• J'ai fauté. Au bloc, ce qui est pire.

    C'était une prothèse intermédiaire de hanche ; je tenais le pied sous mon aisselle, articulation luxée, pendant que Chef-Chéri tanquait la prothèse dans la diaphyse.

    Le pied a glissé, j'ai voulu le repositionner.

    Avec le genou raide d'arthrose, ça a fait ressort, et le patient m'a filé un gros coup de savate en plein dans la face. Et d'une ça m'a sonnée, et de deux c'était sur le masque pas stérile.

    Bonjour la faute d'asepsie !


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  • — Ouais, salut, c'est les Urgences, j'ai une dame, là, je me demandais si tu pouvais la prendre. Les pneumos ont pas de lit...
    — Raconte ?
    — Elle a une quarantaine d'années, un cancer bronchique à petites cellules métastatique à l'autre poumon, un envahissement médiastinal, en cours de troisième ligne de chimiothérapie, sans efficacité. Elle est pas de la région, elle est venue voir sa fille, et là elle est venue à l'Accueil sur une majoration de la dyspnée. Elle a la trachée déviée et envahie par la masse, en fait...

    Bonne fille, j'avais des lits, je l'ai prise.

    — Docteur, je veux mourir, me dit-elle.
    De grands yeux verts dans un visage hâve et gris ; un fin duvet brun en lieu de cheveux.
    Un dossier désespérant : diagnostic quatre mois plus tôt, et depuis, l'évolution malgré les traitements. Une dame en refus de soin : elle avait annulé ses deux dernières séances de chimio à l'arrache ; le dernier compte-rendu de consultation reflétait le désespoir relationnel de son oncologue. Il racontait une patiente fuyante, trop facile à braquer, trop calme, trop décidée à sa fin.
    — Injectez-moi quelque chose qui me fasse mourir, ajouta-t-elle devant mon silence.
    — Non, madame, je ne peux pas faire ça... Mais par contre on va essayer de vous soulager autrement.
    Elle ne prenait que peu d'antalgiques, au vu de la situation. Quasiment aucun traitement symptomatique.
    — Je ne veux pas, je veux juste mourir.
    Elle était calme. Elle portait de petites lunettes bordeaux à monture métallique ajourée. Elle avait des mules brodées, elles aussi bordeaux.
    C'était jeudi soir. Un été lourd et pesant, des chambres trop chaudes par ce temps d'orage menaçant. Plus que le week-end et je rendais l'astreinte. C'était une chambre double, mais la dame était seule — nous n'avions plus de chambres simples. Prévu de tenir l'autre lit fermé, de la changer de chambre dès que possible.
    Assise dans le lit, elle se tenait penchée en avant, une main appuyée sur la poitrine, cherchant l'air. Les muscles de son cou émacié se tendaient sous l'effort.
    J'ai parlé de corticoïdes. Elle n'en voulait pas. Elle voulait se reposer.
    J'ai parlé de Xanax. Elle n'en voulait pas. Elle ne voulait pas être shootée par les médicaments.
    J'ai parlé de chercher s'il n'y aurait pas une part de la dyspnée qu'un geste simple pourrait soulager : épanchement péricardique, épanchement pleural. Elle ne voulait ni écho cardiaque ni radio pulmonaire. Elle voulait mourir.
    Elle avait les pommettes larges, un peau grise finement striée sous le duvet de la cachexie, des lèvres fines, pâles et dessechées. De manière étonnante, pas d'escarre sous le nez, à l'endroit des lunettes à oxygène.
    J'ai parlé de bains de bouche, de soins locaux... Elle n'en voulait pas.
    J'ai parlé d'aérosols bronchodilatateurs (auscultation spastique). Elle n'en voulait pas.
    Contrairement à la majorité des patients, elle ne parlait pas. Elle répondait brièvement aux questions, pour refuser toute proposition de soin. Tous les temps de silence du monde ne la tentaient pas : muette, elle n'attendait rien de nous qu'une injection illusoire et immorale. Elle se plaçait volontairement au-delà de ce qu'on pouvait lui proposer, désirant ce qu'on ne pouvait lui infliger, initiatrice et victime de l'impasse.
    Exaspérée, j'avais envie de dire « mais si vous refusez qu'on vous soigne, pourquoi est-ce que vous êtes venue à l'hôpital ? Fallait vous jeter du haut d'un pont. »
    Avant de craquer, j'ai appelé Chef-Chéri. Sa position a été plus simple. Au lieu de négocier pied à pied le traitement des symptômes, il a prescrit en bloc, et annoncé de même. Pour vous soulager, on va faire ça, ça et ça. Corticoïdes à bonne dose, anxioytiques, aérosols, et je ne sais plus quoi. Peut-être un fond de diurétiques. J'ai oublié. Et si demain matin ça va pas mieux, échographie cardiaque plus ou moins drainage percutané sous locale.
    Lâchement, je l'ai suivi lorsqu'il a quitté la chambre.

    Le samedi matin, visite. Pas d'amélioration : écho. Allô l'interne de cardio de garde ?
    En fin de matinée, la cardiologue est venue. Il a fallu renégocier l'échographie. Ça ne fait pas mal, ça permettra de vous soulager si on voit du liquide dans le péricarde, on pourra l'évacuer. A deux internes, il nous a fallu vingt minutes pour que la dame accepte une écho rapide, au lit.
    Pas d'épanchement. Je vous l'avais bien dit que ça ne servait à rien, dit-elle.

    Le reste du week-end s'est passé à l'avenant. Passer vingt bonnes minutes dans la chambre à chaque passage. Le pneumologue d'astreinte avait juré sur la tête de son chien de la prendre dans son service à la première place disponible. Au mois d'août, mois des fermetures de lit, ces promesses-là reflètent parfois plus de bonne volonté que de possibilités réelles.

    Lundi matin, on a pu la passer en chambre seule. Changement de Chef-Chéri. Et surprise : cette dame, si réfractaire à tout traitement pendant le week-end, est soudain devenue coopérante. Comme une bécasse, je m'en suis réjouie.

    Lundi midi, la Co avait fini le bloc. On est allé manger à l'internat et je lui ai passé le téléphone. Il faisait beau et nous n'avions pas grand-chose à faire pour l'après-midi, donc pendant que les chefs remontaient consulter, nous nous sommes installées sur la terrasse de l'internat, avec un café. Au-dessus de nous, le murmure frais du vent dans les bouleaux argentés. Le ciel bleu entre les nuages. Des réanimateurs nous ont rejoint ; l'un d'entre eux a allumé une cigarette au parfum de miel. J'ai allongé les jambes et renversé la tête. Co, les coudes posés sur la table et le menton posé sur les coudes, blaguait doucement avec les réas.

    Le portable d'astreinte a sonné. Co a décroché. Ses traits se sont décomposés.
    — Qui ?... Non, c'est... Bouge pas, on remonte tout de suite.
    Pâle comme la mort, elle s'est tournée vers moi. Les réanimateurs ont arrêté de parler.
    — Une patiente s'est suicidée.
    — Hein ? Qui ?
    D'un coup, j'avais la bouche sèche. D'un coup, il faisait froid.
    — Madame H. Elle s'est jetée par la fenêtre de la tisanerie pendant les transmissions. 
    Nous nous sommes levées d'un seul mouvement. Dans le brouillard, nous avons escaladé le sentier du talus pour remonter à l'hôpital. Traversé le hall bondé. Pris l'ascenseur caché, celui qui va plus vite.

    A l'entrée du service, Cheftaine-Chérie avait la mine sombre des mauvais jours. En quelques minutes, tout le service était déjà au courant. L'une des secrétaires fixait d'un œil morne le téléphone en train de sonner. Lorsqu'elle a décroché, le geste était mécanique.
    — Qu'est-ce qui s'est passé ?
    — Tu sais, elle avait la chambre en face de la tisanerie... La fenêtre était entrouverte à cause du lave-vaisselle qui tournait... Elle est passée par là. Oh, Stockholm, je suis désolée, mais Chef 1 et Chef 2 sont en bas, ils n'arrivent pas à l'identifier. Il faudrait que tu descendes.
    Dans mon ventre, mon estomac a fait un tour sur lui-même et s'est arrêté. Le curry de poulet du midi s'est changé en plomb.
    — Pourquoi ?
    — Chef 2 ne l'a vue que ce matin, il ne la connaissait pas vraiment... Et Chef 1 n'arrive pas à la reconnaitre.
    Silence. J'ai vaguement senti que Co et Cheftaine-Chérie me regardaient.
    — Bon ben j'y vais, ai-je coassé.

    Je ne sais plus comment je suis descendue dans cette cour. J'ai poussé la lourde porte vitrée. Il y avait un petit attroupement à la verticale de la tisanerie. Des policiers, des SMURistes, des administratifs en civil, les deux Chefs-Chéris en blouse... J'ai resserré les pans de ma blouse contre moi, serré les dents, et foncé. Jusqu'à ce qu'une fliquette à casquette et queue de cheval brune me hèle de m'arrêter. Elle a couru vers moi. Je me suis figée.
    — Je suis l'interne d'astreinte, ai-je dit avec cette voix bizarre.
    — Si si, vous pouvez approcher, faut juste faire attention où vous mettez les pieds. 
    Et j'ai regardé par terre, et j'ai eu encore plus froid. J'étais à plus de cinq mètres du corps, et j'avais failli poser le pied sur ce qui ressemblait à un palais osseux. Il y avait des fragments roses un peu partout. Les Chefs-Chéris m'ont vue. Ils ont eu l'air soulagé, si tant est qu'un visage horrifié puisse exprimer quelque chose de plus.

    Je me suis approchée. On ne pouvait pas reconnaître la dame, et pourtant je me suis forcée à regarder. Le contenu de la fosse postérieure sortait de sa bouche. Le massif facial était fendu comme d'un coup de hache. Ses yeux morts fixaient le ciel. Les iris étaient pourtant verts, le crâne nu. Et, par terre, à côté du corps, il y avait les lunettes bordeaux, dont la monture métallique était tordue, et les mules assorties, tombées n'importe comment à quelques mètes l'une de l'autre. Sous les vêtements, le thorax avait une forme anormale et les membres étaient angulés de manière pénible.
    — C'est bien madame H, ai-je dit.
    Qui d'autre cela pouvait-il être ?
    Puis j'ai reculé en faisant attention de ne pas marcher dans les débris de cerveau. La traversée jusqu'à la zone sûre du milieu de la cour a duré des siècles.
    L'un des Chefs-Chéris avait l'air d'avoir envie de vomir. Il s'est aussitôt excusé et a dit qu'il était dans son bureau pour quand les policiers voudraient l'entendre. L'autre l'a suivi sans mot dire.
    Je me suis retrouvée seule avec deux femmes en civil. Plus tard, j'ai compris que c'était la directrice du site et l'administrateur de garde. Pour l'instant, elles n'avaient pas grand chose à dire. Elles évitaient surtout de regarder vers le corps. J'avais hâte que quelqu'un le ramasse sur une civière et l'emporte, ou au moins le recouvre. Heureusement, la fliquette à queue de cheval est vite venue me voir. Elle a pris mes coordonnées. Je lui ai raconté rapidement les évènements du week-end. Elle n'a pas pris de notes, a dit que Chef-Chéri avait dit que sa déposition suffirait, que c'était pas la peine de m'embêter.

    Il faisait de plus en plus froid, dans cette cour. Il n'y avait pas de soleil. Il n'y en avait jamais eu. Le vent me taillait en lanières sous ma blouse. Les SMURistes, cools, rangeaient leur matériel en se demandant pourquoi ils s'étaient déplacés pour une femme tombée du cinquième étage. Quelqu'un a eu la bonne idée d'étendre un drap sur le corps. J'ai demandé à la directrice si je pouvais partir. A l'ouest, le teint verdâtre, elle a dit qu'elle ne savait pas mais qu'elle pensait que oui. Alors j'ai demandé au Chef-Chéri des policiers, un mètre soixante, grosse moustache grise et  plus de galons que les autres. Il a dit que oui, alors je suis remontée dans le service comme un zombie.

    J'étais barbouillée, triste et furieuse. En colère devant le sentiment d'impuissance qui me submergeait. La dame s'était volontairement placée au delà de toute ressource et de toute aide, bien plus qu'en refusant un traitement antalgique. Devant sa mort, c'est l'impuissance qui m'a dominée, et aussi le dégoût : on aurait pu l'aider. J'étais en colère contre elle de ne pas nous avoir laissé la possibilité de la soulager. Désespoir, aussi, de ne pas avoir su trouver les mots pour la convaincre. Un animal malade, incurable, on le tue. Un être humain, on lui tend la main et on l'accompagne.
    Choisir de mourir était sa liberté. Elle aurait pu l'exercer n'importe quand ; pourquoi pendant l'hospitalisation ? J'entends bien qu'elle désirait mourir dès l'arrivée, et depuis je n'ai plus commis l'erreur de sous-estimer une demande de mort. Mais comment en était-on arrivé à ce niveau de désespoir irrévocable ?

    Les autres m'attendaient. Co et Cheftaine-Chérie m'ont demandé si je me sentais bien. J'ai dit que oui. Entre temps, l'interne d'anesthésie était arrivé ; il m'a pris le bras et m'a emmenée en salle de soins. Et là, on s'est bourré la gueule au Riclès.


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  • — Merde ! ai-je lâché dans le bloc.
    Dépitée, j'ai regardé avec désespoir, pendant une seconde, du gros sang noir jaillir de l'endroit où j'essayais de disséquer l'artère médiastinale droite (ici, figure 3, la pute avait trois branches, dont une bien postérieure et bien dans les ganglions). Puis le réflexe médullaire inculqué à tout interne de chirurgie : quand ça saigne et que tu sais pas, tu mets ton doigt dessus d'abord et tu réfléchis après.

    Trop tard : Chef-Chéri avait déjà attrapé une De Bakey et saisi en bloc deux des trois branches de la médiastinale. Le flux s'est ralenti. On n'a pas perdu plus de 100 cc : une plaie minime, assez terminale. Pour une vraie plaie proximale, la rumeur veut qu'on ne s'en sorte pas à moins de 600 cc de pertes. Dans le meilleur des cas.

    — Ah, Stockholm, m'a dit Chef-Chéri, la pince sur l'artère. Et maintenant, tu fais quoi ?
    J'ai regardé sans conviction le dissecteur que j'avais à la main. J'ai essayé de passer en bloc sous les deux artères tenues en pince, avec pour seul résultat d'agrandir un peu le trou.
    — Et ben maintenant, tu te démerdes, m'a dit Chef-Chéri, l'œil pétillant et goguenard du chef capable de te tirer de là, mais qui ne veut juste pas. Sauf qu'en tenant le trou fermé dans sa pince, il sauve un peu la malade.

    La branche la plus crâniale était déjà mise en attente sur une ligature. Crânement, le dissecteur à la main, j'ai essayé de passer sous les trois à la fois, genre j'ai vu faire ça des dizaines de fois, tout ça pour cogner sur les ganglions du pédicule et me faire renvoyer dans mon coin comme la bleue que je suis par des conneries d'adénopathies sûrement envahies, les putes, que d'ailleurs ça a fini sur une belle résection-anastomose bronchique à cause de ces pouffiasses d'adénopathies qu'envahissaient la paroi bronchique.. Alors j'ai essayé de passer les ciseaux de Dubost. Et j'ai raté. Pour la première fois, j'ai senti de grosses gouttes de sueur perler au-dessus de mes sourcils. J'ai essayé de disséquer les adénopathies, tout ça pour les faire saigner sans les décoller de l'aisselle artérielle, comme dit  un autre Chef-Chéri.

    Puis je me suis sentie con, et j'ai regardé cette putain d'artère comme une poule qui a trouvé un couteau. Alors Chef-Chéri, en pensée, a fait craquer ses phalanges comme un gros dur de la mafia calabraise et a dit :
    — On va prendre une TA 30 chargeur vasculaire. Dissecteur, le gros. Ligature.
    Il a écarté les gangliasses à la pince et passé le dissecteur sous les artères genre c'est tout mignon tout dégagé, et c'est passé, bien sûr, ça a raclé un peu, c'est tout. Il a passé la pince automatique là-dessous, sans lac ni rien, trop fort Chef-Chéri, et il m'a fait agrafer, parce que pas rancunier. Puis ligature sur le côté de la pièce, et après couper aux ciseaux le long des agrafes.
    — Ça va un peu saigner, m'a-t-il prévenu, c'est rien, c'est le retour.
    J'ai pensé je sais, j'ai déjà vu. Mais l'entendre redire m'a rassurée : le Chef-Chéri qui murmurait à l'oreille des internes. 

    Puis, après, l'anesthésiste s'est moquée et on a déconné un peu. Sous les gants, j'avais les mains trempées. 
    — Champagne, ai-je dit. Ma première plaie d'artère pulmonaire.
    Chef-Chéri a rit doucement.
    — Tu as eu de la chance ; c'était une plaie assez distale et assez petite. Sur un gros tronc, ça saigne considérablement, et tu peux tuer le malade. C'est vrai, tu sais.
    — ^^"
    — Mais tu sais, a-t-il ajouté, et c'est tout le point de ce billet, dans ce type de chirurgie, il y a deux étapes dans l'apprentissage. La première étape, c'est de faire des trous dans l'artère pulmonaire et d'apprendre à les réparer. La deuxième étape, c'est d'éviter de faire des trous dans l'artère pulmonaire. 

    Et c'est là que j'ai décidé que Chef-Chéri était la réincarnation de Clint Eastwood. Le monde se divise en deux catégories : ceux qui font des trous dans l'artère pulmonaire et ceux qui les évitent. Lui, il les évite.


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  • La question rituelle du lundi matin, à ceux qui ont fait l'astreinte du week-end, est :
    — Alors, vous avez beaucoup bossé, ce week-end ? 
    Des fois tu n'as pas le temps de la poser tellement Chef-Chéri a hâte de raconter à tout le monde le combo clamshell + laparotomie du dimanche matin.
    Des fois le Co te répond, blasé, qu'il a passé deux nuits aux Urgences à drainer des plèvres et donner des avis. Ou, plus fréquemment, que les infirmiers de nuit l'ont harcelé au téléphone toutes les heures.

    Rarement, l'astreinte, l'œil vif et le poil brillant, répondra :
    — Ah, on n'a pas trop bossé, par contre j'ai un scoop !
    — Dis, dis !
    — Le jeune du pneumothorax que t'as drainé l'autre jour aux Urgences ! [NdA : dénomination non spécifique, en général on en a toujours deux ou trois dans le service mais on les reconnaît, comme une chatte ses chatons, à leur cri d'oisillon esseulé et à l'état de bullage de leur drain.] 
    — Alors !
    — Il a plaqué sa copine !
    — Nooooon !!!

    Il faut en effet savoir une chose. On a l'habitude des familles difficiles à gérer (un jour, je fera une méga-étude sur les relations pathologiques patients/parents chez les pneumothorax récidivants, un jour), des familles chiantes qui posent quinze mille questions, des familles qui quittent la chambre en claquant la porte parce qu'elles se sont engueulées avec le patient, des familles pot-de-colle qui ne laissent pas respirer les patients, et même ponctuellement des réglements de vendettas familiales dans la chambre, mais on n'a pas, du tout, l'habitude des ruptures amoureuses initiées par le patient.

    En fait, monsieur P (comme Plaquage), se remettait mal d'une rupture d'il y a deux mois. Pendant la pose du drain, il avait d'ailleurs bien râlé là-dessus ; plus que la copine, c'était l'appartement de la copine qui lui manquait. Parce que retourner vivre chez ses parents à vingt-et-un ans, c'est la loose.
    En entendant ça, j'ai failli lui expliquer que moi, j'étais restée jusqu'à l'âge mûr de vingt-quatre ans (et l'internat et son autonomie financière), puis je me suis retenue, ça aurait pu être mal perçu.
    Mais dans la chambre se trouvait une nouvelle copine, parce qu'une de perdue, dix de retrouvées, alors j'avais classé l'affaire.

    Sauf que dans le week-end monsieur P a eu mal, pis il ne dormait pas non plus à cause du drain, bref il s'est énervé et il a lourdé sa nouvelle copine depuis son lit d'hôpital. D'habitude, c'est plutôt le valide qui plaque le malade, enfin bon.

    L'ex-nouvelle copine est partie en pleurant.
    Monsieur P s'est retrouvé seul avec sa mère, son drain et son voisin de chambre. 
    Et Co a eu une histoire de chasse de plus à raconter. 


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  • Aujourd'hui, ou plutôt hier, je suis allée à Castorama. En arrivant sur le parking, j'ai vu une belle et intéressante campagne d'affichage pour leur carte de fidélité.

    Une première affiche montre un jeune homme caucasien genre Guillaume Canet, l'air las et détendu de celui qui vient de se crever le cul à raboter une belle étagère. Il nous dit que si son outil tombe en panne — donc pas sa faute, il est victime d'un matériel défectueux — on lui change pendant un an.

    Stéréotypes

     

    Une deuxième affiche montre un homme moins jeune, caucasien genre Jean-Luc Delarue sans lunettes, siégeant sur le trône d'un motoculteur, l'air pensif. Mais il est heureux, et même serein, parce que la garantie constructeur est étendue par le magasin.

     

    Stéréotypes

    Une troisième affiche montre un charmant jeune homme, caucasien genre le petit frère benêt d'une de mes copines. Lui aussi, il est détendu du slip : voyez la nonchalance avec laquelle il s'appuye sur sa planche plus grande que lui. Mais il a une bonne raison de l'être, puisqu'en cas d'erreur de coupe il peut venir faire changer sa planche. On ne précise pas qui a fait l'erreur ; mieux vaut glisser pudiquement sur le sujet.

     

    Stéréotypes

    Par contre, la quatrième affiche, c'est une autre paire de manches. C'est une jeune femme, caucasienne genre bécasse, qui n'a pas d'accessoire : ni planche, ni motoculteur, ni perceuse. Même pas des rideaux, et pourtant les dieux savent s'ils en vendent chez Castorama. Elle est là, et attention, elle n'a pas l'air détendu : regardez-la, elle a l'air mutin d'une gamine qui vient de faire une connerie. Elle cache sa bouche derrière ses mains, elle est recroquevillée sur elle-même, tout parle d'insécurité et d'immaturité. Et puis surtout, elle a le droit d'être maladroite : c'est même le service client qui le dit.
    Les trois hommes ont droit à des défauts matériels, à des motoculteurs en panne hors garantie et à des planches mal coupées. Elle, avant d'avoir le droit de bricoler avec du matériel qui tient la mer, elle a le droit d'être maladroite.

    Stéréotypes

    Vous voyez où je veux en venir ?
    D'une part, même si 75% des clients de Castorama étaient mâles, ce qui est possible, ils ne seraient pas tous, en France en 2012, de pedigree européen-pâlichon inscrit au LOOF (en tout cas je l'espère).
    D'autre part, et ce en dehors de toute question colorimétrique, l'image de la femme que cette campagne véhicule est proprement affligeante. Les trois hommes représentés sont sûrs d'eux, bien dans leur peau, heureux de leur vie et de leurs achats. La femme est honteuse, incertaine ; on ne sait pas si elle a acheté une pompe de piscine ou du matériel de peinture. Représentée hors contexte, elle n'est pas une cliente spécifique, elle est une femme, la femme, genre c'est déjà bien qu'ils en aient mis une. Et pourtant elle illustre un propos : la maladresse. On ne sait pas si elle fait plutôt de la décoration, du bâtiment, du jardin ou du bricolage, par contre on sait qu'elle est maladroite.

    Vous me direz, à quoi bon aboyer là-dessus ? Il y a des sujets plus préoccupants à débattre en ce moment : les positions des candidats sur l'euthanasie, sur l'IVG, sur la tolérance entre les cultures...
    Ce billet ne va pas changer le monde, et encore moins cette campagne d'affichage indigne de la chaîne de magasins qu'elle représente. Mais si on ne parle pas de ces petites choses du quotidien, ces représentations biaisées, partisanes et réductrices, comment s'attendre à ce qu'elles changent ? Elles ne sont, hélas, que des représentations des stéréotypes dominants dans notre société. En parler, c'est peut-être déjà lancer le débat, et faire bouger les idées est le premier pas dans le changement des mentalités.


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