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    Et pour le plaisir, la luxuriante version originale :


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  • Madame M a de l'arthrose à son genou ; une prothèse paraît une bonne idée qui lui permettra de remarcher.

    Madame M est également obèse, diabétique, a une discrète incontinence urinaire ancienne et stable, et une hygiène de vie douteuse.

    Un ECBU a été prescrit en préop en ville. Comme on pouvait s'y attendre, on trouve quelques leucocytes, et des germes à une concentration de 10^6, ni plus, ni moins. L'antibiogramme retrouve d'un côté un pyocyanique multirésistant, et de l'autre une Morganella elle aussi résistante. Les seuls antibiotiques auxquels les deux étaient sensibles ? Tiénam et Amiklin, deux antibiotiques de la classe de l'artillerie lourde (oui, pour moi les antibiotiques se répartissent en trois classes : antibiotiques faciles, artillerie lourde et Augmentin.) Plein de bonnes intentions, son bon docteur lui avait collé huit jours de Rocéphine dans les fesses, rapport à la chirurgie prévue, sauf qu'il avait rien adapté à l'antibiogramme, puisque les bestiaux y étaient résistants, à la Rocéphine.

    Bon, donc on pouvait pas lui poser la prothèse. Mais comme madame M n'avait pas le moindre signe fonctionnel urinaire et que son pipi, c'était pas du pus, je me suis dit que le Tiénam c'était peut-être pas la peine. Mais, comme on dit dans les romans-feuilletons, n'anticipons pas, je ne connais pas encore l'affaire.

    Entre Chef-Ortho. Enfin non, il n'est pas rentré dans la salle de soins, il a vocalisé, dans le couloir, son inquiétude liée au fait de ne pas m'avoir dans son champ de vision direct, et la confiance qu'il me portait vis-à-vis de la prise en charge médicale de sa patiente. En clair, il a crié :
    — Elle est où, Stockholm ? Faut qu'elle s'occupe de l'ECBU de ma prothèse de demain ! 
    — Je suis làààààà !
    — Ouais, va falloir que tu la mettes sous Bactrim, elle a une infection urinaire, je la repousse à lundi. J'ai montré le papier à Untel [NdA interniste], il sait pas quoi mettre ! Alors chai pas, appelle tes copains du CHU ou quelqu'un d'autre qui tu veux, enfin moi je la mettrais sous Bactrim mais j'y connais plus rien dans ces trucs-là, et puis vous les jeunes vous êtes là pour ça. 

    J'ai lorgné le papier. Untel avait consciencieusement entouré au crayon à papier le Tiénam et l'Amiklin. Je ne le connaissais pas, mais je l'imaginais volontiers, silhouette frêle en blouse blanche, petites lunettes à monture d'acier, entourer les noms des antibiotiques en faisant « Mmm mmm » pendant que Chef-Ortho lui réclamait du Bactrim. La Morganella était sensible au Bactrim, mais le pyo y était résistant.

    Quand Chef-Chéri est parti vaquer à ses pansements, dans une logorrhée rigolote, j'ai regardé l'antibiogramme et j'ai fait « Mmm mmm » dans ma tête, plus pour me donner une contenance face à ce papier insolent que parce que je savais quoi faire. Alors j'ai décroché le téléphone et appelé un bactériologiste.

    10 minutes et 27 secondes de communication plus tard, les faits suivants avaient été établis :
    Primo, madame M était totalement asymptomatique.
    Secundo, ses urines n'étaient pas non plus du pus.
    Tertio, en ville et sans chirurgie prévue, on ne l'aurait pas traitée de ça.
    Ergo, on ne la traite pas, on la fait boire, se laver et changer de culotte, et on recontrôle aujourd'hui même, sur un coup de chance le pyo aura disparu, ou la Morganella, et on pourra traiter avec un truc un peu plus simple que l'artillerie lourde.

    Allô Chef-Ortho ? Alors voilà... 
    — Nan mais attends, pourquoi on la mettrait pas sous Bactrim direct, et on l'arrête si l'antibiogramme dit que c'est toujours résistant ?
    — Euh... Pression de sélection ?
    — De quoi tu me parles, là ?
    [...]
    — Ha OK. Ben on la met sous Tiénam et Amiklin, puisque c'est sensible.
    — Ho non...
    — Ben pourquoi ? C'est sensible !
    — Mais en ville on l'aurait pas traitée...
    — Oui mais moi je veux lui mettre une prothèse ! 
    — Oui mais si elle infecte sa prothèse on l'aura dans le cul l'os si le germe est devenu résistant aux deux seuls antibiotiques qui marchent.
    [...]
    — Non mais c'est logique, tes arguments, quand on y pense. Bon, écoute, on la traite pas, fais ce que tu dis, et puis après on voit. 

    Le même jours, dix-huit heures trente, à l'internat. Téléphone qui sonne :
    — Oui, c'est Infirmière-Chérie. Dis, Chef-Ortho te fais demander un truc.
    — Vi ?
    — Madame M, tu veux pas la mettre sous Bactrim, quand même ?
    — Naon !

    L'ECBU de contrôle fut négatif, et la prothèse fut posée. Sans Bactrim. 

    Bienvenue en orthopédie à PériphLand !


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  • J'ai fauté. Au bloc, ce qui est pire.

    C'était une prothèse intermédiaire de hanche ; je tenais le pied sous mon aisselle, articulation luxée, pendant que Chef-Chéri tanquait la prothèse dans la diaphyse.

    Le pied a glissé, j'ai voulu le repositionner.

    Avec le genou raide d'arthrose, ça a fait ressort, et le patient m'a filé un gros coup de savate en plein dans la face. Et d'une ça m'a sonnée, et de deux c'était sur le masque pas stérile.

    Bonjour la faute d'asepsie !


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  • — Ouais, salut, c'est les Urgences, j'ai une dame, là, je me demandais si tu pouvais la prendre. Les pneumos ont pas de lit...
    — Raconte ?
    — Elle a une quarantaine d'années, un cancer bronchique à petites cellules métastatique à l'autre poumon, un envahissement médiastinal, en cours de troisième ligne de chimiothérapie, sans efficacité. Elle est pas de la région, elle est venue voir sa fille, et là elle est venue à l'Accueil sur une majoration de la dyspnée. Elle a la trachée déviée et envahie par la masse, en fait...

    Bonne fille, j'avais des lits, je l'ai prise.

    — Docteur, je veux mourir, me dit-elle.
    De grands yeux verts dans un visage hâve et gris ; un fin duvet brun en lieu de cheveux.
    Un dossier désespérant : diagnostic quatre mois plus tôt, et depuis, l'évolution malgré les traitements. Une dame en refus de soin : elle avait annulé ses deux dernières séances de chimio à l'arrache ; le dernier compte-rendu de consultation reflétait le désespoir relationnel de son oncologue. Il racontait une patiente fuyante, trop facile à braquer, trop calme, trop décidée à sa fin.
    — Injectez-moi quelque chose qui me fasse mourir, ajouta-t-elle devant mon silence.
    — Non, madame, je ne peux pas faire ça... Mais par contre on va essayer de vous soulager autrement.
    Elle ne prenait que peu d'antalgiques, au vu de la situation. Quasiment aucun traitement symptomatique.
    — Je ne veux pas, je veux juste mourir.
    Elle était calme. Elle portait de petites lunettes bordeaux à monture métallique ajourée. Elle avait des mules brodées, elles aussi bordeaux.
    C'était jeudi soir. Un été lourd et pesant, des chambres trop chaudes par ce temps d'orage menaçant. Plus que le week-end et je rendais l'astreinte. C'était une chambre double, mais la dame était seule — nous n'avions plus de chambres simples. Prévu de tenir l'autre lit fermé, de la changer de chambre dès que possible.
    Assise dans le lit, elle se tenait penchée en avant, une main appuyée sur la poitrine, cherchant l'air. Les muscles de son cou émacié se tendaient sous l'effort.
    J'ai parlé de corticoïdes. Elle n'en voulait pas. Elle voulait se reposer.
    J'ai parlé de Xanax. Elle n'en voulait pas. Elle ne voulait pas être shootée par les médicaments.
    J'ai parlé de chercher s'il n'y aurait pas une part de la dyspnée qu'un geste simple pourrait soulager : épanchement péricardique, épanchement pleural. Elle ne voulait ni écho cardiaque ni radio pulmonaire. Elle voulait mourir.
    Elle avait les pommettes larges, un peau grise finement striée sous le duvet de la cachexie, des lèvres fines, pâles et dessechées. De manière étonnante, pas d'escarre sous le nez, à l'endroit des lunettes à oxygène.
    J'ai parlé de bains de bouche, de soins locaux... Elle n'en voulait pas.
    J'ai parlé d'aérosols bronchodilatateurs (auscultation spastique). Elle n'en voulait pas.
    Contrairement à la majorité des patients, elle ne parlait pas. Elle répondait brièvement aux questions, pour refuser toute proposition de soin. Tous les temps de silence du monde ne la tentaient pas : muette, elle n'attendait rien de nous qu'une injection illusoire et immorale. Elle se plaçait volontairement au-delà de ce qu'on pouvait lui proposer, désirant ce qu'on ne pouvait lui infliger, initiatrice et victime de l'impasse.
    Exaspérée, j'avais envie de dire « mais si vous refusez qu'on vous soigne, pourquoi est-ce que vous êtes venue à l'hôpital ? Fallait vous jeter du haut d'un pont. »
    Avant de craquer, j'ai appelé Chef-Chéri. Sa position a été plus simple. Au lieu de négocier pied à pied le traitement des symptômes, il a prescrit en bloc, et annoncé de même. Pour vous soulager, on va faire ça, ça et ça. Corticoïdes à bonne dose, anxioytiques, aérosols, et je ne sais plus quoi. Peut-être un fond de diurétiques. J'ai oublié. Et si demain matin ça va pas mieux, échographie cardiaque plus ou moins drainage percutané sous locale.
    Lâchement, je l'ai suivi lorsqu'il a quitté la chambre.

    Le samedi matin, visite. Pas d'amélioration : écho. Allô l'interne de cardio de garde ?
    En fin de matinée, la cardiologue est venue. Il a fallu renégocier l'échographie. Ça ne fait pas mal, ça permettra de vous soulager si on voit du liquide dans le péricarde, on pourra l'évacuer. A deux internes, il nous a fallu vingt minutes pour que la dame accepte une écho rapide, au lit.
    Pas d'épanchement. Je vous l'avais bien dit que ça ne servait à rien, dit-elle.

    Le reste du week-end s'est passé à l'avenant. Passer vingt bonnes minutes dans la chambre à chaque passage. Le pneumologue d'astreinte avait juré sur la tête de son chien de la prendre dans son service à la première place disponible. Au mois d'août, mois des fermetures de lit, ces promesses-là reflètent parfois plus de bonne volonté que de possibilités réelles.

    Lundi matin, on a pu la passer en chambre seule. Changement de Chef-Chéri. Et surprise : cette dame, si réfractaire à tout traitement pendant le week-end, est soudain devenue coopérante. Comme une bécasse, je m'en suis réjouie.

    Lundi midi, la Co avait fini le bloc. On est allé manger à l'internat et je lui ai passé le téléphone. Il faisait beau et nous n'avions pas grand-chose à faire pour l'après-midi, donc pendant que les chefs remontaient consulter, nous nous sommes installées sur la terrasse de l'internat, avec un café. Au-dessus de nous, le murmure frais du vent dans les bouleaux argentés. Le ciel bleu entre les nuages. Des réanimateurs nous ont rejoint ; l'un d'entre eux a allumé une cigarette au parfum de miel. J'ai allongé les jambes et renversé la tête. Co, les coudes posés sur la table et le menton posé sur les coudes, blaguait doucement avec les réas.

    Le portable d'astreinte a sonné. Co a décroché. Ses traits se sont décomposés.
    — Qui ?... Non, c'est... Bouge pas, on remonte tout de suite.
    Pâle comme la mort, elle s'est tournée vers moi. Les réanimateurs ont arrêté de parler.
    — Une patiente s'est suicidée.
    — Hein ? Qui ?
    D'un coup, j'avais la bouche sèche. D'un coup, il faisait froid.
    — Madame H. Elle s'est jetée par la fenêtre de la tisanerie pendant les transmissions. 
    Nous nous sommes levées d'un seul mouvement. Dans le brouillard, nous avons escaladé le sentier du talus pour remonter à l'hôpital. Traversé le hall bondé. Pris l'ascenseur caché, celui qui va plus vite.

    A l'entrée du service, Cheftaine-Chérie avait la mine sombre des mauvais jours. En quelques minutes, tout le service était déjà au courant. L'une des secrétaires fixait d'un œil morne le téléphone en train de sonner. Lorsqu'elle a décroché, le geste était mécanique.
    — Qu'est-ce qui s'est passé ?
    — Tu sais, elle avait la chambre en face de la tisanerie... La fenêtre était entrouverte à cause du lave-vaisselle qui tournait... Elle est passée par là. Oh, Stockholm, je suis désolée, mais Chef 1 et Chef 2 sont en bas, ils n'arrivent pas à l'identifier. Il faudrait que tu descendes.
    Dans mon ventre, mon estomac a fait un tour sur lui-même et s'est arrêté. Le curry de poulet du midi s'est changé en plomb.
    — Pourquoi ?
    — Chef 2 ne l'a vue que ce matin, il ne la connaissait pas vraiment... Et Chef 1 n'arrive pas à la reconnaitre.
    Silence. J'ai vaguement senti que Co et Cheftaine-Chérie me regardaient.
    — Bon ben j'y vais, ai-je coassé.

    Je ne sais plus comment je suis descendue dans cette cour. J'ai poussé la lourde porte vitrée. Il y avait un petit attroupement à la verticale de la tisanerie. Des policiers, des SMURistes, des administratifs en civil, les deux Chefs-Chéris en blouse... J'ai resserré les pans de ma blouse contre moi, serré les dents, et foncé. Jusqu'à ce qu'une fliquette à casquette et queue de cheval brune me hèle de m'arrêter. Elle a couru vers moi. Je me suis figée.
    — Je suis l'interne d'astreinte, ai-je dit avec cette voix bizarre.
    — Si si, vous pouvez approcher, faut juste faire attention où vous mettez les pieds. 
    Et j'ai regardé par terre, et j'ai eu encore plus froid. J'étais à plus de cinq mètres du corps, et j'avais failli poser le pied sur ce qui ressemblait à un palais osseux. Il y avait des fragments roses un peu partout. Les Chefs-Chéris m'ont vue. Ils ont eu l'air soulagé, si tant est qu'un visage horrifié puisse exprimer quelque chose de plus.

    Je me suis approchée. On ne pouvait pas reconnaître la dame, et pourtant je me suis forcée à regarder. Le contenu de la fosse postérieure sortait de sa bouche. Le massif facial était fendu comme d'un coup de hache. Ses yeux morts fixaient le ciel. Les iris étaient pourtant verts, le crâne nu. Et, par terre, à côté du corps, il y avait les lunettes bordeaux, dont la monture métallique était tordue, et les mules assorties, tombées n'importe comment à quelques mètes l'une de l'autre. Sous les vêtements, le thorax avait une forme anormale et les membres étaient angulés de manière pénible.
    — C'est bien madame H, ai-je dit.
    Qui d'autre cela pouvait-il être ?
    Puis j'ai reculé en faisant attention de ne pas marcher dans les débris de cerveau. La traversée jusqu'à la zone sûre du milieu de la cour a duré des siècles.
    L'un des Chefs-Chéris avait l'air d'avoir envie de vomir. Il s'est aussitôt excusé et a dit qu'il était dans son bureau pour quand les policiers voudraient l'entendre. L'autre l'a suivi sans mot dire.
    Je me suis retrouvée seule avec deux femmes en civil. Plus tard, j'ai compris que c'était la directrice du site et l'administrateur de garde. Pour l'instant, elles n'avaient pas grand chose à dire. Elles évitaient surtout de regarder vers le corps. J'avais hâte que quelqu'un le ramasse sur une civière et l'emporte, ou au moins le recouvre. Heureusement, la fliquette à queue de cheval est vite venue me voir. Elle a pris mes coordonnées. Je lui ai raconté rapidement les évènements du week-end. Elle n'a pas pris de notes, a dit que Chef-Chéri avait dit que sa déposition suffirait, que c'était pas la peine de m'embêter.

    Il faisait de plus en plus froid, dans cette cour. Il n'y avait pas de soleil. Il n'y en avait jamais eu. Le vent me taillait en lanières sous ma blouse. Les SMURistes, cools, rangeaient leur matériel en se demandant pourquoi ils s'étaient déplacés pour une femme tombée du cinquième étage. Quelqu'un a eu la bonne idée d'étendre un drap sur le corps. J'ai demandé à la directrice si je pouvais partir. A l'ouest, le teint verdâtre, elle a dit qu'elle ne savait pas mais qu'elle pensait que oui. Alors j'ai demandé au Chef-Chéri des policiers, un mètre soixante, grosse moustache grise et  plus de galons que les autres. Il a dit que oui, alors je suis remontée dans le service comme un zombie.

    J'étais barbouillée, triste et furieuse. En colère devant le sentiment d'impuissance qui me submergeait. La dame s'était volontairement placée au delà de toute ressource et de toute aide, bien plus qu'en refusant un traitement antalgique. Devant sa mort, c'est l'impuissance qui m'a dominée, et aussi le dégoût : on aurait pu l'aider. J'étais en colère contre elle de ne pas nous avoir laissé la possibilité de la soulager. Désespoir, aussi, de ne pas avoir su trouver les mots pour la convaincre. Un animal malade, incurable, on le tue. Un être humain, on lui tend la main et on l'accompagne.
    Choisir de mourir était sa liberté. Elle aurait pu l'exercer n'importe quand ; pourquoi pendant l'hospitalisation ? J'entends bien qu'elle désirait mourir dès l'arrivée, et depuis je n'ai plus commis l'erreur de sous-estimer une demande de mort. Mais comment en était-on arrivé à ce niveau de désespoir irrévocable ?

    Les autres m'attendaient. Co et Cheftaine-Chérie m'ont demandé si je me sentais bien. J'ai dit que oui. Entre temps, l'interne d'anesthésie était arrivé ; il m'a pris le bras et m'a emmenée en salle de soins. Et là, on s'est bourré la gueule au Riclès.


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  • — Merde ! ai-je lâché dans le bloc.
    Dépitée, j'ai regardé avec désespoir, pendant une seconde, du gros sang noir jaillir de l'endroit où j'essayais de disséquer l'artère médiastinale droite (ici, figure 3, la pute avait trois branches, dont une bien postérieure et bien dans les ganglions). Puis le réflexe médullaire inculqué à tout interne de chirurgie : quand ça saigne et que tu sais pas, tu mets ton doigt dessus d'abord et tu réfléchis après.

    Trop tard : Chef-Chéri avait déjà attrapé une De Bakey et saisi en bloc deux des trois branches de la médiastinale. Le flux s'est ralenti. On n'a pas perdu plus de 100 cc : une plaie minime, assez terminale. Pour une vraie plaie proximale, la rumeur veut qu'on ne s'en sorte pas à moins de 600 cc de pertes. Dans le meilleur des cas.

    — Ah, Stockholm, m'a dit Chef-Chéri, la pince sur l'artère. Et maintenant, tu fais quoi ?
    J'ai regardé sans conviction le dissecteur que j'avais à la main. J'ai essayé de passer en bloc sous les deux artères tenues en pince, avec pour seul résultat d'agrandir un peu le trou.
    — Et ben maintenant, tu te démerdes, m'a dit Chef-Chéri, l'œil pétillant et goguenard du chef capable de te tirer de là, mais qui ne veut juste pas. Sauf qu'en tenant le trou fermé dans sa pince, il sauve un peu la malade.

    La branche la plus crâniale était déjà mise en attente sur une ligature. Crânement, le dissecteur à la main, j'ai essayé de passer sous les trois à la fois, genre j'ai vu faire ça des dizaines de fois, tout ça pour cogner sur les ganglions du pédicule et me faire renvoyer dans mon coin comme la bleue que je suis par des conneries d'adénopathies sûrement envahies, les putes, que d'ailleurs ça a fini sur une belle résection-anastomose bronchique à cause de ces pouffiasses d'adénopathies qu'envahissaient la paroi bronchique.. Alors j'ai essayé de passer les ciseaux de Dubost. Et j'ai raté. Pour la première fois, j'ai senti de grosses gouttes de sueur perler au-dessus de mes sourcils. J'ai essayé de disséquer les adénopathies, tout ça pour les faire saigner sans les décoller de l'aisselle artérielle, comme dit  un autre Chef-Chéri.

    Puis je me suis sentie con, et j'ai regardé cette putain d'artère comme une poule qui a trouvé un couteau. Alors Chef-Chéri, en pensée, a fait craquer ses phalanges comme un gros dur de la mafia calabraise et a dit :
    — On va prendre une TA 30 chargeur vasculaire. Dissecteur, le gros. Ligature.
    Il a écarté les gangliasses à la pince et passé le dissecteur sous les artères genre c'est tout mignon tout dégagé, et c'est passé, bien sûr, ça a raclé un peu, c'est tout. Il a passé la pince automatique là-dessous, sans lac ni rien, trop fort Chef-Chéri, et il m'a fait agrafer, parce que pas rancunier. Puis ligature sur le côté de la pièce, et après couper aux ciseaux le long des agrafes.
    — Ça va un peu saigner, m'a-t-il prévenu, c'est rien, c'est le retour.
    J'ai pensé je sais, j'ai déjà vu. Mais l'entendre redire m'a rassurée : le Chef-Chéri qui murmurait à l'oreille des internes. 

    Puis, après, l'anesthésiste s'est moquée et on a déconné un peu. Sous les gants, j'avais les mains trempées. 
    — Champagne, ai-je dit. Ma première plaie d'artère pulmonaire.
    Chef-Chéri a rit doucement.
    — Tu as eu de la chance ; c'était une plaie assez distale et assez petite. Sur un gros tronc, ça saigne considérablement, et tu peux tuer le malade. C'est vrai, tu sais.
    — ^^"
    — Mais tu sais, a-t-il ajouté, et c'est tout le point de ce billet, dans ce type de chirurgie, il y a deux étapes dans l'apprentissage. La première étape, c'est de faire des trous dans l'artère pulmonaire et d'apprendre à les réparer. La deuxième étape, c'est d'éviter de faire des trous dans l'artère pulmonaire. 

    Et c'est là que j'ai décidé que Chef-Chéri était la réincarnation de Clint Eastwood. Le monde se divise en deux catégories : ceux qui font des trous dans l'artère pulmonaire et ceux qui les évitent. Lui, il les évite.


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