un tour. Oh, ce n'est pas ce que vous imaginez — avec l'apprentissage correct, n'importe qui peut maîtriser n'importe quel geste, a fortiori un.e infirmire.e diplômé.e d'État. C'était paraît-il un credo du maître du mon maître chirurgical : « Avec de la patience, de l'entêtement, du travail et un bon enseignement, le premier con venu peut être chirurgien. » 

    L'article est très laudatif. Tout le monde est content, semble-t-il : les patients (délais réduits de prise en charge), les médecins (ouaaais on a plus de temps pour faire des trucs plus intéressants), les infirmiers concernés (ouaaais on nous laisse faire des trucs), et bien sûr les instances dirigeants (ouaaais y'a plus d'actes et plus de fric).
    Mais quid de la reconnaissance de ces premiers intéressés, les IDE réalisant le geste ? 

    Parce que c'est bien gentil, de réaliser un geste. C'est mignon tout plein, de déléguer un geste à des IDE motivé.es. Mais, dans ce contexte, c'est d'une débilité profonde. Plusieurs points :

    1. prise de responsabilité par quelqu'un à qui la formation initiale ne permet pas la gestion des complications.
    La règle d'or, quand on fait un geste, c'est d'être capable de gérer la merde qui peut en découler. Oui, les poses de VVC semblent se dérouler selon le gold standard des normes de qualités : répérage échographique, contrôle radioscopique... Mais la merde arrive. Une de mes copines a un jour fait un hémothorax compressif en posant un cathé sous-clavier. Les complications rapidement graves sont rares, heureusement. Mais leur gestion impose un savoir faire et une expérience particulières. Le métier infirmier est une profession de santé à part entière, dont l'apprentissage est long et complexe. Sous prétexte de gagner du temps, on fait accomplir à des IDE une tâche à laquelle rien, dans leur expérience professionnelle, ne prépare. C'est à la fois nier les spécificités du métier de médecin, en méprisant l'apport de l'expérience clinique et technique, et celles du métier d'infirmier.e, en estimant que leurs connaissances spécifiques ne sont pas si essentielles que ça, puisqu'interchangeables.

    2. robotisation des soins
    Les soins infirmiers et la médecine sont deux métiers différents, bien que très complémentaires. Si l'une s'intéresse aux causes et aux conduites à tenir, les autres ont un ancrage beaucoup plus concret. Être infirmière, ce n'est pas préparer des piluliers et faire des piqûres de Lovenox : ça, je l'ai fait en P2, c'est pas bien compliqué. Être infirmière, c'est savoir évaluer ses patients, distinguer le grave du bénin, et surtout faire preuve de putain de bon sens. En quatre ans d'internat, j'ai fait une tonne de visites du service avec autant d'infirmier.es. Et croyez-moi, les IDE qui ont de l'expérience, on les aime, les internes : elles nous orientent, nous font remarquer ce qui ne va pas, critiquent parfois, aident souvent, collaborent toujours. Ce n'est pas un corps de métier qui est prêt d'être remplacé par des automates. 
    Et là, avec ce type de protocoles, c'est ce que les IDE deviennent. Des machines à poser des voies centrales. Aucun suivi du patient, ni avant, ni après. Aucun mot à dire dans l'indication (j'y reviendrai). Bonjour, je vous pose votre cathé, au revoir. Aucune gestion des complications, bien sûr.
    Au bloc opératoire, les IADEs (infirmier.es d'anesthésie) intubent, posent des cathéters artériels, des voies centrales... mais sur un patient dont illes vont s'occuper ensuite. Leur geste, délégué par le médecin, a des conséquences pour eux : le suivi particulier de leur patient pour la durée de l'intervention. La responsabilité du geste possède sa propre finalité.

    3. reconnaissance financière
    Si le centre Léon Bérard fonctionne comme je l'imagine, ces postes de poseurs de voies centrales ont été fournis par mutation interne : un.e IDE travaillant en service depuis quelques temps demande une mutation sur ce poste, sans augmentation de salaire, et un.e plus jeune, donc moins payé.e, est embauché.e à sa place dans le service. En tout cas, c'est comme ça que, chez nous, on alimente les postes d'IDE au bloc et en réa.
    Ha, ça coûte moins cher qu'embaucher un médecin en plus, c'est sûr.
    Mais confier des responsabilités sans reconnaissance financière ? Ha. Ha. Ha.
    Le plaisir de poser une voie centrale est-il sensé compenser l'investissement d'apprentissage réalisé par la personne ? C'est un raisonnement capitaliste d'abrutissement et d'oppression des travailleurs. Les compétences ont une valeur et, dans notre société, cela se traduit par de l'argent. Demander des compétences supplémentaires pour une prise de risque supplémentaire, cela devrait se payer. Sinon, c'est du foutage de gueule.

    4. liberté et responsabilité
    Ce point est quelque chose que j'essaye de faire rentrer dans le crâne des externes qui ont le malheur de m'avoir comme interne. Tu veux faire un geste ? OK. Pourquoi tu le fais ? De quelle manière ? Pourquoi de cette manière ? Es-tu capable de gérer les conséquences potentiellement négatives de ton geste ?
    Tout chirurgien, tout anesthésiste, tout médecin, quel qu'il soit, a la responsabilité pleine et entière de ses actes, depuis la pose de l'indication, jusqu'au choix de la technique, et jusqu'au suivi du geste. Je ne parle pas au plan pénal, mais au plan moral. Si Machin, devant un problème donné, estime que la réponse au problème doit être un geste, ce geste est sa responsabilité. Ille peut décider de le déléguer à un médecin en formation, interne ou externe. Mais, à partir du moment où l'interne ou l'externe accepte de réaliser le geste, il prend une part de cette responsabilité, doit comprendre les tenants et les aboutissants du geste, afin d'être capable de le réaliser en autonomie une fois passé sa thèse.
    Il n'y a pas de telle chose dans la délégation infantilisante qui est ici proposée aux IDE. L'IDE qui pose la voie n'a pas la possibilité de remettre l'indication en question, ni le choix de la voie d'abord, ni la possibilité de suivre le patient ensuite, et cette aliénation n'est pas rachetée par la promesse d'une indépendance future. 
    Prendre un être humain, lui faire faire une chose, sans lui offrir la possibilité de la discuter, et en niant l'aspect profondément humain qui fait la richesse des métiers médicaux, c'est plus que du mépris. C'est une insulte, c'est un esclavage.

    Prenons le contre-exemple parfait : les IDE s'occupant d'éducation thérapeutique dans les maladies chroniques. Ou les spécialistes des pansements. Ou de la douleur. Ou des soins palliatifs. Illes ont un rapport thérapeutique avec les patients, qui deviennent leurs patients, sur un plus ou moins long terme. Une formation complémentaire, qui se greffe sur les compétences déjà acquises dans leur métier, les approfondit et les complète. Une reconnaissance financière. 

    Alors je dis oui à des infirmiers posant des voies centrales. Mais pas dans ces conditions. Oui à des infirmiers décidant de leurs actions, en collaboration avec le patient qui les subira, libres d'accepter la responsabilité qui accompagne un geste, parce que considérés en tant qu'êtres humains raisonnables. Pas en sous-fifres juste bons à augmenter l'activité du centre, au mépris de ce qui fait la richesse, et l'humanité, de nos deux métiers. 

    Sans doute que cela ferait trop mal au cul à certains. L'indépendance des IDE d'une toute-puissance médicale fantasmée ? Travailler ensemble, plutôt que dans une hiérarchie de métiers qui n'a pas de sens ? Se faire confiance les uns les autres pour raisonner, de manière différente mais complémentaire, sur l'histoire d'un patient, et le traiter au mieux ? Déléguer des gestes sans accepter de déléguer la réflexion qui les accompagne est refuser l'humanité de la personne qui effectue le geste. On veut des centres anti-cancéreux alliant compétence technique et humanisme. Ne réservons pas ces qualités aux patients.


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  • Une heure du matin. La sonnerie du téléphone d'astreinte, dans le noir.

    - Oui, bonjour, c'est la régulation du SAMU de PériphLand. Ne quittez pas, je vous passe le médecin.

    Allumer. Chasser le chat qui croit que c'est le matin et l'heure du câlin.

    - Bonjour, Docteur Sam U. Vous êtes l'interne de garde de chirurgie thoracique ?
    - Oui.
    - Nous avons reçu un appel pour un patient de 50 ans ayant reçu un pic à glace dans le thorax. Il va être transféré au déchocage de la réanimation chirurgicale.

    Raccrocher, la tête dans le cul. L'adrénaline commence à circuler ; enfin, on a le temps : le patient est au bout du monde, quarante minutes d'hélicoptère pour y aller, et deux fois quarante pour venir chez nous.

    - Allô, ChefChéri ?

    Un quart d'heure plus tard, on se retrouve devant la porte de la réa. Malgré la fraîcheur relative, nous sommes tous les deux en tongs : si jamais il faut faire une thoracotomie à l'arrivée dans le box de déchocage, ça nous évitera de pourrir des pompes avec le sang. Parce que ce ChefChéri là, il les attire, les thoracotomies et clamshells en tous genre, et il a déjà jeté une paire de pompes et une chemise, irrécupérables. Comme il attire les plaies par arme blanche ou, dernière nouveauté, pic à glace.
    Bien sûr, le patient n'est pas arrivé. Mais dans des cas comme ça, mieux vaut être sur place. Mieux vaut que le chirurgien soit là trop tôt, que trop tard.
    Le réanimateur de garde est un copain. Tournée de café, échange de ragots, tous assis en tailleur devant la porte du déchoc. Et on réfléchit : point d'entrée dans l'aire précordiale, pas de point de sortie. Envisager tous les cas de figure : pic à glace dans le ventricule gauche, dans l'artère pulmonaire, à travers une coronaire, à travers le diaphragme, l'estomac, le foie... Tamponnade, hémothorax massif, on hésite à appeler d'emblée l'équipe de cardiaque. Le lino prématurément vieilli est dur et frais ; je suis appuyée sur le battant de la porte vitrée, des crampes dans les jambes. A un moment, comme ils traînent, on hésite à se relocaliser sur les chaises de la salle de repos. Mais en fait on est bien, assis par terre à attendre, dans les limbes d'une nuit interrompue, à discuter autour d'un café amer, parfois à rire doucement, et nos voix, dans la réanimation, semblent étouffées.

    Enfin, le portable d'astreinte sonne. Ils vont se poser. Et, peu après, nous entendons le brouhaha d'une équipe de SMUR en train d'arriver. Brancard qui grince, scope qui sonne, voix qui résonnent dans le couloir vide : ils sont là. La double porte s'ouvre, on se lève pour les accueillir, et pour voir le patient. Stable, il parle, plaisante. Ivre, il ignore le manche argenté, un peu rouillé, qui émerge de son thorax et bat en rythme avec son coeur.
    Auscultation : pas d'hémothorax. Echographie rapide par le réanimateur : pas de tamponnade. Ventre souple. On pousse au bloc.

    L'équipe d'anesthésie, ainsi que l'infirmière de bloc de nuit, se tenait prête. Réfléchir à la voie d'abord pendant le transfert ; il faut, dans des cas pareils, être maximaliste. Ce sera un décubitus dorsal, une sternotomie. Prêts à affronter la plaie cardiaque.

    Pendant qu'on l'installe, malgré ses protestations alcoolisées, l'histoire se répand. Ce serait une chute, il tenait le pic à glace, s'est blessé tout seul dans des escaliers insalubres... Tout le monde renifle de dédain pour cette hypothèse ; l'angle d'entrée ne convient à personne, et on fait dans le délit de sale gueule pour estimer que quelqu'un l'a poignardé. Stigmatisation des victimes ? Des tatouages de prison, des cheveux noués en queue de rat, on imagine hélas facilement un milieu défavorisé, des histoires pas claires. Nous protégeons la poignée du pic à glace d'un sac en plastique, puis d'un jersey stérile, pour garder les empreintes. Les autorités judiciaires, cependant, accepteront la version de l'accident.

    Anesthésie, intubation, installation, champage comprenant le thorax, l'abdomen et les scarpas. Maximaliste. On n'est pas venu pour jouer les petites natures.

    Il y a un dieu pour les ivrognes : le pic à glace a raclé le long du péricarde sans le pénétrer. Pas de plaie cardiaque. Le trajet traverse le diaphragme, et la pointe a fini sa course dans le lobe gauche du foie (un peu hypertrophique, certes). Une petite laparotomie, un mini-packing. Beaucoup, beaucoup de chance.

    On retire le pic à glace sous contrôle de la vue, avec précautions, et on le range dans un sachet plastique étiquetté au nom du patient. En sortie de bloc, le chef appelle le commissariat central - mais ce ne sont pas eux qui s'occuperont de l'affaire, et ils se mettent d'accord pour que la brigade ad hoc passe dans la journée récupérer la pièce à pas-conviction.

    Et puis l'on s'en va. Le jour pointe ; c'est le week-end, c'est calme. Trop tôt pour aller faire la visite, trop tard pour se recoucher. La tête dans du coton, nous irons nous chercher des viennoiseries dans une boulangerie proche, puis les manger sur la terrasse de l'internat, frissonnant du désir de sommeil et de l'aube froide.


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  • Jeune, pas bien grande et un peu ronde, madame T, maquillée avec un art discret et modestement élégante, s'est assise sur la chaise du bureau de consultation dans un soupir. Suivi de pansement, indiquait ma feuille, mais, sans l'avoir vue auparavant, j'avais reconnu son nom. C'était la patiente du roi, celle qui avait fait dire à ChefChéri en staff :
    « Si je la guéris, à partir de la semaine prochaine, vous m'appellerez messire. »

    « Comment ça va, depuis que vous êtes sortie de chez nous ? »
    Bien, ça va bien, même si le pansement coule encore et, d'un geste fluide, madame T repousse ses longs cheveux dont les mèches dorées, pour être artificielles, n'en ont pas moins d'éclat. Sous la cascade apparaît un pansement, au côté du cou.

    Un petit pertuis perce encore à la peau ; il faudra le mécher — madame T a souffert d'un abcès du site opératoire, évacué le week-end précédent par mon co-interne qui, goguenard, a remis en question la royauté du chef.
    « Si on trouve encore du BK dans les prélèvements, il aura intérêt à nous payer une bière ! »

    Je palpe doucement les pourtours de la cicatrice, encore un peu indurée, pendant que madame T me raconte son histoire. Un an que ce pansement coulait ; un an qu'une grosse adénopathie cervicale était fistulisée à la peau et crachait sa nécrose caséeuse, en attendant que le traitement anti-tuberculeux soit terminé, pour permettre la chirurgie.

    Les écrouelles : la maladie soignée par les rois de France, qui prouvaient ainsi leur légitimité divine.

    Nous reverrons madame T en consultation chaque semaine jusqu'à la cicatrisation complète.

    Les prélèvements de la cicatrice ont retrouvé un banal staphylocoque. Pas de bacille de Koch pour l'instant. Qui sait ? ChefChéri a peut-être le sang bleu.


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  • A la télé ou dans les films, une urgence chirurgicale, c'est ça :

    Monsieur Malaubide passe la porte des Urgences avec son mal au ventre et arrêt du transit apparu il y a quelques heures. Un chirurgien pose aussitôt la main sur son ventre et dit "péritonite." Dix minutes après, monsieur Malaubide est endormi à poil sur une table d'op, un tuyau dans le gosier, prêt à faire suturer son ulcère gastrique perforé.

    En vrai, c'est un peu plus long.

    Monsieur Malaubide passe la porte des Urgences. Comme c'est sa femme qui l'a amené, et qu'il va bien en dehors de son mal au ventre, il attend une petite demi-heure pour les formalités administratives. 
    Ensuite, il passe le dispatching où on le met sur un brancard dans un box. Ensuite, un.e infirmièr.e vient lui faire une prise de sang : prélever une quantité impressionnante de tubes faisant partie du "bilan du ventre qui fait mal" protocolisé, destiné à gagner du temps.
    Ensuite... ça dépend.
    Y'a l'externe qui vient l'examiner et qui, comme de juste, ne sait pas ce qu'il a. Parce que les externes, personne ne leur apprend ce qu'est une défense. Et si, en plus, c'est un D2 à sa première garde, il va mettre, montre en main, une heure à l'examiner et à se pignoler sur un éventuel signe de Babinski au pied gauche (en tout cas, c'était ce que je faisais en D2).
    Puis y'a l'interne ou le chef. Qui va palper le ventre, avec une sensibilité et une spécificité de 50% quant au trouvage d'une défense abdominale. Mais en fait c'est pas grave, puisqu'il va demander un scanner.
    Que le radiologue fera... quand il pourra. Sur la garde, par exemple. Comme la garde commence à 18 heurs, s'il est 15 heures, voilà, quoi.

    Une fois les résultats du scanner obtenus, alors, on appelera l'interne de chirurgie d'astreinte. Qui va papouiller le ventre avec une sensibilité de 75% et une spécificité de 80% s'il ou elle passé plus d'un mois en chirurgie digestive. Dire "ha oui, y'a une défense", regarder le scanner, dire "y'a un trou" et appeler le ou la cheffe. 
    Deux cas de figure : soit le chef lui fait assez confiance pour le laisser organiser le bloc direct, soit il ou elle passe examiner monsieur Malaubide avant. Et ensuite, faut trouver une place au bloc.

    Parce que les neurochirs passent toujours avant tout le monde (à juste titre), et ont toujours des tonnes d'urgences.
    Parce que les vasculaires n'ont pas fini leur programme.
    Parce que les orthopédistes ont commencé un fracas de jambe qui va leur prendre la moitié de la nuit.
    Parce que les urologues greffent.
    Parce que y'a un prélèvement multi-organes en attente, et que ça n'attend pas longtemps.
    Parce que, vu le taux d'occupation des salles, il est illusoire de faire le matin un rajout au programme avant 15 ou 16 heures.
    Parce que, vu que niveau personnel les blocs sont ric-rac, il est encore plus illusoire d'ouvrir une nouvelle salle. Sauf la salle d'urgence, mais on en parlera après.

    Le pire, c'est que tout le monde est de bonne volonté. L'anesthésiste de garde va faire tout son possible pour ouvrir une salle en plus, les radiologues ont des plages réservées aux urgences dans la journée et font bien tourner leurs machines, et les urgentistes essayent de se reproduire .

    Dans le meilleur des cas, une urgences chirurgicale sera prise au bloc après 2 à 3 heures d'attente.

    Et ça urge vraiment ? me direz-vous.

    Là, c'est autre chose.

    Pire des cas : le patient arrive en arrêt cardiaque sur un traumatisme majeur. Là, c'est simple : le SAMU le pose au déchocage, les chirurgiens arrivent (ou, le plus souvent, sont déjà là), enfilent une paire de gants et zaï, on lui fend la caisse. On ne le monte au bloc que si la chirurgie de ressucitation permet à son cœur de repartir.
    Moins pire : le patient arrive très pas bien. On ne parle pas de monsieur Malaubide, là, mais de madame Dissectionaortique, de madame Rupturedanévrysmedelaorteabdominale, de monsieur Hémothoraxmassifsuravépé. On zappe la case "accueil des urgences", et on passe au scanner si on a le temps. Entendez que, en recevant l'appel de la régulation du 15, les radiologues laissent tomber ce qu'il y a en train, mettent tant le programme que les urgences différées en standby, et attendent l'arrivée du malade. Ensuite, on passe au bloc. Un programme de chirurgie réglée aura probablement été interrompu pour dégager une équipe anesthésique et infirmière, et la fameuse salle d'urgence pourvue de personnel ainsi arraché à la première salle disponible. 

    Le reste, c'est ce qu'on appelle les urgences différées. Qui attendent. Qui peuvent attendre. Mais pas trop. Mais un peu. Mais pas trop.

    Une appendicite aiguë simple (donc en absence de péritonite, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit) peut attendre le lendemain. De même qu'une cholécystite aiguë chirurgicale. Un syndrome occlusif sans signes de gravité, avec un traitement médical bien conduit, n'est pas forcément à pousser au bloc au final.
    Il ne faut pas confondre hâte et précipitation. Opérer au milieu de la nuit entraîne davantage de complications post-opératoires. Mieux vaut être opéré par un.e chirurgien.ne réveillé.e, et endormi par un anesthésiste qui n'est pas en fin de garde, que par des gens qui voient double parce qu'il est quatre heures du matin et qu'ils sont là depuis huit heures la veille. Et qui, pour les chirurgiens, ont souvent un programme opératoire le lendemain (le repos de garde est hélas loin d'être acquis pour les seniors).
    Mais les contraintes matéreilles font que les urgences différées, on les opère dès qu'on peut. Parce que la prise en charge initiale a été longue et qu'on ne veut pas différer plus. Parce que le lendemain le programme est blindé et qu'on ne pourra pas les caser avant 19h. Parce que l'hôpital idéal n'existe pas.

    Le caractère différé d'une urgence chirurgicale ne doit pas non plus servir d'excuse à un retard diagnostic, ou à un dysfonctionnement institutionnel menant à des retards majeurs. Mais ça n'est pas parce qu'il faut s'en occuper rapidement qu'il faut tomber dans l'excès inverse du souhait d'instantanéité.


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