• Robert MonodUn des instruments souvent utilisés en chirurgie thoracique est le trocart de Monod, utilisé pour la mise en place de drains pleuraux. Une fois le trajet du drain préparé et l'espace pleural franchi, on insère le trocart avec son mandrin, dont le retrait permet le passage du drain souple sans léser (en théorie) le poumon ni le diaphragme.

    Le trocart tient son nom de Robert Monod, né le 17 décembre 1884 à Pau dans une famille de sept enfants. La famille Monod a amplement fourni la médecine en esprits novateurs, qu'il s'agisse du cousin Henri (santé publique), du cousin Octave (débuts de la curiethérapie) ou du cousin Jacques (prix Nobel). Un autre cousin, Olivier, devint lui aussi chirurgien thoracique et travailla tant sur l'aspergillose que sur les lésions tuberculeuses. Il fut d'ailleurs parmi les fondateurs du Centre Chirurgical Marie-Lannelongue, où j'ai la chance de réaliser mon interCHU.

     

    Robert épousa Gabrielle Hervé (elle aussi médecin) en 1912, trois mois avant la naissance de leur fille ainée Geneviève.

    Son ouvrage sur l'anesthésie en pratique chirurgicale illustre la frontière encore floue entre les deux disciplines. Étant encore interne, il participa au développement de la transfusion sanguine peropératoire — son mémoire de médaille d'or en 1913 était consacré au sujet. Plus tard, il participa au développement de l'anesthésie par gaz inhalés en modifiant l'appareil d'Ombredanne, et fut l'un des premiers chirurgiens français à utiliser l'anesthésie intraveineuse. Robert Monod fonda en 1934 la Société d'études sur l'Anesthésie et l'Analgésie, et fut d'ailleurs rédacteur en chef des Annales Françaises d'Anesthésie-Réanimation entre 1935 et 1951.

    Il publia un traité sur les abcès du poumon, en 1932, mais c'est en 1934 qu'il entra dans l'histoire de la chirurgie thoracique, en réalisant les premières exérèses pulmonaires majeures. Les indications, à l'époque, étaient essentiellement infectieuses et portaient sur des lobes détruits par des abcès à pyogènes ou la tuberculose (ce dernier lien est un historique remarquable des techniques chirurgicales de traitement de la tuberculose pulmonaire).

    Robert Monod : du trocart à la libération de Paris

    Source : Gallica. La lobectomie inférieure droite est en général la première sur laquelle les internes opèrent sous contrôle d'un senior, encore aujourd'hui.

    Poursuivant ses travaux sur les exérèses majeures, il développa, dans sa carrière à l'hôpital Laënnec, les lobectomies (1938) et pneumonectomies pour cancer (1939), avec initialement des succès mitigés. Il eut toutefois l'immense mérite de dire que c'est une connerie de ligaturer le hile pulmonaire en masse, et que si on veut donner une chance au malade c'est mieux de lier séparément l'artère, les veines et la bronche.

    Son fils, Claude Monod, lui aussi chirurgien, fut à la tête du maquis de Bourgogne-Franche Comté en 1944, où il mena de nombreuses opérations de sabotage. Entré en résistance alors qu'il était interne à l'hôpital Saint-Louis, il mourut en 1945, à l'âge de 28 ans, dans les premiers jours de la bataille d'Allemagne, laissant une veuve et trois enfants.

    Après guerre, Robert publia un ouvrage sur la libération de Paris — son fils, son frère (médecin à Arcachon) et deux de ses cousins ayant été résistants. Sa fille Geneviève fut même décorée de la médaille de la Résistance pour son implication dans la presse clandestine. Cet esprit militaire familial, Robert Monod l'avait expérimenté lui aussi en opérant au front pendant les deux guerres mondiales (ce qui lui valut la légion d'Honneur) et en rejoignant lui-même les réseaux de résistance sous le nom de Profumo, personnage de Shakespeare. Il opèrera et cachera ainsi des résistants dans son service de Laënnec.

    Par la suite nommé professeur, Robert occupa la chaire de clinique de chirurgie pleuro-pulmonaire à partir de 1950. Il siégea plus tard à l'Académie de Chirurgie, dont il fut président en 1953 et fut également président de la Société de Chirurgie Thoracique, ancêtre de notre SFCTCV, en 1949.

    Robert Monod mourut à Paris le 26 mars 1970. Vous pouvez lire ici sa nécrologie dans le Bulletin de l'Académie de Médecine.

     

    Trocart de Monod


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  • Je suis au bloc, à la gauche du patient endormi. Mon chef est en face ; il me laisse la main. Le scanner est affiché sur l'ordinateur, je l'ai bien en tête. Tumeur de Pancoast-Tobias, envahissant le haut du thorax droit. Le patient est installé à plat, cette incision si particulière tracée au feutre.

    Je prends le bistouri froid pour inciser la peau. Un peu de sang coule. Puis le bistouri électrique, et le sang s'arrête. Plan par plan, je progresse vers la table sternale, vers l'os, qui apparaît, plus blanc que d'habitude, très vite, tout de suite.

    Un coup de scie sur le haut du sternum, qui s'ouvre étrangement sur toute sa longueur. Et merde, le péricarde, le sac contenant le cœur, a été ouvert par la scie. Fait chier, oh, et, merde, il y a des adhérences entre l'oreillette droite et le péricarde collé à l'arrière du sternum. Je ne veux pas aller disséquer dans le péricarde, mais mon chef attrape une pince et tend les adhérences pour que je les sectionne délicatement au bistouri électrique. Je glisse un doigt dans le péricarde pour récliner le cœur et ouvrir la plèvre, l'enveloppe du poumon droit, et l'impensable arrive.

    Le cœur s'arrête. L'anesthésiste s'affole subitement derrière les champs. Je ne comprends pas, je n'ai fait que toucher l'oreillette, il n'aurait pas dû s'arrêter, ça doit être une coïncidence. 
    Mon chef et moi massons tour à tour, tenant le cœur entre nos mains et appuyant en rythme pour vider les chambres et perfuser l'organisme. Mais il ne repart pas. Sur le scope, la saturation descend. 80. 60. 40. Les neurones sont en train de griller. Mon chef s'énerve, moi aussi, ça ne va pas, et d'un geste il sort le cœur du thorax, le pose sur la table d'instrumentation et recommence à le masser en profitant du plan dur. Pendant ce temps, sans savoir pourquoi, je commence un massage cardiaque externe sur le thorax vide du patient. J'ai des crampes. Le thorax est ouvert, quelqu'un me relaye pour le massage et je gueule que c'est pas possible. Le cœur passe de main en main, on me relaye pour masser, mais c'est la D1 qui ne sait pas faire et malgré les crampes je masse, je masse, jusqu'à ce que l'anesthésiste, dégoûté, jette l'éponge et fait arrêter la réanimation.

    Plus tard. Un autre patient, installé en décubitus latéral, qu'il faut opérer d'une pleurésie purulente. Simple : faire une petite incision dans son thorax pour évacuer le pus. C'est un autre chef, une autre équipe. On me demande pourquoi je fais la gueule, j'explique que je viens d'avoir une mort sur table. J'incise le thorax, et des flots de pus sortent et s'évacuent le long des champs jusqu'à par terre. Ça pue. En grattant l'intérieur du thorax avec la canule d'aspiration, j'efface des fausses membranes, nettoyant le pus, jusqu'à ce qu'un objet tombe par terre avec un bruit métallique. C'est un flacon de xylocaïne, sans doute resté à l'intérieur du thorax depuis 1982 où on avait drainé un pneumothorax au monsieur.

    Le pus est évacué, je glisse un drain dans la cavité, et je demande à changer de gants pour la fermeture. Mains nues, j'attends mes nouveaux gants — et, comme l'infirmière est occupée à envoyer les prélèvements en bactério et ne peut pas me les donner, j'attrape le porte-aiguille toujours à mains nues pour passer le fil de fixation du drain. "Faudra pas le dire à l'hygiène hospitalière", dis-je en rigolant.

    Je veux l'instrument nécessaire pour percer un trou dans la côte, pour passer le fil transosseux qui permettra de fermer le thorax. Il était sur la table, là ! Mais merde, il a disparu, l'infirmière me l'a pris, fait chier. Pas grave, je prends sur moi. J'attrape une compresse, un porte-aiguille un peu costaud, et j'essaye de passer le fil à la main, comme fait l'un des chefs, à la poigne d'enfer. Raté, l'aiguille se casse sur l'os. Il n'y a pas d'autre fil. Je râle, et l'énervement bouillonne quelque part derrière mon propre sternum, me rappelant le mort et son cœur qui n'est jamais reparti. On me donne un autre fil, un fil qui ne va pas du tout pour faire ça, et en plus qui n'est pas de la couleur habituelle, ça ne va pas, je voudrais... L'infirmière ricane en me prenant les instruments un à un, je n'ai toujours pas de gants et le métal du porte-aiguille est désagréable au toucher. Je crie, menace, dis que je m'en fous je fermerai pas le patient et elle s'expliquera avec lui. La pression de l'angoisse augmente, et bientôt je crie sans mots, sans souffle, sans fin, jusqu'à me réveiller la gorge sèche et le cœur battant la breloque de ce cauchemar hyper réaliste.

     

    Non, je n'aime pas beaucoup rêver de chirurgie.


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  • Il était une fois, dans les terres lointaines et glacées de PériphLand, un brave monsieur J (comme Jambe) qui fut victime d'un accident plutôt mochasse. Pour des raisons d'anonymat évidentes liées à la nature et aux circonstances exactes de cet accident mémorable survenu sur un lieu de travail inhabituel et vertigineux, vous saurez seulement qu'il s'est retrouvé, par des circonstances indépendantes de sa volonté, suspendu à moitié dans le vide, la cuisse coincée sous un vérin hydraulique.

    Le collègue de travail de monsieur J a, fort logiquement, aussitôt appelé les secours. Le défaut le plus attachant de l'équipe du SMUR local est une tendance non déguisée à la cowboy attitude. Mais, venant de la part de gens qui font chaque année des exercices de secours en montagne, dans la neige et le brouillard, et poussent leur amour de la prévention à monter des exercices grandeur nature d'accidents chimiques et nucléaires — dans une région dont l'industrie la plus célèbre demeure laitière — est-ce vraiment un défaut ?
    Tout ça pour dire que je vous laisse imaginer l'ambiance à la régulation quand ils ont su sur quoi, exactement, ils étaient appelés.

    Moi, pendant ce temps, j'étais en train de cueillir des mûres sur la montagnette derrière l'hôpital. Il n'y avait pas de programme opératoire, la visite était faite, et le seul senior pas en vacances était parti en consultation dans un hôpital ultra-périphérique à trente bornes de là. J'étais pile en train de me demander si j'avais pris un panier assez grand lorsque mon portable a sonné. C'était madame la cadre de santé du bloc opératoire, à qui l'émotion donnait la voix de la Castafiore un soir de récital.
    — Stockholm, OÙ ES TU VIENS TOUT DE SUITE AU BLOC IL Y A UNE URGENCE.
    Et puis elle a raccroché. J'ai dévalé la pente jusqu'à l'hôpital — en prenant juste le temps de poser mes mûres dans ma chambre à l'internat — et surtout en me demandant quel type d'urgence pouvait motiver un tel rappel des troupes, sur les coups de 16 heures, dans un hôpital à 35 minutes d'hélicoptère du CHU.

    Pendant que je courrais dans la descente au milieu des buissons, des mouches, du beau soleil d'automne et des oiseaux qui chantent, une autre scène se jouait sur les lieux de l'accident. C'est-à-dire que le SMURiste était en train d'hurler au téléphone que le chirurgien à qui il venait de parler était toutes sortes de choses sans doute gluantes, en tout cas non confraternelles, mettant en doute son sens clinique, ses qualités chirurgicales, son bon sens et, plus globalement, sa valeur en tant qu'être humain. C'est-à-dire que le chirurgien vasculaire local avait refusé de venir en hélicoptère, puis enfiler un baudrier, puis désarticuler la hanche de monsieur J seul au-dessus du vide.
    Devant le refus opiniâtre de cet opérateur — qui préférait sans doute opérer des varices en réglé, le con — la régulation s'est demandé quel autre chirurgien était capable de réaliser pareille intervention. Après tout, habituellement, ce sont les vasculaires qui amputent. Mais le vasculaire ne voulait pas. Mais, dans une amputation, il y a de l'os, non ? Alors, appelons les orthopédistes.
    C'est là que j'entre en scène, étant à l'époque interne intérimaire d'orthopédie.

    Vous vous souviendrez, ô lecteurs avertis, que, si j'étais partie cueillir des mûres avec la bénédiction de mon chef, c'était en raison de la double absence de choses à faire (mais ça, ça allait bientôt changer) et de senior présent. Je vous demande maintenant d'imaginer la réaction d'un orthopédiste bon teint (torse nu sous la blouse, chaîne en or avec un pendentif au milieu des poils, gros 4x4 et tendance à gueuler pour tout et n'importe quoi), en train de consulter tranquillement à 30 kilomètres de route de montagne de là, lorsque la régulation lui a renouvelé la proposition faite à son collègue vasculaire. Je n'étais pas là pour y assister, et c'est un regret qui me poursuivra jusqu'à mon dernier souffle. 
    Cependant, si l'on en croit ce que m'a raconté ce digne homme qui fut mon chef, il y eu un échange copieux de mots bien sentis, suivis de cette consigne :
    — Ça fait que trois quarts d'heure qu'il est coincé, rappelez-moi quand ça fera six heures et si les pompiers n'ont pas réussi à le sortir avant.

    Pendant que j'étais en train de me changer en catastrophe dans le vestiaire du bloc (sans avoir la moindre idée de ce qui se passait), il finissait donc de dire au revoir à sa dernière grand-mère arthrosique avant de prendre la route, et la régulation se résolvait, à son grand regret, à chercher une solution mécanique à un problème qu'il aurait été si élégant de résoudre par une belle amputation de champ de bataille.
    En conséquence, nos amis pompiers (qui ont parfois des problèmes d'orthographe, mais disposent d'un certain sens pratique doublé d'un matériel adapté) ont fait venir un appareil qui a soulevé le vérin, permettant de libérer enfin la jambe de monsieur J, puis de le flanquer dans l'hélico et de le ramener à la maison.
    L'honnêteté me force à dire que c'est ainsi qu'on m'a raconté le déroulement des évènements, même si je suppose que quelques tentatives de libération avaient déjà échoué avant que l'on envisage une amputation sur place.

    Quelques jours après, tout l'hôpital avait entendu la phrase du chirurgien vasculaire qui avait provoqué l'ire des SMURistes, phrase qu'il a par la suite répété à qui mieux mieux dans la salle de repos du bloc en déclenchant à chaque fois des rires offusqués. Phrase qui était "je ne suis pas un putain de chirurgien de l'armée de Napoléon." (Je donnerais assez cher pour avoir en ma possession l'enregistrement du SMUR où se trouve cette phrase historique.)

    Ce n'est qu'une fois l'hélicoptère en chemin que le bloc fut tenu au courant des derniers développements de l'affaire. La salle d'orthopédie était prête, les anesthésistes au café taquet, et les IBODEs et moi en train de nous demander quelles boîtes préparer. Le patient endormi et mon chef rigolard arrivèrent presque en même temps, ce qui permit à mon chef de radiographier lui-même le membre blessé.
    Tout le monde dans le bloc s'attendait à voir un membre en charpie, genre chair à saucisse où l'on aurait par inadvertance laissé les os, une cuisse déchiquetée par la pression du vérin, au-dessus d'une jambe bleue et noire d'ischémie, une vision de guerre dont on prendrait des photos pour montrer plus tard à nos petits-enfants au coin du feu (ou, dans mon cas, à mon chat qui n'y verrait que de la pâtée mal assaisonnée). Bin en fait la jambe était bien rose et bien chaude et bien belle et, extérieurement, le seul dégât était une (certes, énorme) phlyctène en haut de la cuisse à l'endroit où le vérin avait comprimé, avec à peine un peu d'ecchymoses pour dire que. La radio faite sur table retrouvait une courte fracture comminutive (entendez, os explosé) du fémur sur environ trois centimètres.
    Inutile de le dire, ChefChéri a explosé de rire et émis de nouvelles suppositions injurieuses sur le sens clinique des SMURistes, qui ont fini par "ils voulaient nous le faire amputer pour ÇA !!!".

    Bref, on s'est lavés, on a ouvert la cuisse du monsieur, mis une petite plaque sur son fémur pour consolider le foyer de fracture, mis un point sur son artère fémorale profonde embrochée par une esquille osseuse (et ChefChéri m'a laissée mettre le point toute seule comme une grande, en se bidonnant parce que c'était la première fois que je suturais un gros vaisseau), refermé le monsieur, fait un pansement, et allez zou vers les soins continus.

    Le soir même, à l'internat, l'histoire a dégénéré en pugilat entre les internes de chirurgie et les internes des urgences, chacun défendant âprement ses seniors, un interne des urgences faisant notamment preuve d'une telle loyauté envers ses maîtres qu'il est, depuis, devenu PH là-bas.

    Le lendemain matin, je suis allée rendre visite à monsieur J en soins continus — et j'ai vu ce que, jamais, je n'avais vu. Monsieur J (un peu pâlichon, certes), couché tranquillement dans son lit de réanimation comme à la plage, un immense sourire sur le visage. Sérieux, j'ai jamais vu quelqu'un avoir l'air aussi content, malgré la sonde urinaire, la douleur, le monito ECG, les pansements et le reste. C'était un sourire de compétition. Le champion intergalactique des sourires. (Sinon il allait plutôt bien ; la rhabdomyolyse secondaire à l'écrasement des muscles demeurerait sans conséquences, et il se remettrait rapidement de ses misères osseuses.) Un sourire tellement lumineux, de pur bonheur, qu'il en était contagieux et que, après m'être présentée, je lui en fis la remarque.
    — J'ai encore ma jambe, répondit-il, aux anges.
    — :) ?
    — Quand le docteur m'a endormi (NdlR pour contrôler la douleur sur les lieux de l'accident) (2ème NdlR la personne qui l'a intubé l'a fait au-dessus du vide en portant un baudrier), il m'a dit qu'il allait falloir me couper la jambe pour me sortir. Et j'ai encore ma jambe.

    Comme quoi le bonheur, c'est simple comme une jambe.


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  • C'est une épidémie. Judge Marie et 2G1F3S ont fait les leurs, des très bien, mais qui laissent une question sans réponse : dans l'univers impitoyable du bloc opératoire, qui es-tu ?

    1. À quelle heure arrives-tu le matin ?

    •  Sept heures trente : ni trop tôt, ni trop tard. Et puis tant qu'on a du café... ♠
    •  Six heures trente : la grasse matinée, c'est pour les faibles. ∇ ¤
    •  Sept heures. Et me faites pas chier, c'est moi qui prépare les seringues de curare. ♣
    •  Huit heures et demie, neuf heures. ♥ ℘ ‡
    •  Huit heures cinq, le temps de déposer ta progéniture à la crèche. ♦
    •  Huit heures moins dix, ET PERSONNE NE ME PIQUE MA SALLE. ∅
    •  Personne ne te voit arriver. Peut-être que tu habites dans le bloc, en fait. ∞ 

    2. Où es-tu pendant l'induction ?

    •  À ton avis, banane ? ♠ ♣
    •  Dans mon bureau. ♥ ‡
    •  Ailleurs. ∞
    •  Devant l'ordinateur à regarder le scanner pour la millième fois. ♦
    •  Je navigue autour du patient en attendant que ça passe. ∅ ∇ ¤ ℘

    3. Quand tu vois le patient s'endormir, que penses-tu ?

    •  "Ici Houston. Décollage dans 10... 9... 8..." ♣
    •  "Gueule de travers, dents prêtes à tomber, insuffisant respiratoire, a fait cinq infarctus et est en train de saigner quelque part dans son ventre ? Je gère !" ♠
    •  "Marrant, je me demande s'ils rêvent ?" ℘
    •  "Grouille, après ça j'ai trois avis à donner dans les services !" ∅
    •  "Dire que quand j'étais interne ils utilisaient encore du chloroforme." ♥
    •  "C'est quand même vachement répétitif, l'anesthésie." ∇ ¤
    •  "Tu peux le faire. Tu peux le faire. Ça va. C'est qu'une vésicule biliaire." ♦
    •  Tu ne les vois jamais s'endormir. Ni se réveiller. En ce qui te concerne, les patients sont une entité abstraite. ‡ ∞

    4. Quelle est la durée optimale d'une intervention ?

    •  Celle d'une seringue de propofol moins un petit fond pour aller jusqu'en salle de réveil. ♣
    •  Supérieure au temps que met la cafetière pour passer un litre de café. ♠
    •  Inférieure au temps nécessaire à faire un malaise vagal. ℘
    •  Deux heures de plus que la moyenne, mais c'est parce que tu aimes le travail bien fait. ♦
    •  Celle qui permet d'avoir un taux d'occupation des salles optimal. ‡
    •  Pas trop vite pour que ma table d'instrumentation reste rangée. ¤
    •  Celle du trempage de pré-désinfection, sinon ça bouchonne. ∞
    •  Le temps de coller toutes les étiquettes là où il faut. ∇
    • Le temps que le chef te laisse faire deux-trois trucs. ∅
    •  Le temps qu'il faut. Ni plus, ni moins. ♥

    5. Quelle est ton attitude quand à l'aspersion par divers fluides corporels issus du patient (plusieurs réponses possibles) ?

    •  La salive, c'est marrant, ça fait escargot. ♠ ♣
    •  C'est pas sale, le sang. ♥ ♦ ∅
    •  Heureusement qu'il y a une douche dans le vestiaire. ∇ ¤
    •  Beeeeuuuurk  ℘ ‡
    •  Tu es complètement blasé. ∞

    6. Entre deux interventions, que fais-tu ?

    •  Je tourne sur plusieurs salles. Le concept de l'entre-deux m'est étranger. ♠
    •  Je regarde le scanner du patient suivant. ♦
    •  J'ai des seringues de curare à préparer, alors me faites pas chier. ♣
    •  Je traîne sans trop savoir quoi faire. Et si je suivais cette personne qui a l'air occupé ? ℘
    •  Je vais donner des avis à droite et à gauche. ∅
    •  Je suis dans mon bureau. ♥ ‡
    •  J'ai une salle à préparer, alors me faites pas chier. ∇ ¤
    •  Je nettoie le bazar des autres. ∞

    7. La check-list...

    •  Ça m'excite, ça me donne une impression de puissance. Et l'autre glandu.e ne peut pas inciser tant que je n'ai pas récité ma partie. ♠ ∇
    •  Faut bien s'occuper après avoir poussé le curare. ♣
    •  À savoir si toutes les boîtes nécessaires sont en salle. ¤ ∞
    •  Quand j'étais jeune, on n'avait pas ça. ♥
    •  On dirait une incantation mystique. Paraît que ça sert à quelque chose, mais tu ne sais pas trop à quoi. ℘
    •  C'est bien, c'est la modernité. Et ça me laisse le temps de réfléchir à la suite. ♦
    •  C'est bon pour l'accréditation, ça. ‡
    •  Un truc que je sais faire ! Chouette ! ∅

    8. Quel est ton endroit préféré dans le bloc ?

    •  Le voisinage direct de la cafetière. ♠
    •  La salle de réveil. Il y fait chaud. ♣
    •  La nuque sous le scialytique. ♥ ♦
    •  Du côté de l'opérateur. ∅
    •  Un endroit mystérieux que personne ne connaît mais où tu es toujours quand on te cherche. ∇
    •  Aux pieds du malade. ¤
    •  Par terre, les jambes posées sur un tabouret, avec le plafond qui tourne. ℘
    •  Mon bureau. ‡
    •  Ton antre, coincée comme un escalier dérobé entre deux murs porteurs, loin de la lumière du jour. ∞

    9. Quelle est la température idéale en salle ?

    •  Entre 24 et 26°, confortable pour se balader en manches courtes. ♠
    •  Entre 22 et 24°, et si j'ai froid je mettrai une chemise de patient par dessus ma tenue. ♣
    •  La température à laquelle l'opérateur est le plus calme. ∅ ∇ ¤
    •  Polaire. Autrement, les gouttes de sueur risquent de tomber de ton front jusque dans le malade. ♦
    •  Polaire. Parce qu'avec le scialytique sur la nuque, la saleté de couverture chauffante des anesthésistes, et l'externe qui ne sait pas garder ses distance, tu crèves de chaud. ♥
    •  Ah mais on peut régler la clim ? Pourquoi il fait froid comme ça, alors ? ℘
    •  Je m'en fous. ‡ ∞

    10. Qu'aimes-tu écouter pendant une intervention ?

    •  Le bip-bip régulier de l'ECG, le souffle calme du respirateur, et le silence de l'autre côté du champ. ♠ 
    •  Les blagues débiles. ♣ ∅ ∇
    •  Les gens polis qui disent s'il te plaît après avoir demandé un truc. ¤
    •  Le bruit du sang qui pulse dans tes oreilles et annonce le malaise vagal. ℘
    •  Tu n'entends rien à cause de ta magnificence. ♥ 
    •  Toute la musique que les autres n'aiment pas, mais qui te donne du courage. ♦
    •  Je n'assiste pas aux interventions. ‡ ∞

    11. Attendre les résultats de l'extemporané, c'est l'occasion de quoi faire ?

    •  Un sudoku. ♠
    •  Faire le point sur les plannings avec le personnel infirmier de la salle. ‡
    •  Comme le reste du temps : faire des croix et des petits traits sur la feuille d'anesthésie. Éventuellement, déconner ensuite avec l'interne de chirurgie. ♣
    •  Se faire chier. ♥ ∇
    • Commencer à préparer les étapes suivantes de l'intervention au cas où. ♦ 
    •  Ranger ta table d'instrumentation. ¤
    •  Prendre des paris sur la nature de la pièce opératoire. ∅ ℘
    •  Faire le compte des boîtes. ∞

    12. Quelle est la configuration optimale des vestiaires ?

    •  Pas loin de la réa, sinon c'est chiant quand tu es de garde. ♠
    •  Avec une douche pour laver le sang de tes pieds. ♦ ∅ ∞
    •  Avec un casier pour le petit personnel sans nom. ℘
    •  À l'entrée du bloc, normal, quoi. ♣ ∇ ¤
    •  Dans ton bureau. ♥ ‡

    13. À quelle cadence changes-tu ta tenue ?

    •  Ça dépend de la quantité de taches de café et de bave de patient. ♠ ♣
    •  Tous les jours, bande de crados. ∇ ¤ ∞
    •  Tant que j'en ai des propres dans mon bureau, j'en change tous les jours. ♥
    •  À la moindre souillure. ℘
    •  Ça dépend de la quantité de taches de sang. ♦
    •  Euh... Faut la changer ?... ∅ ‡ 

    14. Quelle est ta vision de l'asepsie ?

    •  Si tu décolles mon pansement en arrachant les champs, je t'explose. ♠ ♣
    •  C'EST HORRIBLE SI TU FAIS PAS TOUT BIEN COMME IL FAUT BIN IL PARAÎT QUE LE PATIENT BIN IL PEUT MOURIR ! ℘
    •  Crucial. L'infection de site opératoire ne passera pas par moi. ♦ ∇ ¤
    •  C'est pas grave, les gaziers leur font toujours des antibiotiques, non ? ♥
    •  C'est bon pour l'accréditation. ‡
    •  Si je n'étais pas là, vous pleureriez vos 50% de taux de mortalité post opératoire comme à l'époque de Napoléon. ∞
    •  Je ne suis pas sale, je me lave les mains après avoir vu tous les pansements du service ! ∅ 

    15. On annonce un rajout en fin de programme (reprise d'un patient dont c'est la 5e intervention en trois jours). Quelle est ta réaction ?

    • M'en fous, je suis de garde. ♠
    • M'en fous, je pars à quinze heures. ♣ ∇ ¤
    • M'en fous, c'est pas mon malade. ♥
    • Pourquoi c'est toujours sur moi que ça tombe ? Je vais encore avoir du sang sur les pieds. ♦
    • Marrant, y'avait que moi qui avait pas encore vu son intérieur. ∅
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  Merde, ça va faire des heures supplémentaires. ‡
    •  Pas possible, y'a plus de boîtes. ∞

    16. On annonce une urgence vitale qui interrompt le programme et va occuper la première salle de libre. Quelle est ta réaction ?

    •  M'en fous, c'est pas moi de garde et ce sera pas dans ma salle. ♠ ¤
    •  Pourquoi c'est toujours sur moi que ça tombe ? Enfin c'est pas grave, j'avais déjà du sang sur les pieds. ♦
    •  Vous faites chier, on va encore pas bouffer à l'heure. ♥
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  Se faire arracher de sa salle pour se retrouver sur un bloc de la guerre, c'est pas la journée la plus sereine, mais on a l'habitude. ♣ ∇
    •  Merde, j'avais des avis à donner dans les services, moi... ∅
    •  Merde, ça va mettre le boxon dans le planning. ‡
    •  Heureusement que j'ai toujours une boîte "parties molles" sous le coude. ∞

    17. On annonce un autre rajout en fin de programme (abcès du cul, drainage sous anesthésie locale...). Quelle est ta réaction ?

    •  M'en fous, c'est sous locale. ♠ ♣ ♥ ∇ ¤
    •  Pourquoi c'est toujours sur moi que ça tombe ? ∅
    •  Pourquoi c'est touj... Hey, c'est le job de l'interne ! ♦
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  C'est bon pour le taux d'occupation des salles. ‡
    •  Pas possible, y'a plus de boîtes. ∞

    18. Un compte-rendu opératoire, ça sert à quoi ?

    •  Attends, tu veux dire que quand l'autre glandu.e me pique la feuille d'anesthésie en fin d'intervention, il s'en sert pour quelque chose ? ♠ ♣
    •  À annoncer au monde qu'avec toi ça se passe toujours bien, même quand ça se passe mal. ♥
    •  À revivre l'intervention, ses passages difficiles, et essayer d'apprendre pour la prochaine fois. ♦
    •  À ranger dans un gros trieur pour le jour où... tu ne sais pas trop, mais on t'a dit que ça te servirait un jour. ∅
    •  À rien. ∇ ¤ ℘ ∞
    •  À savoir où passe tout cet onéreux matériel à usage unique. ‡

    19. Quelle est l'odeur, dans le bloc, qui te fait frétiller d'aise et te rappelle que tu aimes vraiment venir bosser ici tous les jours ?

    •  Le café. ♠ ∇ ‡
    •  Le curare n'a pas d'odeur. ♣
    •  La Bétadine scrub. Tu l'aimes tellement que tu t'en sers comme produit à douche chez toi. ♥ ¤
    •  La solution hydro-alcoolique. Tu l'aimes tellement que tu t'en sers comme déodorant. ♦
    •  Tu ne sais pas trop, c'est un tout. ∅
    •  Bin, tu n'aimes pas trop venir, en fait. ℘
    •  Le bain de désinfectant. Le parfum. ∞ 

    20. C'est la crise : il faut fermer une salle à 13 heures. Laquelle sera fermée et pourquoi ?

    •  M'en fous, je suis de garde. ♠
    •  La mienne, parce que sinon j'aurai trop d'heures sup que l'hôpital ne voudra pas me payer. ♣ ∇ ¤
    •  Je n'en sais rien et je m'en fous. ∅
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  Personne ne ferme ma salle. Personne. ♥
    •  Celle où le plus de personnes ont d'heures supplémentaires. Faudrait pas avoir à les payer. ‡
    •  Pourquoi c'est toujours sur moi que ça tombe ? ♦
    •  Ça tombe bien, y'avait plus de boîtes. ∞

    21. La nourriture, c'est important. Comment déjeunes-tu ?

    •  En salle de repos, avec ma petite gamelle marquée à mon nom, quand mon.ma collègue me remplace. ♠ ♣ ∇ ¤
    •  Au self de l'hôpital. L'internat et les gamelles, c'est pour les ploucs. ♥ ‡
    •  À l'internat, d'un yaourt et d'un morceau de pain, à 17 heures. ♦ ∅
    •  Si j'ai de la chance, je serai invité.e à l'internat ! ℘
    •  Personne ne t'a jamais vu manger. ∞

    22. Madame VRP a amené le petit-dèj pour présenter son nouveau produit. Quelle est ta réaction ?

    •  Chouette, des viennoiseries pour accompagner le café ! ♠ ‡
    •  C'est une bonne chose que de se lester la panse en petit comité pendant que les autres sont tous en salle. ♣ ∇
    •  Un petit croissant avant d'inciser ? Je ne dis pas non. ♥
    •  M'en fous, le temps que je puisse y aller y'aura plus rien. ♦ ∅ ¤
    •  Oh oui, de la nourriture gratuite ! ℘
    •  Personne ne t'a dit qu'elle était là. ∞ 

    23. Monsieur VRP propose de payer un resto à l'équipe à midi. Quelle est ta réaction ?

    •  Je peux pas, je suis de garde. ♠
    •  Ce fils de chacal ne m'invite jamais, c'est comme si je n'existais pas. ♣ ∇ ¤ ‡ ∞
    •  Oh oui, de la nourriture gratuite ! ∅ ℘
    •  Il a toujours de bonnes adresses. ♥
    •  Je voudrais bien, mais faut faire l'urgence. ♦

    24. Ta vie amoureuse, quelle est-elle ?

    •  Je peux pas, je suis de garde. ♠ ♦ ∅
    •  J'ai un étrange fétiche portant sur les étiquettes. Une planche toute neuve d'étiquettes, mmm. ∇
    •  Dans mon bureau. ♥
    •  J'ai un étrange fétiche impliquant une table surchargée d'instruments, mais rangée au micro-poil. ¤
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  Je pratique régulièrement le bondage, en utilisant des câbles d'ECG et des tubulures de perfusion. ♣
    •  J'ai un étrange fétiche masochiste impliquant les plannings et les heures supplémentaires. ‡
    •  As-tu vraiment envie de savoir ? ∞

    25. Globalement, que penses-tu d'une journée de bloc bien remplie ?

    •  Une activité réglée comme du papier à musique est une bonne chose. ♥
    •  C'est dur, mais c'est bon. ♦ ∅
    •  Une bonne journée de bloc, c'est la satisfaction du café bu et des sudokus finis, suivie de la garde qui commence. ♠
    •  C'est bon pour le taux d'occupation des salles, mais faut pas dépasser non plus. À cause des heures supplémentaires. ‡
    •  Tant que le petit con d'externe ne touche pas à ma table, la vie est belle. ¤
    •  Tant que le programme se déroule comme prévu et que les médecins ne sont pas chiants, la vie est belle. ♣ ∇  
    • C'est bien de faire tourner les boîtes de manière égale. Comme ça, il n'y a pas de jaloux. ∞
    •  Je ne sais pas ce que c'est, j'avais cours à la fac. ℘

     

    Résultats :

    •  Anesthésiste : ♠
    •  IADE : ♣
    •  Chirurgien.ne (PH) : ♥
    •  Chirurgien.ne (CCA) : ♦
    •  Interne de chirurgie : ∅
    •  Infirmière circulant.e : ∇
    •  Aide opératoire : ¤
    •  Externe : ℘
    •  Cadre du bloc : ‡
    •  Technicien.ne à la stérilisation : ∞

    4 commentaires
  • Passer à côté d'un diagnostic grave : ma hantise. Trois fois depuis que je suis interne je me suis dit oh merde. Les deux mots qui te plongent dans un bain glacé. Oh merde, je suis passée à côté. Je l'ai tué. J'aurais pu le tuer. Oh. merde. Merde. Merde. Merde. Le cerveau qui s'arrête, et les deux petits mots qui tournent dans le vide pendant que le monde avance.

    La première fois, j'étais jeune interne. Madame AVK (oui, ça part mal), 84 ans, à J15 postopératoire. On attend la convalescence. Le relai AVK est en train de se finir. La voisine de chambre de madame AVK est madame DiarrhéeAiguë. Elle n'a pas été hospitalisée en chirurgie pour ça, mais son fils lui a mené sa petite-fille en pleine gastro, et ça n'a pas raté : madame DiarrhéeAiguë a déclenché sa propre gastro le lendemain, par le haut et par le bas. Le service, un peu vieillot, est plein à ras la gueule et on ne peut pas faire de changement de chambre pour la passer en chambre seule. Tant pis, tout le monde s'inondera de Stérilium.
    Il est 23h, en fin de semaine d'astreinte. Je viens de rentrer chez moi et de me mettre au lit, puis le téléphone sonne. L'infirmière de nuit, qui m'informe que madame AVK a 9 de systolique alors que d'habitude elle est hypertendue. Et qu'elle a un peu la nausée aussi, qu'elle se sent pas bien. Elle n'est pas tachycarde.
    En temps normal, je serais montée à l'hôpital l'examiner. Mais je suis fatiguée, j'en ai marre, et il y a la dame à côté avec sa gastro. Je décide de manière unilatérale que madame AVK a la gastro.
    Une heure après, l'infirmière (qui n'était pas née de la dernière pluie) me rappelle. Il faut que tu viennes la voir, dit-elle, et son ton de voix est pressant.
    Je monte. Et, en rentrant dans la chambre, oh merde. J'ai vu madame AVK, blanche comme ses draps, et j'ai cru qu'elle était morte.
    Madame AVK était en choc hémorragique (une artériole avait saigné dans son thorax opéré), à cause d'un INR à 9, à cause d'un relai AVK mal prescrit et mal surveillé par moi-même. Et elle n'était pas tachycarde parce qu'elle était sous bêta-bloquants. L'histoire a fini au bloc dans la nuit et par ensuite huit jours de réa. Heureusement, elle est rentrée chez elle.

    La deuxième fois, j'étais plus vieille, donc j'avais moins d'excuses. Monsieur AAA avait été opéré d'un anévrisme de l'aorte abdominale : un petit tube en Dacron remplaçait son aorte hypertrophiée qui menaçait de péter à chaque instant. Il y avait eu une réimplantation des artères digestives (là aussi, vous me voyez venir ?).
    Réanimation postop standard, retour dans le service, va mieux, détresse respiratoire, retour en réa. Répétez le cycle trois fois avant d'arriver à un mois, un mois et demi postop, où, le soir, monsieur AAA refait une détresse respiratoire bien cognée pour laquelle il retourne en réa. Je ne comprends pas d'où vient la détresse : l'auscultation est normale, un angioscanner a éliminé une embolie pulmonaire... Et puis je me dis (j'avais pas tout à fait tort) que ça devait venir du ventre, rapport qu'il avait la chiasse depuis plus de trois semaines. A chaque fois qu'on lui redonnait à manger, il avait la diarrhée derrière. Du coup on le mettait à jeûn. Du coup plus de diarrhée. Remange. Rediarrhée. Vous les voyez, mes gros sabots ?
    Une quinzaine de coprocultures avec recherche de clostridium étaient revenues négatives, en réa comme dans le service. Ça devait être fonctionnel.
    Donc il retourne en réa, les réas l'intubent dans la journée. Je fais ma vie d'astreinte.
    Il est cinq heures du matin quand le téléphone sonne. Le réanimateur :
    — Vous avez éliminé une ischémie mésentérique ? Non parce que là il est en train de mourir, ton malade.
    Oh merde.
    Ma chambre est noire, mais je vois les pièces du puzzle se mettre en place. Je vois les feuilles jaunes de bactério, de toutes les copros négatives. Je vois la claudication digestive. Je vois la détresse respiratoire liée à l'état digestif. Si j'avais fait une gazo au lieu de sauter directement au scanner, est-ce que ça m'aurait mis la puce à l'oreille ? A moi où à quelqu'un d'autre ? Je vois toutes les fois où quelqu'un aurait pu faire le diagnostic et où personne ne l'a fait.
    Il est mort au petit matin. La seule chose qui me console un peu est que deux services entiers, de chirurgie et de réanimation, sont passés à côté. Son certificat de décès ne devait pas être encore signé que son chirurgien référent a décroché son téléphone pour m'incendier avant que j'arrive à l'hôpital. J'avais envie de lui dire de fermer sa trappe, qu'il avait plus d'expérience que moi, qu'il était de la spécialité et pas moi, qu'il aurait pu s'en douter, mais j'ai rien dit. Moi aussi, j'aurais pu m'en douter.

    La troisième fois était il n'y a pas si longtemps. Je suis officiellement vieille interne, j'aurais dû avoir le temps d'apprendre la médecine. Madame Médiastin a eu une médiastinoscopie pour une tumeur pulmonaire ; les biopsies endobronchiques sont revenues négatives, mais c'est une tumeur distale, et elle a le médiastin bourré d'adénopathies. Donc on va aller chercher des biopsies pour avoir un diagnostic histologique. 
    Elle aurait dû sortir le mardi, lendemain de l'intervention. Mais elle était fatiguée, elle habitait loin et seule, et j'avais des lits... Mercredi, elle était fatiguée. Alors que la veille je n'avais que son témoignage, là, je le voyais moi-même. Bon ben vous restez, hein. Jeudi, elle était vraiment fatiguée. Mais elle voulait rentrer, parce que sa petite fille de onze ans était seule à la maison. Dans ma tête, je commençais à préparer ses papiers de sortie, et je la maudissais d'avoir laissé sa gosse toute seule à la maison pendant quatre jours. Le senior l'a regardée. Il m'a regardée. Il a dit "elle était comme ça, hier ?" J'ai dit "ben, un peu moins fatiguée, mais oui, elle était couchée pareil en chien de fusil, dos à la fenêtre, pas bien orientée, du mal à se lever avec des troubles de l'équilibre et, oh merde, oui bien sûr je lui demande tout de suite un scanner cérébral."
    Elle avait des métastases partout dans le cerveau et commençait à engager. On a commencé le cocktail antiépileptiques/corticoïdes et elle a été transférée dans l'après-midi dans un service adapté. Je l'aurais renvoyée chez elle. Où il n'y avait d'ailleurs personne, son ex-conjoint ayant la garde complète de leur fille, comme il me l'a appris au téléphone.

     

    Malheureusement, ce ne sera pas la dernière fois de ma carrière où je me dirai oh merde devant un.e patient.e. Les prochaines fois, il n'y aura peut-être pas de senior derrière pour rattraper, non pas mon mauvais diagnostic, mais mon absence de diagnostic. Il y aura fatalement un jour où je me dirai oh merde, et où je serai seule face au patient et sa famille. J'espère juste que ce ne sera pas pendant une intervention.
    Ces trois épisodes m'ont rendue paranoïaque des bêta-bloquants et des relais AVK, des ischémies mésentériques et des métastases cérébrales. Dans un contexte similaire, j'espère ne plus être faussement rassurée par mon absence cruelle de conclusion diagnostique. J'espère, sans être sûre.
    La médecine est à la base de la chirurgie. Mon chef de service dit à qui veut l'entendre qu'un mauvais clinicien ne peut pas être un bon chirurgien, même si je le soupçonne des fois de dire ça pour faire râler les orthopédistes. J'ai la chance d'être interne dans un service où tous les opérateurs sont sensibles à la clinique, ainsi qu'à l'aspect médical du postopératoire, parce qu'il n'y a pas que les drains thoraciques dans la vie. Mais j'ai des lacunes, comme beaucoup de monde. Peut-être aurais-je dû faire un semestre hors filière dans un service de médecine, même si ça m'aurait bien fait râler. Après tout, je râle bien que les internes de médecine devraient faire un semestre de chirurgie pour apprendre la vie. Ou faire six mois en réa médicale. Même si je ne capte rien aux antibiotiques et à la néphrologie.
    Heureusement, je ne suis pas généraliste : je n'éprouverai jamais la hantise quotidienne de faire la part du grave/pas grave au milieu de consultations autant variées.

    Tout ce que j'espère, c'est que la prochaine fois où je me dirai oh merde, j'apprendrai à ne plus faire la même erreur.


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