• Recadrage

    Qu'on se le dise, je suis une fille qui a de la patience, et qui aime bien expliquer les trucs aux patients. En particulier à la contre-visite quand on est passés un peu rapidement le matin.

    Mais, au bout d'un moment, quand j'ai la sensation de parler dans le vide, que le patient s'énerve, ne m'écoute pas (et partant ne comprend rien, puisqu'il n'est pire sourd que celui qui ne veut entendre), et part en vrille, une seule chose s'impose : le recadrage.

    Derrière ce mot pudique se dissimule un monde.

    Dire à une infirmière ou un collègue « il s'énervait, je l'ai recadré » déclenche un regard entendu et un hochement de tête. Recadrer, tout le monde l'a fait un jour. Parce que voilà, des fois, il n'y a pas le choix. J'ai dû le faire, allez, trois fois en sept mois d'internat.

    Quand un patient part en vrille, je respire un grand coup, et je mets en place une riposte graduée. C'est-à-dire que j'explique une nouvelle fois, en reprenant depuis le début. Puis une seconde fois (en réalité la quinzième). Et une troisième fois s'il le faut.
    Si, au bout de la troisième fois (donc la seizième depuis le début, à la louche, hein), je n'arrive toujours à rien, je sors le katana et je me fais comprendre. C'est tout.

    Exemple.

    Madame Machin est hospitalisée pour une raison X qui lui vaudra une intervention Y. Madame Machin, elle se plaint qu'elle a mal et que les bandes à varices, elles lui serrent trop les jambes.
    En examinant madame Machin, les BAV ne sont pas trop serrées, mais presque trop lâches. Par contre, madame Machin, elle a la sciatique que ça fait quinze ans qu'elle la traîne, et pis là elle a la sciatalgie comme dans les bouquins. Et pis ça fait un peu trois semaines qu'elle a mal, aussi. Mais mal-mal-mal avec une EVA à 8 sur ma super-réglette de la mort kitu. Même en lui accordant 20 % d'exagération, ça fait quand même de la douleur. Et une douleur qui la fait râler autant qu'une vieille Renault un matin d'hiver.

    Madame Machin, elle ne vient pas de chez elle, elle a été transférée depuis un autre service. Où les collègues, au final, ont sorti le bazooka en l'espèce du patch de fentanyl assez dosé pour calmer un régiment, avec en prime l'Acti-Skénan qui va bien en interdoses.
    Mais les collègues, ils ont pas mis d'antalgiques de palier I, ni de palier II, ni d'anti-inflammatoire. C'est bizarre, parce que les collègues de ce service, c'est pas les derniers des cons d'habitude. 
    Enfin bon, je sors mon plus beau stylo et je prescris, royale :
    — paracétamol 1g /6h
    — Acupan 1 ampoule /6h SB
    — profénid 50 mg x 3
    — Inexium 40, parce, AINS ou pas AINS, elle est bien partie pour nous faire l'ulcère de stress, la madame.

    Puis je lui explique qu'on va lui donner d'autres médicaments pour la douleur, en plus de son patch et de ses gélules rouges.
    — Ha, mais je croyais qu'il n'y avait pas plus fort que la morphine ?
    Explication sur le mode d'action des antalgiques, les effets se multiplient au lieu de s'additionner, etc.
    — Mmm.
    L'infirmière va chercher un Doliprane et l'apporte de suite à la dame, prenez-le tout de suite, on vous apportera le reste tout à l'heure.
    Madame Machin, elle prend le sachet, le regarde, et le rend à l'infirmière en lui balançant, totalement méprisante :
    — Ah mais ça j'en veux pas, ça m'a jamais rien fait le Doliprane ! Et puis j'ai mal, j'ai pas besoin de Doliprane !
    Mmm. On réexplique.
    — Peut-être, c'est bien beau tout ça, jeune fille, mais moi ça ne m'a jamais rien fait ! Et j'ai déjà de la morphine, alors vous vous démerdez mais vous me trouvez autre chose ! 
    Ouh putaing, toi, je vais avoir deux mots à te dire, madame Machin. On inspire profondément, on sourit, et on s'apprête à recadrer.
    Allez hop, mode d'action des antalgiques, ça ne s'additionne pas mais ça se multiplie, prendre de la morphine ne veut pas dire que prendre du paracétamol et des anti-inflammatoire sera inutile, bien au contraire, blabla. Avec des mots simples.
    Mais madame Machin, elle ne m'écoute pas. Elle parle, elle s'énerve, elle crie, elle est agressive. Elle a mal et elle semble presque contente d'avoir mal. Elle est comme toute fière d'avoir une douleur semi-chronique qui résiste à la morphine.

    Sauf que pour une putain de sciatique, on devrait arriver à la soulager. Surtout que ça ne l'empêche pas de remuer comme un asticot, assise au bord du lit, pour mieux souligner le fait qu'elle a mal et que rien de ce que je peux lui faire ne la soulagera le moins du monde.

    On réexplique une troisième fois, mais là, c'est comme pisser dans un violon. Madame Machin, elle est partie en roue libre et limite je partirais avec l'infirmière qu'elle ne s'en rendrait pas compte et continuerait de criailler en prenant la télé pour cible. 

    — Madame Machin. Écoutez-moi. Madame Machin. Regardez-moi. Madame Machin.

    Quand je recadre, je ne crie jamais. Mais je parle avec une voix à congeler un volcan islandais.
    L'infirmière m'a regardée. Elle ne m'avait jamais entendue parler de cette voix-là.
    Madame Machin s'est arrêtée en plein milieu d'une phrase, et elle m'a regardée.
    — Madame Machin. Si la morphine ne suffit pas à vous calmer, on va vous donner des médicaments en plus.
    — Maisjeprendstropdemédicam...
    — Madame Machin. Arrêtez de parler et écoutez-moi. Vous me dites que vous avez mal. Je vous prescris des médicaments contre la douleur. Si vous ne voulez pas les prendre, c'est vous que ça regarde.
    — Maisledolipr...
    — Madame Machin. Je vous propose un moyen pour avoir moins mal, et peut-être plus mal du tout. Si vous n'en voulez pas, c'est votre problème. Si vous ne voulez pas essayer de prendre ces antalgiques en plus, c'est votre décision. Mais par contre je ne veux pas vous entendre vous plaindre que vous avez mal. Je fais ce que je peux pour vous aider. Si vous ne voulez pas essayer de prendre ces antalgiques, vous faites comme vous voulez, mais ne venez pas vous plaindre après.
    — Mais je prends trop de médicaments (NDA : un anti-hypertenseur et un anxiolytique, ça reste modéré, quand même)... Ilsvontmefairedumaljen'enveuxpasunpointc'esttout !!!!!! 

    J'ai vu rouge. Ou plutôt, j'ai eu une bouffée d'adrénaline (comme quoi mes surrénales n'étaient pas totalement vidées) et j'ai vu le monde avec une clarté nouvelle. J'ai enclenché le mode killer. Celui qui fait reculer et se taire les éthyliques chroniques des Urgences. Le mode killer, il est interdit par la Convention de Genève. Je parle lentement, en détachant chaque syllabe. En plantant mon regard dans les yeux de madame Machin, les épaules à peine projetées en avant. Le mode killer, il mate ceux qui ont trois grammes d'alcool dans le sang. Il arrêterait un taureau dans l'arène.
    — Madame. Machin. Si. J'ai. Fait. Des. Études. De. Médecine. C'est. Aussi. Pour. Savoir. Comment. Ça. Se. Prescrit. Des. Antalgiques. 
    Pause. Madame Machin, pour la première fois, me regarde de tous ses yeux et se tait. Pour la première fois, j'ai l'impression qu'elle écoute vraiment ce que je lui dis et essayera de comprendre.
    — Je suis médecin. Je vous propose ces médicaments pour vous soulager. Vous pouvez me faire confiance.
    Pause.
    Aucun de ces médicaments ne peut vous faire de mal. Par contre, ils peuvent soulager votre douleur. Quand la morphine seule ne suffit pas, donner d'autres médicaments en plus aide à soulager la douleur.
    Pause. Je laisse le message s'enfoncer dans les oreilles grandes ouvertes de madame Machin. Je la regarde. La balle est dans son camp. 

    Madame Machin se remue inconfortablement sur le bord de son lit. Je sais ce qu'elle pense. C'est écrit sur sa figure. Elle pense aux collègues de l'autre service qu'elle a dû envoyer chier un paquet de fois avec leur Doliprane et leur Profénid, sans écouter ce qu'ils avaient à dire. Tellement qu'ils ont fini par lui coller du fentanyl, l'antalgique le plus puissant connu, mais qui n'a aucun intérêt dans les douleurs aiguës, et seulement dans les douleurs chroniques, et quoi qu'il en soit jamais avant une équilibration des morphiniques par voie orale. Sans doute que lui dire qu'on lui donnait ce qu'il existait de plus fort au monde l'avait satisfaite — cinq minutes.
    Derrière ses grosses lunettes, madame Machin a baissé les yeux et a lâché mon regard. Là, il fallait tout bonnement qu'elle reconsidère son rapport aux médecins et aux médicaments. Qu'elle se dise que, peut-être, elle a merdé, et que c'est un peu, beaucoup, à cause d'elle-même qu'elle a toujours mal. Que peut-être il y aurait un bénéfice à essayer de ne plus avoir mal, qui sait.
    Elle a encore remué les fesses, puis elle s'est tournée vers l'infirmière, et a demandé, poliment, avec une voix normale plus du tout énervée :
    — Je prendrai bien le Doliprane, s'il vous plaît. 
    Subjuguée, l'infirmière lui a tendu le sachet de paracétamol.

    Je reprends une voix subnormale. Fraîche, mais pas trop.
    — Et au sujet des bas de contention, madame Machin. C'est pour vous éviter de faire une phlébite, ou pire, une embolie pulmonaire. C'est un caillot qui bouche l'artère qui amène le sang au poumon. Autrefois, à l'hôpital, les gens mourraient à cause de ça. Souvent.
    — Je sais, me répond-elle.
    — Ces bas ne sont pas trop serrés. Si on soulage votre sciatique, vous n'aurez plus mal à la jambe. Il faut les garder, ces bas, pour éviter que vous fassiez une phlébite ou une embolie. Vous comprenez ?
    — Oui.
    — Très bien. Bonne soirée, madame Machin, lui dis-je en souriant.
    — Merci. Bonne soirée. Docteur.

    Pour la petite histoire, madame Machin :
    1. a accepté de s'enfiler les antalgiques de palier I, n'a pas eu besoin du palier II et a pu se passer du palier III,
    2. n'a plus jamais eu mal à sa jambe,
    3. pour ce qui devait être la première fois de sa vie, a écouté ce qu'on lui disait. 

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  • Commentaires

    1
    NiNa-My
    Jeudi 3 Juin 2010 à 18:12
    Ouaouh. Alors là, respect. C'est un truc que je ne sais pas du tout faire (en même temps, j'suis en D2^^). Ca a du être gratifiant de la voir faire ce que tu disais après tout ce temps à expliquer !
    2
    Vendredi 4 Juin 2010 à 16:44
    Ben bravo, je suis tout petit derrière mon clavier maintenant ! Oui oui, je prend le Doliprane ! Comment ? Moi je dois pas ? Ah, bon...
    3
    ace
    Samedi 5 Juin 2010 à 17:34
    Quelle patience. J'aurais utilisé le mode killer directement ^^
    4
    Samedi 5 Juin 2010 à 23:22
    @ NiNa-My : tout s'apprend ;)

    @ Simon : tu le prends bien si tu veux :P

    @ ace : oui, ça démange, mais je trouve que ça leur donne une chance, quand même. Puis à force, ce serait fatiguant ^^ 
    5
    Fabinours
    Dimanche 6 Juin 2010 à 23:08
    Génial :D Continue bien tes billets, je suis en P2 et je suis accros a tes anecdotes
    6
    LaurenceB
    Mardi 15 Juin 2010 à 22:22
    Pfiou! J'ai cru qu'elle allait jamais le prendre, le paracétamol!
    Félicitations!
    7
    Samedi 17 Juillet 2010 à 00:36
    Ah! Je suis arrivée ici en écrivant sur google que le "paracétamol ne suffit pas après opération" (voui, malgré le dafalgan... Mais bon, pour moi ce n'est que l'affaire de quelques jours, après ça va gratter sous le pansement, ça sera différent). Enfin, je tenais à te féliciter, je trouve que c'est une belle leçon de vie que tu as donné. Mais ça reste quand même aberrant que tu aies à mettre en évidence le fait que tu as fait des études et que, par conséquent, tu as la connaissance qu'elle n'a pas pour l'aider. Il faut parfois savoir faire preuve d'humilité, c'est ce qu'a appris madame machin   Bonne continuation.
    8
    Catvt
    Dimanche 2 Septembre 2012 à 17:52

    Alors la, je sauve ce billet pour relire quand j'en ai besoin. Je ne suis pas tres douee pour le recadrage. Je suis veto, et quand le proprio n'ecoute pas, c'est la bestiole qui souffre. Donc voila, il faut qu'ils m'ecoutent... Faut que j'apprenne...

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