• La question rituelle du lundi matin, à ceux qui ont fait l'astreinte du week-end, est :
    — Alors, vous avez beaucoup bossé, ce week-end ? 
    Des fois tu n'as pas le temps de la poser tellement Chef-Chéri a hâte de raconter à tout le monde le combo clamshell + laparotomie du dimanche matin.
    Des fois le Co te répond, blasé, qu'il a passé deux nuits aux Urgences à drainer des plèvres et donner des avis. Ou, plus fréquemment, que les infirmiers de nuit l'ont harcelé au téléphone toutes les heures.

    Rarement, l'astreinte, l'œil vif et le poil brillant, répondra :
    — Ah, on n'a pas trop bossé, par contre j'ai un scoop !
    — Dis, dis !
    — Le jeune du pneumothorax que t'as drainé l'autre jour aux Urgences ! [NdA : dénomination non spécifique, en général on en a toujours deux ou trois dans le service mais on les reconnaît, comme une chatte ses chatons, à leur cri d'oisillon esseulé et à l'état de bullage de leur drain.] 
    — Alors !
    — Il a plaqué sa copine !
    — Nooooon !!!

    Il faut en effet savoir une chose. On a l'habitude des familles difficiles à gérer (un jour, je fera une méga-étude sur les relations pathologiques patients/parents chez les pneumothorax récidivants, un jour), des familles chiantes qui posent quinze mille questions, des familles qui quittent la chambre en claquant la porte parce qu'elles se sont engueulées avec le patient, des familles pot-de-colle qui ne laissent pas respirer les patients, et même ponctuellement des réglements de vendettas familiales dans la chambre, mais on n'a pas, du tout, l'habitude des ruptures amoureuses initiées par le patient.

    En fait, monsieur P (comme Plaquage), se remettait mal d'une rupture d'il y a deux mois. Pendant la pose du drain, il avait d'ailleurs bien râlé là-dessus ; plus que la copine, c'était l'appartement de la copine qui lui manquait. Parce que retourner vivre chez ses parents à vingt-et-un ans, c'est la loose.
    En entendant ça, j'ai failli lui expliquer que moi, j'étais restée jusqu'à l'âge mûr de vingt-quatre ans (et l'internat et son autonomie financière), puis je me suis retenue, ça aurait pu être mal perçu.
    Mais dans la chambre se trouvait une nouvelle copine, parce qu'une de perdue, dix de retrouvées, alors j'avais classé l'affaire.

    Sauf que dans le week-end monsieur P a eu mal, pis il ne dormait pas non plus à cause du drain, bref il s'est énervé et il a lourdé sa nouvelle copine depuis son lit d'hôpital. D'habitude, c'est plutôt le valide qui plaque le malade, enfin bon.

    L'ex-nouvelle copine est partie en pleurant.
    Monsieur P s'est retrouvé seul avec sa mère, son drain et son voisin de chambre. 
    Et Co a eu une histoire de chasse de plus à raconter. 


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  • Aujourd'hui, ou plutôt hier, je suis allée à Castorama. En arrivant sur le parking, j'ai vu une belle et intéressante campagne d'affichage pour leur carte de fidélité.

    Une première affiche montre un jeune homme caucasien genre Guillaume Canet, l'air las et détendu de celui qui vient de se crever le cul à raboter une belle étagère. Il nous dit que si son outil tombe en panne — donc pas sa faute, il est victime d'un matériel défectueux — on lui change pendant un an.

    Stéréotypes

     

    Une deuxième affiche montre un homme moins jeune, caucasien genre Jean-Luc Delarue sans lunettes, siégeant sur le trône d'un motoculteur, l'air pensif. Mais il est heureux, et même serein, parce que la garantie constructeur est étendue par le magasin.

     

    Stéréotypes

    Une troisième affiche montre un charmant jeune homme, caucasien genre le petit frère benêt d'une de mes copines. Lui aussi, il est détendu du slip : voyez la nonchalance avec laquelle il s'appuye sur sa planche plus grande que lui. Mais il a une bonne raison de l'être, puisqu'en cas d'erreur de coupe il peut venir faire changer sa planche. On ne précise pas qui a fait l'erreur ; mieux vaut glisser pudiquement sur le sujet.

     

    Stéréotypes

    Par contre, la quatrième affiche, c'est une autre paire de manches. C'est une jeune femme, caucasienne genre bécasse, qui n'a pas d'accessoire : ni planche, ni motoculteur, ni perceuse. Même pas des rideaux, et pourtant les dieux savent s'ils en vendent chez Castorama. Elle est là, et attention, elle n'a pas l'air détendu : regardez-la, elle a l'air mutin d'une gamine qui vient de faire une connerie. Elle cache sa bouche derrière ses mains, elle est recroquevillée sur elle-même, tout parle d'insécurité et d'immaturité. Et puis surtout, elle a le droit d'être maladroite : c'est même le service client qui le dit.
    Les trois hommes ont droit à des défauts matériels, à des motoculteurs en panne hors garantie et à des planches mal coupées. Elle, avant d'avoir le droit de bricoler avec du matériel qui tient la mer, elle a le droit d'être maladroite.

    Stéréotypes

    Vous voyez où je veux en venir ?
    D'une part, même si 75% des clients de Castorama étaient mâles, ce qui est possible, ils ne seraient pas tous, en France en 2012, de pedigree européen-pâlichon inscrit au LOOF (en tout cas je l'espère).
    D'autre part, et ce en dehors de toute question colorimétrique, l'image de la femme que cette campagne véhicule est proprement affligeante. Les trois hommes représentés sont sûrs d'eux, bien dans leur peau, heureux de leur vie et de leurs achats. La femme est honteuse, incertaine ; on ne sait pas si elle a acheté une pompe de piscine ou du matériel de peinture. Représentée hors contexte, elle n'est pas une cliente spécifique, elle est une femme, la femme, genre c'est déjà bien qu'ils en aient mis une. Et pourtant elle illustre un propos : la maladresse. On ne sait pas si elle fait plutôt de la décoration, du bâtiment, du jardin ou du bricolage, par contre on sait qu'elle est maladroite.

    Vous me direz, à quoi bon aboyer là-dessus ? Il y a des sujets plus préoccupants à débattre en ce moment : les positions des candidats sur l'euthanasie, sur l'IVG, sur la tolérance entre les cultures...
    Ce billet ne va pas changer le monde, et encore moins cette campagne d'affichage indigne de la chaîne de magasins qu'elle représente. Mais si on ne parle pas de ces petites choses du quotidien, ces représentations biaisées, partisanes et réductrices, comment s'attendre à ce qu'elles changent ? Elles ne sont, hélas, que des représentations des stéréotypes dominants dans notre société. En parler, c'est peut-être déjà lancer le débat, et faire bouger les idées est le premier pas dans le changement des mentalités.


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  • C'est officiel, le printemps est là : sous le bleu délavé du ciel, prunus roses et fruitiers blancs étalent leurs branches grêles. Il fait chaud.

    Une salle est fermée, le deuxième et dernier patient de l'autre est annulé. Petite, minuscule, journée. Tout les chefs ne consultent pas, et du coup on se retrouve tous à 9 heures à une grande visite improvisée. L'ambiance est plus détendue que d'habitude : on va et vient, certains s'attardent dans une chambre, la kiné vient parler des patients à voir, quelqu'un prend le téléphone. Depuis les fenêtres des chambres, les pelouses verdissent et les bourgeons  pâles pointent sous un soleil délavé de brume.

    Puis on finit tôt et un déjeûner est improvisé en terrasse, dans un beau parc où les merles chantent, près d'un jet d'eau scintillante. Ça se chambre entre internes et chefs ; on s'échange les derniers ragots de l'hôpital, on parle de la Revue à venir, le dos au soleil chaud. Le repas est bon, copieux. On se demande vaguement ce qu'on va faire cet après-midi : les courriers sont quasi faits, le staff est fini de préparer... Café à l'internat ?

    On remonte à l'internat, sur la terrasse, en plein sud. Il y a toujours un air frais, mais c'est supportable. Puis qui part en consult', qui part donner un avis, qui part régler les trucs administratifs qui traînent depuis Mathusalem.

    Je rentre tôt et m'installe sur ma banquette pour travailler. Il fait beau : j'ai ouvert toutes les fenêtres, la chaleur entre à flots dans le petit appartement. Je regrette de devoir le laisser six mois d'été pour un internat de périphérique. Je ferme les yeux quelques instants — lorsque je les rouvre, deux heures ont passé.

    Qu'importe ; aujourd'hui, c'était un slow day.


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  • Il y a Delphine, quatre-vingt sept ans, et Marinette, quatre-vingt cinq ans. J'ai d'abord fait la connaissance de Marinette par les urgentistes, une nuit, aux petites heures du matin :
    — Ouais allô salut, c'est ton urgentiste préféré. J'ai une petite vieille dame qui a chuté dans les escaliers il y a deux jours, elle a des fractures des arcs antérieurs de K3 à K7 à gauche. Quelques gouttes d'hémothorax au scanner. Pas de gros antécédents. Tu as de la place pour elle ?
    — Vi... 
    — Ben écoute je lui fais des prescriptions et je la fais passer dans ton service, elle va bien, sature bien, a pas trop mal, y'a pas d'argument pour des lésions intra-abdo, et là le brancard elle en a marre, il lui faudrait un vrai lit, on gagnera du temps si je m'en occupe.
    — Ben si tu veux...

     Le matin, j'ai rencontré Marinette. Pas bien grande, toute fripée, toute plissée, avec de grands yeux verts façon rainette, enfouis sous des paupières tombantes. Cheveux fins, teins d'ocre pâle, bouclés, courts et permanentés. Pas bien grasse sous les plis de peau, mais pas maigre non plus : on sent la femme un peu forte que la fonte musculaire de l'âge, et peut-être aussi une perte de poids, ont allégé, mais sans un seul soupçon de cachexie. A la visite, Marinette était toute seule, et puis la visite a tourné court : quand on a commencé à l'examiner, Marinette s'est mise à vomir. Chef-Chéri et moi l'avons redressée pour qu'elle sorte quelques cuillierées de liquide gastrique vert bilieux dans le haricot. Alors on a regardé ses pupilles et ses réflexes — mais tout allait bien — mais on a quand même eu peur d'un saignement intracrânien, malgré le délai depuis la chute, alors j'ai quitté la chambre pour aller demander un scanner crâne, et on est passés à la suite.

    Le scanner était normal, en dehors d'un petit méningiome calcifié de la faux du cerveau. Pas de sang, ouf. C'est en voyant les images que je me suis rappelée que l'infirmière avait signalé que Marinette avait mal au ventre, plus du côté gauche. Et Marinette était pâlotte ; même si les vieilles dames fripées prennent rarement le soleil, ç'aurait été dommage de passer à côté d'une rate fendue.

    Alors dans l'après-midi je suis retournée voir Marinette. Elle était toute seule dans la chambre. Au calme, je m'assieds au bord du lit et je lui fais raconter son histoire. Elle est tombée dans les escaliers, en marbre, insiste-t-elle, de chez sa sœur. C'était il y a deux jours. C'est sa nièce, la fille de sa sœur, qui lui a fait faire la radio et pis l'a envoyée aux Urgences, parce que la nièce est médecin. Perdu connaissance ? Marinette n'est pas sûre, mais peut-être bien que oui. Enfin elle n'a pas de bosse à la tête, c'est le principal, n'est-ce pas ?

    Est-ce que Marinette a mal quelque part ?
    Ah là là oui, j'ai la bouche qui me fait mal, là, partout, et sur les joues, et puis il y a des boutons qui me grattent ! Ça chauffe !
    A l'examen, pas de boutons. Pas de mycose buccale. Et pourtant elle sent des boutons à l'intérieur de ses gencives ! Enfin c'est peut-être dans la tête, docteur, dit-elle en riant doucement, on ne sait jamais avec ces choses-là.
    Mais en dehors de la bouche ? Rien ne fait mal ? 
    Ah si le ventre, là, partout !
    Et qu'est-ce que c'est que ces cicatrices, madame Marinette ?
    C'est la... la... comment ça s'appelle déjà... la... Vésicule, vous dites ? Oui, c'est ça docteur ! Ah mais c'était il y a longtemps, j'étais en vacances à la Grande Motte et j'ai eu la vésicule, que j'ai été opérée plusieurs fois. Mais vous demanderez à ma sœur, elle pourra mieux vous dire que moi.
    Malgré son excellent élocution et son vocabulaire choisi, madame Marinette a visiblement du mal à raccrocher les wagons. A l'en croire, elle aurait été transférée dans notre ville en hélicoptère — quatre cent cinquante kilomètres — mais en fait non, ce n'était pas possible parce que l'hélicoptère n'était que pour les accidents, alors c'était en ambulance. Puis elle était retournée à la Grande Motte pour y être réopérée. Puis le professeur de chez nous l'avait réopérée encore deux ou trois fois. Les douleurs, c'est depuis, et puis Marinette est constipée, avoue-t-elle quand on lui demande.
    Elle vomit ; elle fait de petites crottes de chèvre toutes sèches ; et, surtout, quand je l'examine, son ventre est trop gros pour sa corpulence. L'ombilic est un peu déplissé — pour un peu, je trouverais Marinette subictérique.

    Juste quand je pose un main sur son ventre, je sens une présence derrière mon dos.

    Debout au pied du lit se tient le sosie de Marinette : Delphine, quatre-vingt sept ans, fausse blonde un peu ronde, plissée comme un jeune Shar-Peï. La peau de son visage et de ses mains est craquelée comme un blanc d'œuf qui aurait séché. Elle aussi a de grands yeux verts enfouis sous des paupières lourdes. Je remonte le drap — Marinette est nue sous la chemise — et je me présente. Delphine plisse les yeux pour mieux lire, pauvre presbyte, mon badge, on n'est jamais trop sûrs. Je demande à Delphine si elle peut nous laisser quelques minutes ; Delphine ne compend pas pourquoi. J'explique gentiment que je veux examiner Marinette. A regrets, en traînant des talons, Delphine s'en va : c'est-à-dire qu'elle se met hors de mon champ de vision, dans le sas d'entrée de la chambre.

    J'examine Marinette. Son ventre est souple, sauf dans la région iliaque gauche et hypogastrique, où il est plus tendu et douloureux. Pas de météorisme pour expliquer le gros ventre, mais une sensation d'ascite, et un ou deux nodules palpés à travers la paroi, et une masse en fosse iliaque gauche.
    Je ne veux pas sentir de masse chez Marinette. Elle est trop douce et trop gentille pour avoir un mauvais cancer dans le ventre, parce qu'elle est trop âgée et fatiguée pour être opérée. Je mise tout sur les symptômes digestifs. Je parle de polypes, ce doux euphémisme du cancer colique, et je parle de coloscopie. J'essaye de ne pas voir le subictère, le gros foie, la probable ascite. Marinette a déjà eu des coloscopies ; on lui a enlevé un polype il y a trois ans. Je saute sur l'occasion : il faudra refaire une colo dans l'année, de toutes façons.

    Puis je fais rentrer Delphine, qui n'était jamais bien sortie. Elle a tout entendu, mais on fait semblant, et je lui réexplique. Mieux orientée que Marinette, elle m'explique que la dernière colo, il y a trois ans, était normale, que le polype c'était encore deux ans plus tôt et que le gastro-entérologue avait dit qu'il fallait attendre cinq ans. Mais quelque part Delphine est contente qu'on propose la colo à sa sœur ; elle-même, elle a été opérée d'un polype au côlon il y a quelques années, on lui a enlevé la moitié du gros intestin — c'était le professeur Untel, vous le connaissez peut-être ? Et le gastro-entérologue a dit qu'il fallait attendre cinq ans, mais Delphine n'est pas tranquille, pourriez-vous voir avec le professeur pour qu'il organise aussi une coloscopie à Delphine ?

    Je réussis à me dépêtrer de Delphine, si gentille, dévouée, et collante, et je fais un saut chez les voisins de palier : les internes de cancéro-gynéco. Dans leur bureau, une copine. Je lui parle de Marinette. On se décide pour écho abdo et colo.

    Juste quand je retournais dans le bureau infirmier pour attraper un téléphone et faire les demandes d'examen, une infirmière me passe un téléphone : c'est la nièce de Marinette, qui me brosse un tableau peu idyllique de la situation.
    Marinette vit chez Delphine et son mari. Dépressive depuis de nombreuses années, elle présente quelques signes de démence débutante. Elle tombe une à deux fois par semaine, mais ni Delphine ni Marinette ne veulent comprendre ce que cela veut dire. D'habitude, Marinette ne se fait pas mal en tombant — enfin on n'en sait trop rien, si la nièce n'était pas venue les voir personne n'aurait pensé à faire examiner Marinette. Heureusement d'ailleurs qu'elle a prescrit et fait faire les radios dans la foulée, sinon elle n'est pas sûre que les deux sœurs auraient fait les clichés. Je lui parle des vomissements du matin, du scanner ; elle était déjà au courant, mais n'avait pas eu les résultats. Elle pense avoir déjà entendu parler du méningiome sur un scanner ancien fait sur les premiers signes de démence.

    L'intérêt majeur de parler à un médecin, c'est que, quelque soit le lien de parenté, il ou elle aura les idées claires sur l'histoire médicale de son oncle, de sa grand-mère ou de sa belle-sœur. Elle me raconte une histoire différente pour la chirurgie abdominale : cholécystite opérée à la phase aiguë, reprise pour abcès, multiples cures d'éventration dont l'une marquée d'une plaie du grêle... Je comprends mieux les cicatrices.
    Je lui parle de la colo. J'essaye de choisir les mots pour ne pas lui faire peur — l'inconvénient majeur de parler à un médecin, c'est que, lorsqu'il s'agit de quelqu'un de sa famille, il ou elle en sait à la fois trop et pas assez. Trop, parce que trop vu d'histoires finissant mal, trop vu que ces histoires. Pas assez de recul, trop de peur, pas assez de distance. Alors je biaise et me jette à corps perdu sur les polypes. Aucune d'entre nous deux n'est dupe. Personne ne s'exciterait sur une vieille histoire de polype sans une sale arrière-pensée cachée.
    Puis nous reparlons du maintient à domicile, impossible avec des chutes aussi fréquentes. Delphine et Marinette refusent d'entendre parler d'une EHPAD, et pourtant on s'y achemine doucement. Depuis des années que Marinette habite chez Delphine et son époux, les sœurs sont inséparables, mais les faits brutaux sont là : quand on a quatre-vingt-sept ans, il est impossible de s'occuper comme il faut de quelqu'un de quatre-vingt-cinq fragiles printemps.

    On se met d'accord sur une convalescence. Ça, Delphine n'y est pas opposée. Lâchement, nous nous reposons toutes deux sur l'inconnu médecin du centre de convalo pour annoncer, un jour, que Marinette ne pourra jamais rentrer chez Delphine.


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  • Madame P est une lapine, au sens qu'elle pose régulièrement des lapins ; entendez qu'on ne l'a encore jamais vue dans un bureau de consultation.

    Son histoire est compliquée.

    J'ai connu madame P aux Urgences, sur un tableau sommes toutes banal : deuxième épisode de pneumothorax, complet, chez une femme jeune, en bonne santé, tabagique active avec peut-être un poil de cannabis. Ça, c'était le côté simple, avec une prise en charge simple. On pose un drain pour évacuer le pneumothorax et on explique que bon, au deuxième épisode, il vaut mieux opérer. Et que tant qu'à être à l'hôpital on va en profiter pour le faire.

    Ça, c'était simple.

    Le reste, tout le reste, était compliqué.

    D'abord, madame P n'a pas voulu du drain. Un parenchyme pulmonaire sain lui permettait d'être plutôt confortable malgré un poumon droit tout ratatiné sur son hile. Certes, elle avait « un peu » mal au dos, mais elle ne voulait pas de drain, parce qu'elle ne voulait pas être hospitalisée. C'est pas comme si elle avait appelé le 15 sur une douleur thoracique brutale et insoutenable ; lorsqu'on a parlé d'hospitalisation, subitement, la douleur avait disparu.
    Le premier problème de madame P, m'a-t-elle expliqué, c'est qu'elle devait déménager deux jours plus tard.
    Mais bon, à force de parler, d'expliquer l'atélectasie, le risque de pneumothorax compressif etc, elle a bien voulu et du drain et de l'hospitalisation qui allait avec. La chirurgie, elle allait y réfléchir.

    Donc on se met en branle pour poser le drain. Anesthésie locale de cheval, antalgiques avant le geste — madame P était bien bien stressée — et raté, la pose du drain a été très, très, difficile. Douloureuse. Et quand le drain a été posé et fixé, mais que les champs étaient encore en place, je vois le pouls sur le scope qui se met à sprinter à 130-140 pendant que madame P commence à sangloter, s'agiter en aggripant le drain, et vagir des insultes à l'adresse de son ancien compagnon.
    On a désolidarisé ses mains du tuyau du drain (le voir arraché m'aurait fait mal au cœur), scotché le pansement à la va-vite, défait les champs, fait dix milligrames de Tranxène en perfusette, et écouté.

    L'infirmière et moi, on a écouté le récit décousu de violences conjugales et de harcèlement. Mariée à dix-huit ans, enceinte à vingt. Des violences sous-entendues, et trois mois plus tôt la fuite, chez une amie, avec l'enfant grandi (mais encore petit), la rupture. Trois mois avant le jour J du pneumothorax. Des nuits sans sommeil, des jours difficiles. Le chômage. Le déménagement : elle devait aller vider l'appartement commun de ses affaires pour déménager auprès d'un emploi potentiel. Et son fils, l'amour de sa vie, dont elle nous a montré les photos sur le portable.
    Zola, quoi.

    Madame P était d'ailleurs persuadée que, si elle avait fait un pneumothorax, c'était à cause de son ancien compagnon, plutôt que des deux-trois paquets de cigarettes par jour sur un poumon qui avait déjà décollé une fois.

    En racontant tout ça, madame P sanglotait comme un enfant, de gros sanglots profonds, avec de grosses larmes qui roulaient sur ses joues. Peu à peu, la benzodiazépine a fait effet. Madame P s'est calmée. Elle n'avait plus mal. On a pu la transférer dans le service.

    La suite des ennuis a commencé, allez, quatre heures plus tard, à la contre-visite : après mûre réflexion, madame P voulait qu'on lui enlève le drain tout de suite pour rentrer chez elle tout de suite, d'une part pour qu'elle puisse voir Plus Belle La Vie à l'heure, et d'autre part pour qu'elle puisse déménager et, je cite, faire défoncer la gueule de ce connard qui lui avait fait un pneumothorax en lui parlant au téléphone.
    Pendant ce temps, à chaque respiration, c'était le jacuzzi dans son drain : il y avait encore une fuite d'air active sur son poumon. L'enlever, c'était repartir à la case départ.
    Après explications sur le bullage et sur le fait que la télé était gratuite, donc que PBLV était disponible — j'ai pudiquement glissé sur le connard d'ex — madame P a bien voulu rester.

    Le lendemain matin, à la visite, Chef-Chéri a réexpliqué ce que c'est qu'un pleurotalcage. Trois trous de caméra, on enlève la zone dystrophique de l'apex, on met du talc, un nouveau drain et on se barre. Trois-quatre jours d'hospitalisation prévisibles. Le drain posé aux Urgences bullait toujours, d'ailleurs, et le poumon était décollé à la radio, donc ça paraissait une bonne idée. Madame P a refusé l'intervention pour essayer de sortir plus tôt, si jamais ça s'arrêtait de buller, et revenir se faire opérer une fois au calme, le déménagement fait et les affaires en cours réglées. C'était son droit le plus absolu ; personne ne l'a contesté.
    Le drain lui faisait mal, disait-elle, et aucun antalgique ne la soulageait, même les morphiniques. Elle ne voulait pas d'autre drain, pas de chirurgie.

    Une heure après la visite, la mère de madame P est venue la voir, amenant le bout de chou de deux-trois ans avec elle. Là où madame P était volubile, débordant d'énergie au point d'être difficile à gérer, sa mère était une quinquagénaire calme et posée. Quelques instants après que madame mère soit entrée dans la chambre avec l'enfant, des hurlements ont raccolé les gens se trouvant dans le coin. C'était madame P, à bout de nerfs, hurlant et tressautant dans le lit. Madame mère est sortie avec le petit le temps qu'on la calme ; madame mère était un peu pâle, les traits un peu tirés. Elle n'a rien dit. Moi aussi à bout de nerfs, j'ai mis du Tranxène à sa fille en systématique.

    Durant l'après-midi, l'infirmière du secteur m'a appelée : madame P et sa mère voulaient me voir. J'y suis allée, à reculons.
    La chambre d'hôpital était envahie de vêtements d'enfant. Des babygrow étalés sur l'adaptable, des petits pantalons pliés sur la table de chevet, des gilets posés soigneusement sur le pied du lit... Il y en avait partout.
    Madame P et sa mère voulaient parler de la chirurgie. J'ai réexpliqué. Sous le regard de madame mère, madame P a considéré raisonnable le fait d'être opérée. Le petit était chez madame mère, et pour le déménagement elle s'arrangerait. C'était le mardi. On pouvait l'opérer mercredi, il y avait la place au programme.
    Quant à la douleur, madame P n'avait quasiment plus mal. Les petites gélules bleus (de morphine) ne l'avaient pas soulagée d'un poil, mais la gélule rose (de Tranxène) lui avait fait le plus grand bien. Et en effet, madame P était calme, plus stable, moins émotive, mieux. Elle explique que ce qu'il faut bien appeler une crise hystérique était dû à l'absence de son fils. Le fait de le revoir lui avait fait prendre brutalement conscience du fait qu'elle ne le voyait pas et ne pourrait pas le revoir tant qu'elle serait hospitalisée. Cette pensée lui était tellement insupportable qu'elle s'était mise à hurler.

    L'anesthésiste passe et consulte. On laisse à jeûn à partir de minuit.

    Le lendemain mercredi matin, madame P a la dalle. Elle réclame à cors et à cris un solide petit-dej', accusant le personnel soignant de vouloir l'affamer. On lui réexplique que c'est pour être opérée. Elle refuse catégoriquement toute intervention, elle veut sortir de l'hôpital, elle veut qu'on lui enlève le drain qui bulle... Elle se plaint d'étouffer à cause du drain. Les douleurs sont intolérables. Le Tranxène calme un peu le tableau somatique, mais moins bien que la veille.
    Comme on ne peut pas soigner les gens contre leur gré, on lui donne à manger et on annule le bloc. 

    Le jeudi se passe sans éclat majeur. Madame mère a l'air de plus en plus fatiguée. Les infirmières et aides-soignants du secteur aussi. Quand on rentre dans la chambre, soit madame P râle comme un putois, soit elle est en train de regarder la télé et rien ne la fait décrocher du programme. Je me pose la question d'une personnalité pathologique. Je n'ose pas en parler à madame P.

    Le vendredi, le drain bulle toujours. A la visite, madame P, au top de sa forme, exige d'être opérée dans la journée. Elle en a marre, et elle a compté que si elle se fait opérer aujourd'hui, elle pourra être chez elle le lundi.
    Doublement pas de pot : d'abord elle a déjeûné, et ensuite le programme est blindé. Chef-Chéri essaye d'expliquer. Le ton monte. Lâchement, nous battons en retraite avant d'être témoins de la crise. 

    Je rends l'astreinte à Co.

    Le lundi matin, madame P est rajoutée au bloc. Un Co lassé m'explique entre deux portes que le drain ne bullait plus, mais que bon, tant qu'on l'avait sous la main...

    Les suites ont été simples, au plan chirurgical. Au plan psychologique, il paraît que c'était autre chose.

    Deux semaines plus tard, madame P était inscrite à la consultation des internes — à 16h30. A 14h, en arrivant à la consult, je croise Chef-Chéri qui me dit :
    — Madame P vient, aujourd'hui, nan ? Je vais la voir tout de suite, avant mes miens.
    — Non, elle vient en fin de consult, elle est pas encore arrivée.
    — Ah si, me soutient-il, je l'ai vue dans le couloir, je suis sûr que c'était elle !
    — Bin elle est sacrément en avance, alors...
    Nous allons voir dans la salle d'attente : pas de madame P, mais Chef-Chéri ne démords pas que c'était bien elle qu'il a vu. Dubitative, je me demande in petto si Chef-Chéri avait bien mis ses lunettes.

    A 16h30, pas de madame P. Bon, je vois le patient suivant, elle a peut-être du retard. Quand c'est le tour de celui encore d'après, madame P n'était toujours pas passée au bureau des entrées. Je vois donc le dernier patient de la consultation.
    J'attends dix minutes de plus, mais rien, et je déclare le lapin officiel.

    En quittant le bureau, je vais voir la secrétaire pour lui dire que je remonte dans le service. Si jamais madame P pointe son museau de lapine, qu'elle m'appelle sur le portable.
    Ah mais ça n'étonne pas la secrétaire, me dit-elle : madame P est venue à une heure et quart en exigeant d'être vue immédiatement, et donc de passer la radio immédiatement. Mais la radio ne pouvait pas la prendre en avance, donc madame P s'est barrée. La secrétaire avait l'air un peu blasé. Elle a dit que madame P lui avait bien crié dessus.

    Bon, me dis-je. On va l'appeler au téléphone ; son numéro était dans le dossier. Ça sonne dans le vide. J'appelle chez l'amie qui l'héberge ; personne ne décroche. Je laisse un message sur le répondeur, est-ce que ça va, vous n'êtes pas venue à la consultation, on voulait savoir si vous alliez bien.

    J'ai réessayé le lendemain. Pas plus de réponse, alors j'ai laissé tomber.

    Deux semaines plus tard, son nom était de nouveau au planning. Bien sûr, elle n'est pas venue.


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