• Pudeur et examen clinique

    Monsieur C, motard de son état, a glissé de nuit sur la route mouillée. Il s'est fait mal, mais pas trop encore : fracture-luxation du poignet à opérer et fractures de côtes sans gravité. Le SAMU l'a tout de même chargé dans le camion et posé au scanner pour le bon vieux body-scan des traumatismes à haute énergie.

    Le radiologue a regardé les images et a dit : oui pour le poignet, oui pour les côtes, rien qui ne mette sa vie en danger.

    Monsieur C a ensuite été déposé aux Urgences, où le médecin de garde a consciencieusement noté « fracture-luxation du poignet : avis ortho -> bloc à 8h. Fractures de côtes monofocales sans hémothorax », puis quelques banalités comme quoi il avait bien examiné monsieur C et que tout le reste allait bien. Puis il lui a collé un plâtre, un bon traitement antalgique et fait monté dans le service en attendant le bloc.

    Je sais comment on examine dans ces cas-là, je l'ai fait. On regarde les constantes, on ausculte cœur et poumons, on papouille le ventre à la recherche d'une défense, on regarde si les membres bougent bien, et avant tout ça on a demandé au monsieur ou à la dame où est-ce que ça fait mal pour s'orienter un peu. J'ai connu un PH qui s'exclamait :
    — Foutez-les tous à poil et n'écoutez pas ce qu'ils vous disent !
    C'est peut-être un peu excessif, mais ça aurait pu servir à monsieur C. Enfin, comme disent les romans-feuilletons, n'anticipons pas.

    Donc, au matin, nous avons opéré monsieur C de son poignet. Tout s'est bien passé.

    Une fois dans le service, pourtant, monsieur C avait super mal. Mais ultra-ultra mal. Alors je lui ai rajouté des morphiniques en le prévenant que les côtes lui feraient mal pendant bien un mois et demi. Et monsieur C gobait avec ardeur son Skénan et son ActiSkénan, en plus du paracétamol, des anti-inflammatoires et de l'Acupan. Et il avait de grosses doses.
    Mais, comme le dit Chef-Chéri dans son infinie sagesse, ce sont souvent les plus musclés qui ont le plus mal aux fractures de côte. Et monsieur C de dire oui, oui, c'est les côtes qui me font mal. Alors je lui auscultais les poumons, je regardais son poignet, stou.

    Il a tenu trois jours.

    Au matin du quatrième, il a dit au Chef-Ortho qui s'occupait de la visite qu'il avait vraiment, mais vraiment mal aux couilles, avec un hématome qui allait de l'hypogastre jusqu'à mi-cuisse des deux côtés. Que personne n'avait vu, parce que monsieur C n'avait jamais dit qu'il avait mal aux couilles et qu'il faisait sa toilette tout seul.
    Chef-Ortho m'a donc laissé un mot pour qu'en sortant du bloc je demande un scanner aux radiologues. Mission que j'ai brillamment accomplie avec cette réponse de l'interne de radio :
    — Bon... Fais-le descendre tout de suite, on le prendra entre deux, ce sera fait. Je te tiens au courant.

    Et sur ce je suis allée nourrir mon chat, qui commençait à crever la dalle à l'internat. (L'honnêteté m'oblige à dire que cette adorable bête a perpétuellement faim et mangerait n'importe quoi à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, y compris les bougies du chandelier de la table de la salle à manger de mes parents à une heure du matin, c'est une histoire vraie.) 

    L'animal était en train de finir sa pâtée quand mon ami radiologue m'a rappelée, et il était bien embêté :
    — Y'a un bel hématome scrotal bilatéral, je peux pas dire plus au scanner. Faudrait lui faire une échoDoppler, mais il veut pas... Tu peux lui parler ?
    — Oh, ben vi... Il est encore au scanner ?
    — Non, il est remonté dans le service.

    Je remets donc ma blouse, souhaite bon appétit au chat, en train de creuser sous la gamelle pour voir si par hasard il n'y aurait pas de la pâtée qui serait tombé dessous, et j'y vais.

    Monsieur C est dans son lit, a toujours le faciès aussi douloureux, mais maintenant on sait pourquoi. Je dis bonsoir, comment ça va. Il me dit bin j'ai super mal. Je dis j'ai le résultat du scanner. Et je pars comme pour des négociations difficiles. S'assoir au bord du lit pour être à hauteur, en face.
    Et la bonne surprise : c'est pas qu'il voulait pas l'écho. C'est qu'il avait déjà tellement mal qu'il redoutait le contact d'une sonde d'écho sur la région douloureuse. Je lui ai expliqué que comme ça avait déjà traîné quelques jours, il vallait mieux savoir ce soir s'il y avait ou non une fracture testiculaire, parce qu'il faudrait peut-être opérer.
    Et on s'est mis d'accord sur le combo ActiSkénan+Acupan avant qu'il ne redescende à la radio.

    Fracture testiculaire : il est parti en uro.

    Le fin mot de l'histoire ?
    Au début, il avait tellement mal au poignet qu'il ne sentait pas les couilles. Et après, il était gêné d'en parler.

    Foutez-les donc à poil pour les examiner, vous éviterez de passer à côté. 


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  • Commentaires

    1
    arnauds
    Lundi 30 Juillet 2012 à 13:16

    C'est vrai que l'examen testiculaire du polytrauma, c'est pas ce que j'aurais fait en premier. Et le radiologue ... toujours aussi magique dans sa subtile gestion du problème du patient non compliant (catégorie qui comprend aussi l'enfant qui ne dort pas, le dément qui a peur, l'anxieux qui a attendu trop longtemps, le délirant qui hurle tout seul...). Et l'histoire ne dit pas si le pronostic couillal est engagé?

    2
    Lundi 30 Juillet 2012 à 13:33

    Je ne sais pas, parce que je suis partie en vacances le lendemain soir.

    3
    Vendredi 3 Août 2012 à 00:24
    yem@euphorite

    Une bien belle histoire, j'espère que la fin est en faveur du patient, il a morflé point de vue douleur. Et j''aime ce ton tranchant, on sent que tu manies le scalpel avec précision!

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