• Je pourrais revenir sur les moultes raisons qui me font détester la Journée Internationale des Droits des Femmes, plus communément appelée « Journée de Lafâme. »

    Non, je vais plutôt vous parler d'un échec cuisant, un gros, un énorme rail, dont ma ville natale s'est rendue coupable.

    La charmante ville de Clermont-Ferrand (ASM, pneus Michelin, Vercingétorix, un volcan s'éteint un être s'éveil toussa toussa) a en effet décidé, intention fort louable, d'organiser une Semaine des droits des femmes, du 8 au 15 mars. La ville est placardée d'affiches. Ça, c'est cool.

    L'échec du Huit Mars

    Ce qui est moins cool, c'est la citation sur l'affiche : « Femme, ose être ! »
    Signée Félix Pécaut.
    À la vue de cette injonction masculine — genre les femmes ne peuvent oser se libérer des chaînes patriarcales que sous l'injonction bien virile d'un homme — mon sang n'a fait qu'un tour.

    Alors j'ai googlé. Félix Pécaut (1828 - 1898) était un inspecteur de l'Instruction publique, dreyfusard et attaché aux valeurs laïques. Le joyeux Félix est par ailleurs du sud-ouest, assez loin pour ne pas pouvoir être qualifié d'auvergnat, même avec la meilleure volonté du monde.

    Et là, mon double sang de féministe et d'auvergnate n'a fait qu'un tour. Ou alors un seul sang et deux tours.

    La citation est le sous-titre d'un ouvrage féministe, la Voie Féministe, écrit par une femme clermontoise, Hélène Brion (1882 - 1962). Institutrice, féministe, suffragette, syndicaliste — la liste de ses étiquettes suffit à esquisser sa carrure impressionnante. Impressionnante, mais aussi mal connue que monsieur Pécaut pour que l'association ne saute pas aux yeux. J'estime pourtant avec une certaine culture du corpus féministe.
    Donc, une bande de crétins quelconques du service culturel de la mairie de Clermont-Ferrand a estimé normal d'honorer une femme auvergnate engagée par les mots d'un homme même pas de la région.

    Hélène Brion

    Une jolie citation d'Hélène Brion aurait pu figurer en bonne place sur l'affiche :
    « Je comparais ici inculpée comme inculpée de délit politique, or je suis dépouillée de tous les droits politiques. » (1917).

    Cette substitution est, à mon sens, symptomatique de la dérive bien-pensante du féminisme — son abâtardissement, en quelque sorte. Le féminisme est revendiqué par de plus en plus d'hommes ; c'est une bonne chose que tout le monde prenne conscience des problèmes inhérents à une société patriarcale. Mais le rôle principal des alliés masculins est de fermer sa trappe. De leur position de privilégiés du système, les hommes féministes n'ont qu'une chose à faire, libérer de l'espace d'expression pour les femmes, partager les fauteuils des premiers rangs du parterre, donner le micro pour parler à la société et non réclamer pour leur propre compte le discours féministe. Utiliser l'injonction paternaliste d'un dominant pour promouvoir les droits des dominées est plus que stupide. C'est tant méconnaître l'histoire des luttes féministes que renforcer le système, en utilisant encore et toujours la parole des hommes alors que le sujet concerne les femmes.

    Comme disait le bon vieux François-Marie, Seigneur, gardez-moi de mes amis. Je me charge de mes ennemis.

    Et puis merde, quoi : un Béarnais.

     


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  • Parce que oui, j'écris un billet de Noël fin janvier si j'ai envie.

    En dehors de cette année, j'étais de garde ou d'astreinte pour tous les Noël de mon internat (donc 4). Et, une année, j'étais d'astreinte de chirurgie digestive.

    Qui dit Noël dit festivités malgré les gardes, ce qui explique comment je me suis trouvée en jolie robe, bijoux et talons hauts au milieu des Urgences ce fameux 25 décembre à 11h du matin, après la visite, et prête à aller déjeuner chez mes parents.

    On m'avait appelée pour une « suspicion » d'abcès de la marge anale (vous sentez venir le coup).

    Le doute était au diagnostic ce que les glaciers sont au Sahara. Monsieur A (comme abcès) était mal allongé sur une seule fesse, l'autre ayant triplé de volume. Homme propre sur lui d'une quarantaine d'années, il me raconta, suant et soufflant de douleur, que, depuis huit jours exactement, il avait pour ainsi dire très mal au cul. Dès le deuxième jour du début des symptômes, il était allé voir son médecin traitant, qui avait posé le diagnostic et, devant le caractère non collecté de la chose, l'avait mis sous antibiotiques pour 7 jours. Avec consigne de reconsulter si pas d'amélioration. Monsieur A avait donc attendu consciencieusement la fin des antibiotiques avant de reconsulter. 

    — Vous avez dû passer un mauvais réveillon, lui dis-je en considérant pensivement sa fesse.
    — Oh oui. Mais je ne voulais pas gâcher la fête, répondit-il en serrant les dents.

    La situation était claire : il fallait inciser le merdier et nettoyer les flots de cadavres de macrophages qui infligeaient autant de souffrances à ce pauvre homme.
    Sauf que j'avais pas envie de crader mes jolis habits.

    Je suis sortie du box et, avisant l'urgentiste — un pote de promo, en plus — je lui demandais si ça ne le dérangeait pas d'inciser ledit abcès. Parce que lui était en tenue bleue, et que tout le monde peut inciser un abcès de la taille d'un ballon de rugby. C'était quasiment prédécoupé, avec l'endroit le plus fragile bien blanc et bien tendu.

    Avec la gentillesse sadique que les urgentistes ont souvent pour les internes de chirurgie, mon pote (qui avait toujours été, je me le rappelais maintenant, aussi aimable qu'un chacal qui se serait roulé dans le bourbier qui sert de toilettes aux dromadaires) refusa. Et son sourire cynique me confirmait 1. sa nature canine et 2. sa profonde envie de me voir nager dans le pus jusqu'aux coudes dans mes vêtements de fêtes.

    — Tu fais chier, lui dis-je avec la profonde élégance qui me caractérise.
    — Je sais, répondit-il avec un grand sourire. Fallait pas te mettre sur ton 31 avant de venir.
    — T'es vraiment rien qu'un chacal qui se serait roulé dans le bourbier qui sert de toilettes aux dromadaires.
    — Je sais, reconnut-il, désarmant de sincérité perverse.

    Bon. Quand faut y aller, faut y aller.

    J'ai quitté ma jolie veste, mon collier et mon bracelet, que j'ai posé sur une chaise des Urgences, protégés par une malédiction très personnelle. J'ai mis deux paires de surchaussures. J'ai enfilé une blouse de soins en intissé, puis la casaque stérile et les gants. Tartiné le fessier ardent de monsieur A de bétadine, posé un champ, et demandé à l'externe de mettre un drap par terre sous le brancard. Oui, de mon côté. Tu sauras bientôt pourquoi. Tu peux tenir l'autre fesse un peu soulevée, s'il te plaît ?

    Pas de locale, devant tant d'inflammation c'est inutile. Monsieur A n'a pas senti mon coup de bistouri ; par contre, l'externe a senti l'odeur, et ce grand gaillard a eu un haut-le-cœur. Vu sa tête, il est d'ailleurs possible qu'il ait retenu son vomi dans la bouche. Des flots de puant pus crémeux jaillissaient, chassant mon parfum préféré d'Estée Lauder à grands coups de lattes. Pendant que l'externe menaçait de tourner de l'œil (mais tenant toujours la fesse saine de manière à dégager la malade, dans une grande ténacité professionnelle), monsieur A poussa un grand soupir de soulagement. Je glissai ensuite mon index dans l'abcès pour effondrer les cloisons — cela ne lui arrachera pas un frémissement.

    — C'est l'abcès qui coule ? demanda-t-il. Vous avez déjà ouvert ?

    Preuve par neuf que, dans ces cas-là, l'anesthésie locale est inutile (et en plus ça fait un mal de chien de piquer dans du tissu inflammatoire, particulièrement autour du trou du cul).

    L'externe se réveilla pour remplir ma seringue de sérum physiologique et d'eau oxygénée. Le résultat ressembla à une soirée mousse au camping municipal de Palavas-les-Flots. C'était charmant. Et il y en avait partout.

    Pour finir, je méchai l'abcès et retirai le champ. Le haricot posé sous la fesse était plein de pus. Le brancard aussi. La moitié inférieure de monsieur A aussi. Le sol aussi.

    L'externe était en tenue bleue. Je ramassai le gros des saletés et, en digne esclavagiste, lui demandai de finir de nettoyer monsieur A et de lui trouver un slip en résille avec beaucoup de tampons américains.

    Après les explications d'usage quant aux soins locaux et à la nécessité de consulter un.e chirurgien.ne digestive pour le suivi et le traitement d'une probable fistule, je finis de me défroquer et quittai le box, après un bon lavage des mains.

    Mon forban de pote de promo avait disparu (bien lui en avait pris). Un mot dans le dossier, deux ordonnances, un arrêt de travail, et une demi-bouteille de Stérilium plus tard, j'étais dehors. L'odeur fétide commençait à vicier l'air confiné des Urgences : il était temps de partir.

    Un pas dehors, une bonne inspiration d'air frais. Et plisser le nez.
    Un autre pas. Non, toujours pareil.
    Encore un pas. Les effluves douceâtres et collantes du pus me suivaient.

    Ma voiture sentait le pus.
    La maison de mes parents sentait le pus.
    La crème au café de la bûche sentait le pus.
    Le monde entier sentait le pus.

    En protestation, le chat pissa à côté de sa litière. Il y eu une poussée de violence policière à Notre-Dame-des-Landes. La Bourse de Paris s'effondra. Le réchauffement climatique s'aggrava. Et mon bon parfum préféré des jours de fêtes est désormais associé de manière indéfectible, pour mon connard de cerveau, à la fragrance invasive du pus des abcès du cul.


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  • Ce matin, à la radio, j'ai entendu une nouvelle pub pour Cochonou, « le bon saucisson qu'on aime chez nous. »

    Ambiance sonore d'aéroport, un douanier à l'accent supposé chinois caricatural interpelle un couple de Français au nom bien franchouillard, et découvre, caché dans la peluche du gamin, un saucisson.
    Conclusion de la publicité : « les Français ne peuvent pas se passer de Cochonou. » (Je ne me souviens plus de la phrase exacte, je mettrai le billet à jour dès que possible.)

    Ce n'est pas la première fois que la marque base sa publicité sur l'association supposée forte du saucisson et de la franchitude. Cette série d'affiches semble même oublier que la Guyane est une terre française, l'associant de manière forte aux destinations étrangères du reste de la série : New York, exil fiscal, etc. Être français.e, pour Cochonou, c'est donc 1. manger du saucisson et 2. vivre en métropole.

    Et cette publicité de 1986 fait saigner mon cœur d'auvergnate avec ses clichés. Je vous jure que, quand j'avais un an, l'Auvergne était déjà une contrée moderne où on ne se réunit pas pour manger du saucisson industriel au bruit d'un accordéon poussif, le tout vêtu d'une biaude et d'un béret.

    Mais qu'en est-il des nombreux.ses Français.es qui ne mangent pas de cochon ?

    En tant que végétarienne, je ne mange pas de saucisson, puisqu'il faut tuer un animal pour le fabriquer.
    Ha mais pardon, je suis Française, moi, j'ai les yeux bleus, la peau claire et un nom bien traditionnel. Refuser le saucisson national est une excentricité que l'on peut me passer, même si la bien-pensance écolo commence à nous les chauffer, bordel. Et manger de la salade, c'est un truc de nanas anyway.

    En plus, les cochons, ils sont contents de se transformer en saucisson ! Regardez !

    Cochonou et le privilège du dominant

    Ha non ?
    Sûr ?
    Bon. (Attention, si vous comptez manger votre cote de porc de bon appétit, ne cliquez pas.)

    Bref. Les végétariens, c'est que des emmerdeurs, on le savait déjà. Le reste des gens normaux, ils mangent du saucisson.

    Quoi, les musulmans et les juifs ?
    Déjà, s'ils étaient Français, on dirait pas « les juifs et les musulmans » mais « les Français », non ? Est-ce qu'on parle « des chrétiens » ? Non, on dit « les Français.» (Les athées d'origine européenne, c'est comme s'ils étaient chrétiens, d'abord, parce qu'ils sont Français d'apparence. Et les bouddhistes on les emmerde.)
    Non ?
    Bon.
    OK, ils sont peut-être Français, mais ils ne sont pas normaux ! Un Français normal, il aime la viande, et encore plus le saucisson. C'est terroir, c'est tradition.

    Ça, mes ami.es, c'est le privilège du dominant : ne pas s'interroger sur les restrictions que le modèle « personne normale » comporte.
    La majorité des personnes de nationalité française mangent de la viande et, plus précisément, de saucisson ? Bin voilà. Plutôt que d'en rester à « le saucisson est un plat carné traditionnel de France (mais aussi d'Espagne et d'Italie) », non, par la magie du matraquage médiatique, on tombe tout de suite dans « saucisson = nationalité française. » Genre si t'essayes pas de passer en fraude un sauciflard à la douane tellement tu l'aimes, t'es pas français.
    Le problème de ces généralisations sauvages faites dans un sens a priori unique (saucisson -> Français), c'est qu'il est trop facile de les rendre à double sens (saucisson <-> Français).

    Je suis Française, et je ne mange pas de saucisson pour des raisons qui me regardent. Mais d'autres éléments me rattachent au modèle dominant, principalement la sonorité de mon nom et ma couleur de peau. 
    Si l'on m'offre du saucisson et que je refuse « parce que je n'en mange pas, » on me demandera aussitôt si je suis végétarienne (déjà testé).
    Maintenant, si je m'appelais Rachida ou Najet, on me dirait aussitôt (même pas questionné) « ha mais pardon, t'es musulmane.» (Vu faire devant une amie végétarienne d'origine marocaine qui avait refusé des bonbons à base de gélatine animale.)

    Le privilège du dominant, c'est de généraliser ses caractéristiques statistiques propres à l'ensemble de la population, en ignorant les variantes. Et plus il y a de différences, et plus le dominant refuse d'inclure les différents dans son groupe.
    Oh, il n'y a pas toujours volonté de nuire. Même rarement. Je doute que les publicitaires de chez Cochonou se soient levé un matin en se disant : « aujourd'hui, on va faire chier les Français qui ne mangent pas de saucisson en remettant leur nationalité en cause. »
    Mais il est prouvé scientifiquement que l'hégémonie des caractéristiques dominantes génère de l'insécurité auprès des non-dominant.es (par exemple, la période de Noël et les non chrétiens).

    Comment y remédier ? Certainement pas en bannissant le saucisson ou l'expression patriotique qu'il peut revêtir aux yeux de certains. Mais en accordant un espace d'expression libre aux non-mangeur.ses de saucisson. Et pas un espace policé où l'adhésion aux règles sociales des dominant.es est valorisé. Un espace de liberté, où il soit possible d'affirmer son appartenance à la société sans se faire dire « oui mais non poulette, si tu fais pas X tu ne peux pas appartenir à l'espace social Y. »

    Il est difficile de réfléchir à son privilège. Surtout parce que ce n'est pas un crime que d'être privilégié.e.
    Non, ce qui est criminel est de mépriser l'expression des valeurs et des opinions n'allant pas dans le sens du privilège.

    Et le remède est simple : de temps en temps, il faut fermer sa gueule et écouter les autres. Simple, mais on n'a pas le cul sorti des ronces.

     

    Edit du 19/01/14 :

    Mon pôpa m'a signalé cette vidéo de Justin Bridou, qui prend le contrepied exact de Cochonou. Le saucisson y est synonyme de partage, de convivialité et de rapprochement entre les peuples. Plus classe, non ?


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  • La Boutique, avec un Grand B, quand j'étais gosse, c'était le magasin de fringues de ma tante. Genre quand j'avais cinq ans. Peut-être que La Boutique avait un autre nom, un vrai. Probablement, même.

    A La Boutique, j'avais le droit de jouer avec les petits carrés dorés portant des chiffres, et qu'on combinait sur des réglettes pour écrire les prix à épingler sur les vêtements. Il y avait un fax avec du papier et un gros feutre bleu pour dessiner et ensuite, parfois, mais pas trop souvent, faxer à la famille partie en Martinique pour leur dire bonjour sur leur fax à eux.

    J'aimais bien aller à La Boutique. Il n'y avait jamais de clients, d'ailleurs (c'est peut-être pour ça qu'elle a fermé peu après), mais il y avait le caniche abricot qui s'appelait Enzo.

    La Boutique, pour moi, c'était le monde mystérieux des adultes. Où on pouvait jouer à la marchande pour de vrai, pour de sérieux.

    Et voilà, aujourd'hui, j'ai ma Boutique.

    C'est pas des fringues-qui-se-veulent-chics du début des années 90, mais il y a aussi peu de clients pour l'instant.
    C'est les jeux de marchandes puissance mille (après tout, à une époque, je voulais être caissière à Intermarché), tellement qu'il a fallu que j'envoie une photocopie de mon passeport à Etsy pour leur prouver que je suis bien moi (et du coup on peut payer par carte bancaire).

    Il n'y a pas de vieux caniche un peu baveux, mais probablement quelques poils de chat qui trainent.

    C'est ma boutique Etsy, où vous pouvez retrouver les marque-pages que j'ai partagé sur Twitter. Dessinés de mes belles mains, imprimés et massicotés avec amour, ils peuvent être personnalisés d'un petit mot ou une calligraphie. Ils seront transportés dans des monstres de métal hurlant jusqu'aux bouts de la Terre, et déposés dans votre boîte à lettres par un.e fièr.e collègue du Facteur Cheval qui, à défaut de construire un palais de pierres, fait les meilleurs cookies de la région.

    Pour l'instant, il n'y a que la série consacrée au cycle du Seigneur des Anneaux. Mais la famille va s'agrandir, prête à peupler vos étagères et vos livres de mille couleurs inégalées.

    J'ajouterai aussi que ces marque-pages ont la réputation, dans certains milieux, de soigner la calvitie, garantir la fécondité, restaurer la puissance sexuelle, faire revenir l'amour perdu, et réparer les motos. Rend aussi le cheveu brillant et la truffe fraîche.

     

    A bientôt sur ImagesDeLivres :)


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  • Une certaine idée de la révolution — Tanxxx

    Une certaine idée de la révolution, par Tanxxx

     

    Il était une fois un homme appelé Nelson Mandela. Premier président Noir d'Afrique du Sud, héros de la lutte contre l'apartheid. Terroriste.

    Il était une fois une femme appelée Emmeline Pankhurst. Suffragette qui, à la force du poignet, a entraîné une nation à donner le vote aux femmes. Terroriste.

    Il était une fois un homme appelé Martin Luther King. Terroriste.

    Il était une fois une femme appelée Olympe de Gouges. Terroriste.

    Qu'on est bien, aujourd'hui, dans notre monde, grâce à ces gens, dit-on partout.
    Il n'y a plus d'apartheid en Afrique du Sud, disent-ils — alors que les inégalités et la violence déchirent le quotidien du pays.
    Il n'y a plus d'inégalité politique des femmes, disent-ils — alors que, partout, si peu de femmes siègent dans les Parlements et dirigent les États.
    Il n'y a plus de racisme, disent-ils — alors que l'islamophobie est prégnante dans nos sociétés occidentales.
    Il n'y a plus de sexisme, disent-ils — alors que les femmes violées ont honte, voient leur parole mise en doute, alors que les femmes gagnent toujours moins que les hommes, alors que les voix de notre monde demeurent majoritairement blanches et masculines.

    Aujourd'hui, chacun va encenser la mémoire des luttes de Mandela. Les notables occidentaux, la larme à l'œil, vont s'inventer des engagements semblables au sien, espérant qu'un peu de son courage noir déteindra sur leur blêmeur maladive. Ils oublieront, ces grands hommes, que, pour donner une voix aux opprimés, Mandela a été appelé terroriste, terroriste par eux mêmes qui ont, aujourd'hui, des trémolos dans la gorge en l'évoquant. Ils récupèreront son combat pour le neutraliser, l'accueilleront dans leur giron pour lui arracher les crocs. Contester l'ordre établi ne peut se faire que dans la douleur ; lorsque l'establishment prépare un doux nid de louanges aux contestataires, c'est pour les acheter ou les discréditer. Se dresser contre ces injustices choyées des dominants, c'est les menacer dans le confort de leurs certitudes, les forcer à se remettre en question, à réviser leurs idées face à d'autres idées contradictoires. Il est évident que le seul vocable désignant, dans ces conditions, les contestataires, est le terrorisme. Pour être intellectuelle, cette menace n'en est pas moins réelle. Les idées sont plus dangereuses que les pavés.

    Où est le Mandela arabe, qui réconciliera l'Occident et l'Orient ?
    On ne sait pas. Peut-être n'est-il — ou elle — pas encore né.e. Mais une certitude : on l'appellera terroriste.

    Où est la Mandela féminine, qui renversera le patriarcat malade ?
    On ne sait pas. Mais la jeune Malala Yousafai a reçu une balle dans la tête pour oser militer pour l'éducation des femmes. Terroriste.

    Dans le même temps, certaines associations féministes françaises — Ni Putes Ni Soumises en premier lieu — s'allient à la pensée méprisante néocolonialiste, rejettent les femmes trans, rejettent les prostituées, et se réclament ainsi du plus odieux paternalisme. Lutter pour les droits des femmes blanches et pas trop misérables, c'est nécessaire, comme un doigt est nécessaire au fonctionnement de la main — mais en profiter pour conchier celles qui n'ont pas l'heur de rentrer dans de petites cases réactionnaires ? C'est couper sa propre main, et prétendre s'être ainsi guérie de la peste.

    Se reposer sur ses lauriers est tentant. La situation, en France, est telle que de nombreuses femmes pensent avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre : l'indépendance du travail, et des hommes qui leur portent leurs valises. Les combats féministes, c'était utile, mais c'est fini, c'est du passé, c'est dépassé. Et c'est ce que les hommes blancs qui nous parlent nous répètent tant et si bien que trop le croient.
    La situation, en France, permet théoriquement aux Français.es né.es de parents étrangers d'accéder à l'éducation et aux plus hautes positions de l'État. Après tout, aucune loi ne les empêche de le faire ! Alors, s'ils restent dans leurs banlieues malsaines à voler et brûler des voitures, c'est que leur nature le veut ! Et le succès de la fable méprisante que fut Intouchables montre, là aussi, les vieux hommes blancs qui nous gouvernent ont été entendus. L'essentialisme est un piège très doux, auquel trop se laissent prendre.

    Les luttes ne sont pas finies.

    Parce qu'aujourd'hui « tout le monde » a un smartphone, les luttes ouvrières sont-elles finies ? C'est la grande victoire du capitalisme, que d'endormir les peuples dans un confort supposé. La finalité du rêve américain n'est-elle pas de justifier les souffrances économiques et sociales de beaucoup par la fulgurante réussite de certains ? Mais cette réussite ne naît que de la conjonction extraordinaire de l'origine, du genre, des occasions... Si Steve Jobs était né Noir, écrirais-je ce billet sur un Mac ? Sans doute que non. 

    Tenter de faire coïncider les possibilités réelles au cadre légal libéral qui nous baigne, c'est tenter de recouvrir un mur entier d'une peau de chagrin bien étroite.

    La carte n'est pas le territoire. La loi n'est pas la société ; au contraire, elle dessine un rêve. La loi nous dit qu'il n'est pas, qu'il ne devrait pas être, acceptable d'agresser, de tuer, d'injurier, de dénigrer, d'écraser des classes entières de la société. Si la loi était la société, les tribunaux seraient bien vides. 
    Mais la loi n'est pas parfaite. La loi impose, aujourd'hui, à des jeunes femmes d'être déscolarisées pour un foulard ou un bandeau. La loi autorise, aujourd'hui, à priver de vote, à priver de voix, ces Français qui choisissent de vivre sans attaches.
    Et c'est parce que la loi n'est, au final, que l'ossature de la société que nous souhaitons, nous, les peuples démocratiques, qu'elle peut et qu'elle doit changer. Si nous voulons des évolutions, il nous faut changer la loi. Nous avons la chance de choisir ceux qui font la loi. Faisons-leur entendre nos voix, crions et hurlons, et abattons les murs qui nous réduisent au silence. Une fois que nos voix seront audibles — une fois qu'on arrêtera d'appeler « minorité » et de négliger d'immenses pans de la société — nous changerons la loi. Et le plus dur sera fait ; lorsque toutes les voix seront entendues, la société sera prête.

    Les grands changements légaux sont rarement populaires. La peine de mort a été abolie de justesse, et contre l'opinion de la rue. L'avortement a été légalisé sur un coup de pot. Le mariage pour tous — est-il besoin de vous rappeler les manifestations et contre-manifestations en tous genre ?
    Mais c'est là que notre démocratie est belle. Alors même que certain.es tiennent des propos qui me font gerber, d'autres voix se lèvent pour les contredire. Alors même que certains blessent et tuent au nom de leur intolérance, d'autres se dressent et luttent.

    Mais la beauté de ce combat est un mirage. Car ce n'est pas que se battre contre l'obscurantisme de quelques uns — car ceux-là bénéficient de l'inertie bienveillante des institutions sociales. Et c'est ce poids mort qui fait la difficulté du combat. Ce n'est pas un duel flamboyant d'idées, mais une guerre de tranchées, sale et longue, avec plus de bourbiers que de raison. Tous les camps se réclament de la liberté, de la morale, et du bon droit ; et ceux qui promettent le moins de changement sont les plus attrayants pour beaucoup. C'est la nature humaine que d'être hostile au changement ; pour que l'étincelle de la nouveauté prenne, il faut que le bûcher soit bien préparé.

    Enterrons Mandela, mais ne croyons pas que, parce que le symbole de la lutte est mort, la lutte a disparu. Levons-nous demain et, brindille à brindille, préparons l'autodafé des oppressions. Tout le monde n'a pas à s'enchaîner aux grilles du Parlement en guise de protestation, mais tout le monde peut participer, à sa manière, à son échelle. Faire attention à ne blesser personne en parlant ; protester, même rien qu'un peu, en face de propos et de plaisanteries douteuses ; accorder le bénéfice du doute. Et réclamer, pied à pied, les espaces dont nous sommes exclu.es. Je veux voir des femmes rentrer chez elles seules le soir. Je veux voir des jeunes à capuche dans les classes préparatoires. Je veux voir des femmes voilées dans les rues, à côté des femmes montrant leurs seins et des punkettes aux cheveux verts qui les embrassent.

    On ne peut pas réussir tous les jours. Mais on peut essayer chaque jour, et tous les jours.

    On y va ?


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