• Promenade par temps froid (1)

    L'autre matin, un couvercle de brume hermétique bouchait le ciel de la ville... ou du moins, c'est ce qui semblait de chez moi. Mais, après avoir affronté les bouchons et traversé l'agglomération, le brouillard s'est révélé une simple nappe que les rayons du soleil clair ont eu vite fait de disperser dans la journée. Telle était la promesse des montagnes qui perçaient derrière une double écharpe de nuages, celle d'en bas et celle d'un haut. Le Puy-de-Dôme, recouvert d'une délicate poudre de neige, rosissait sous le soleil levant, une mer de brouillard à ses pieds et une couronne de nuages transparents au-dessus de lui, dans un ciel du bleu délavé de l'hiver débutant.

    Les montagnes m'ont appelée et narguée la journée durant, si pures de froid. L'air était d'une clarté cristalline : on croyait pouvoir, en étendant la main, effleurer la mousse des arbres des forêts nues recouvrant les premières pentes. Les montagnes ont passé la journée à hanter mon imagination... Je sentais déjà le vent froid du Nord me mordre les lèvres et les joues, et je croyais voir, dans les deux bouleaux reluisants d'or de la pelouse, les bois souples des monts habités par les cerfs. Ah, il était tentant de monter en voiture et de conduire vers l'Ouest, de franchir la première barrière de lave ancienne et d'aller me promener ! Un coup de volant aurait suffi à me mettre sur la route, quitter la ville morne et courir vers les volcans, mes montagnes. La route est sans fin...

    En quittant Clermont, la route grimpe en lacets larges et raides. Les maisons s'arrêtent comme à une frontière à l'altitude où les oreilles commencent à se boucher, et l'on entre alors dans le pays d'Auvergne, cette terre de feu et d'eau, de lacs brillants et de forêts denses.
    La route est ancienne ; une voie tracée par César la longe d'ailleurs. Les pierres descellées de celle-ci courent sous les rameaux nus des arbres - châtaigniers et ormes pour la plupart, qui ont laissé leur épais manteau végétal sur le sol humide où poussent les champignons. Par endroits, dans l'air, frissonne encore une mince feuille rousse, restée accrochée dans la ramure comme une plume fantastique.
    Alors que la plaine, à l'Est, s'étend en bas sous les rayons caressants du soleil, les oreilles bourdonnent à nouveau, jusqu'à ce que l'on passe cet ancien parc dont le portail de pierre est orné de lourdes scupltures. Les arbres, plantés par un quelconque seigneur de l'ancien temps, y sont plus hauts qu'ailleurs et gardent avec noblesse une fourrure d'or, brillant doucement sur leurs branches d'argent vieilli. Et la terre même est couverte de cette richesse qui ne semble pouvoir connaître la corruption et la fin...

    Encore un tournant, et le col est bientôt passé. Le Puy-de-Dôme réapparait, caché qu'il était par la montagne, immense et massif, couvert au tiers d'une forêt disparate où les arbres, sur la neige, dessinent déjà leur ombre noire. Le restant des hautes pentes herbeuses est, lui, impeccablement blanchi par les premiers flocons, sous lesquels percent encore, çà et là, les solides roches grises qui sont l'ossature du pays.
    Un hameau à traverser, les bois s'évanouissent, et une plaine étroite, mais dégagée, naît au pied de la montagne et longe le bord du col. Aux temps où nul n'habitait le pays, cette plaine était une vallée profonde, comblée par le magma issu des volcans pour donner cette étendue de prés allongés et de jachères, aux bords desquels viennent se briser les dernières vagues des forêts couvrant ailleurs les puys.

    Mais bientôt, à un embranchement caché, la route se rétrécit et les silhouettes courbes des arbres l'embrassent comme un amant sa maîtresse longtemps perdue... Son tracé devient sinueux et, au-dessus des frondaisons délicatement dénudées par l'hiver, le Puy-de-Dôme veille, impersonnel, large masse sauvage et solitaire où niche le faucon et poussent les ancolies bleues. Chaque saut de biche parcouru - chaque portée de flèche franchie - le grandit et le grossit. Il règne en maître sur la chaîne de ces monts qui, pour marquer leur respect, ont ménagé un espace autour de lui. Il est le seigneur barbare et le roi sans couronne d'un pays à sa ressemblance, fort et secret.
    De la neige maintenant persiste sur les bas-côtés en nappes blanches cachées sous les arbres et contre les pierres, et un écureuil téméraire traverse la rivière d'asphalte à la manière d'un feu follet roux. C'est l'accueil du volcan... Un rapace plane, très haut, en larges cercles dans les confins du ciel et, soudain, plonge et fend l'air pour disparaître.
    La main de l'homme reparaît alors, car un parking est aménagé sur la droite au milieu des bouleaux graciles, et une taillerie de pierres se cache avec bon goût derrière une haie sombre. Mais, lorsque je sors de la voiture, dans l'air glacé, tellement plus froid que là-bas en ville, ces traces d'humanité disparaissent.

    Le vent siffle dans les bouleaux argentés avec des sonorités mélancoliques, un oiseau inconnu pépie brièvement dans un taillis - je suis seule au milieu du monde...
    Mes pas se dirigent seuls vers ce sentier que je connais depuis l'enfance, à chaque fois reconnu, à chaque fois différent, éternellement changé par les saisons et les pluies. La montagne semble désormais si proche - et pourtant, elle est encore loin, mais le vieux volcan semble manger un quart entier du ciel. L'air est si pur que l'on distingue chaque ramille de chacun des arbres remontant sur ses pentes - et ceci grâce à la neige immaculée, craquante, qui a recouvert les sous-bois.

    Avant de m'engager dans le sentier, je lève les yeux et regarde le ciel, immensément vaste, sillonné de nuages fins et brillants qui reluisent devant le soleil qui, retiré derrière ces voiles de nacre, n'est plus qu'une ombre... Un vent du Sud a soufflé hier, et sa douceur relative a réduit en eau la neige au pied de la montagne, mais le ciel nous vient de l'hiver et de la Russie.
    L'entrée du chemin est encadrée de grands sapins, noirs et austères, mais après un taillis de noisetiers le transforme en salle de verdure - du moins l'été. Car aujourd'hui les branches sont nues, et seul le lierre couvrant le sous-bois apporte une tache de vert au milieu des feuilles tombées et des fougères mortes.
    Au moment de passer sous ces fragiles squelettes, beaux comme seuls des arbres qui n'ont jamais connu l'élagage peuvent l'être, je respire profondément, et l'air de mon pays a sur moi l'effet d'un champagne enivrant... C'est la joie aux yeux que j'avance alors, attendant avec impatience de passer le premier tournant, celui qui mène du monde futile des hommes à celui, sauvage et doux, du coeur de l'Auvergne, indomptable et méconnue.

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  • Commentaires

    1
    zitazora
    Jeudi 29 Novembre 2007 à 22:39
    C'est bien fait ... j'aime bien les "métaphores", enfin il me semble qu'il y en a ^^
    2
    grolour
    Jeudi 29 Novembre 2007 à 23:28
    Les montagnes m'ont appelée et narguée la journée durant, si pures de froid. L'air était d'une clarté cristalline : on croyait pouvoir, en étendant la main, effleurer la mousse des arbres des forêts nues recouvrant les premières pentes. Les montagnes ont passé la journée à hanter mon imagination...

    retour en fanfare :) de la quantité ... et de la qualité
    j'aime beaucoup ce passage
    même si on s'essoufle encore parfois en essayant de te suivre, je préfère nettement, le style est plus léger, plus clair
    en plus t'es toujours aussi jolie

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