• Perdu

    — Voui, allô, bonjour, excusez-moi de vous déranger, je suis Stockholm, l'interne de thoracique d'astreinte, et j'ai un petit problème...
    — Lequel ? me répondit monsieur le cadre de santé du bloc opératoire de garde.
    — Je crois que j'ai perdu une boîte de thoracotomie et un écarteur sous sachet...

    [Insérer ici une gueulante appropriée à la situation]

     

    Neuf heures plus tôt. 
    Suite à un enchaînement de circonstances impliquant un spectacle réservé depuis six mois, j'avais filé le téléphone d'astreinte à mon Co pour une durée prévue de grosso modo trois heures.
    Juste en arrivant à l'hôpital pour lui reprendre le portable, message cryptique sur mon répondeur :
    — Stockholm, dépèche-toi de venir, sinon on va se retrouver directement au bloc.

    Ah.

    Allô le portable d'astreinte et, surprise, ce n'est pas le Co qui répond, mais une radiologue à la voix flûtée qui m'explique que Co est sur un geste, ils sont au scanner...

     

    — [...] Et vous n'avez pas, jamais, sous aucun prétexte, à venir chercher une boîte toute seule ! Vous devez toujours prévenir l'IBODE de nuit ! Vous devez toujours lui téléphoner avant de venir chercher le matériel !
    — Je sais bien, mais j'ai pas eu le temps...
    — On a toujours le temps ! Fallait l'appeler !
    — Mais...


    Mais, quand je suis arrivée au scanner, il y avait un patient couvert de sang sur la table, un smuriste en blanc à califourchon sur le scope en train de masser, des infirmières en train de brancher des culots globulaires, un réanimateur en train de téléphoner, une marre de sang à ses pieds, et Chef-Chéri en civil, un bras enfoncé jusqu'au coude dans le thorax du monsieur pour essayer de boucher des trous dans le myocarde. Co naviguait à l'arrière, donnant un coup de main ici et là. La radiologue avait prudemment battu en retraite en salle d'interprétation, loin du sang et des empreintes de pas imprimées en écarlate.
    — Euh. Bonsoir. J'peux faire quelque chose ? j'ai demandé à une infirmière du SAMU. Je sais pas, prendre la relève pour masser ? Chef-Chéri, tu veux du matos ? 


    Un Dubost. Il veut un Dubost, et une boîte de thoraco pour s'agrandir : le patient est en asystolie. J'ai balancé mon sac et mon manteau sur la console du scanner, et je cours dans les couloirs de l'hôpital en plein milieu de la nuit. Je me perds presque pour aller au bloc et, quand j'y arrive, il y a deux ASH en train de laver par terre à l'entrée.

    — Bonsoir-je-suis-l'interne-de-thoracique-il-me-faut-une-boîte-de-thoraco-et-un-écarteur-sous-sachet.
    Les deux femmes me regardent comme si je tombais de la Lune, et je réalise qu'elles ne sont pas de l'hôpital, mais de la société de nettoyage qui sous-traite l'entretient des sols.
    Allez, on y go, on fonce dans le bloc en civil, dans la zone stérile, sans charlotte, sans surblouse, avec les fringues et surtout les chaussures de ville un peu sales, jusque dans la réserve, et on attrape l'écarteur dans son sachet, et la boîte de quinze kilos avec les clamps vasculaires et les instruments longs. Heureusement, la carence d'instrumentistes avait voulu que je prépare une table la veille, et que je révise quelle boîte contenait quoi...
    Les ASH en étaient tellement sur le cul qu'elles n'ont rien dit en me voyant repasser dans l'autre sens. Elles avaient déjà commencé à nettoyer mes traces de pas sur le mouillé ; on aurait dit deux écureuils affairés, avec une tenue verte et un chapeau pointu.

     

    — J'avais pas le temps d'appeler l'IBODE, le patient était en arrêt, ai-je plaidé au téléphone.
    — ... Bon, OK, mais fallait appeler après ! Et la boîte, les instruments sales, qu'est-ce qu'ils sont devenus ? L'exposition au sang, vous y avez pensé ?
    — En fait finalement on s'en est pas servi, de la boîte...
    Bruits de suffocation à l'autre bout du fil.

     

    Je cours dans les couloirs en soufflant comme un bœuf. Les instruments font un boucan du tonnerre de Brest dans le container métallique, j'ai peur de réveiller la moitié des services situés sur le trajet. Des crampes aux bras — la boîte n'est pas maniable, c'est le moins qu'on puisse dire, pas prévu pour ce genre d'exercices — je me force à aller vite, Chef-Chéri attend, une main dans le thorax.
    Au scanner, la scène n'a pas beaucoup changé. La flaque de sang s'est agrandie. Le réanimateur a cessé d'aboyer des ordres au sujet de l'adrénaline, des culots et du remplissage ; le cardiologue de garde sur place est arrivé, l'air quasi blasé ; tout le monde regarde le scope : il y a une activité électrique.
    — Je sens un pouls, annonce Chef-Chéri, la chemise passablement ensanglantée. Je prends pas les écarteurs. On va pas s'agrandir ici. Faut l'amener vite au bloc, par contre.
    — Allô ? fit le réanimateur. Appelez toute la ligne d'astreinte de chirurgie cardiaque. TOUT DE SUITE.
    Avec Co, on se regarde. Il reste avec eux pour les accompagner et je pars en éclaireur au bloc CCV. Chef-Chéri et les autres commençaient à se demander comment ils allaient faire pour transférer le patient de la table de scanner jusque sur le brancard sans que la main chef-chérienne ne lâche sa prise sur l'aorte, le cœur, et les divers trous récemment apparus.

     

    — Mais vous en avez fait quoi de cette boîte, enfin ? 
    — Bin quand je suis partie je l'ai laissée posée sur la console du scan. Il y avait un manip, je lui ai demandé de la faire passer au bloc dès que possible pour qu'ils s'en occupent.
    — Quoi, elle est au bloc de cardiaque ? Ils en ont fait quoi ?
    — Non, on l'a pas emportée avec nous là-bas, on n'en avait pas besoin...

    Le manip avait une moustache poivre et sel. C'était sa caractéristique principale. Sa moustache m'a assurée qu'il allait s'occuper de rendre la boîte à la sté. J'ai attrapé mon sac et je suis partie en courant. Ma forme physique éblouissante m'a gratifiée d'un point de côté à l'arrivée au bloc. La petite avance que j'avais m'a permis de me changer en bleu, tenue nominative piquée au pif sur l'étagère, sabots attrapés à la volée, et d'enfiler une charlotte avant que la troupe ne vienne tambouriner à la porte du bloc, le réanimateur hurlant pour se faire entendre depuis la réa que la porte était fermée de l'intérieur.
    J'ai fini de traverser le vestiaire et ouvert la porte de l'intérieur ; le brancard est entré avec son cortège — et sa traînée de gouttes de sang — et j'ai entendu cette phrase sublime, beuglée par le réanimateur :
    — PERSONNE NE SE CHANGE, VOUS ENTENDEZ BIEN, PERSONNE, ON Y VA TOUS EN CIVIL, ON FONCE VERS LA PLUS GRANDE SALLE ET ON SE GROUILLE ! 

    Co et moi courrons en avant du brancard pour ouvrir les portes et allumer les lumières. Une fois en salle, c'est le rush pour dégager les roulettes de la table, aider à installer les scopes et les pousse-seringues, c'est à qui de nous deux rentrera le chariot de fils, gants et tout le bordel, trouvera la scie à sternotomie, une boîte de cœur ouvert ad hoc... J'ouvre une boîte, enfile des gants stériles et commence à préparer un porte instruments ; Co m'ouvre un champ de table, des fils, trouve une aspiration ; quelqu'un râle car n'arrive pas à brancher le Cell-Saver — heureusement, petit à petit, l'équipe de cardiaque arrive. La pompiste est la première ; elle arrange le Cell-Saver et s'affaire en arrière-plan pour préparer un circuit de CEC. Le réanimateur me pousse pour essayer de poser une artère en fémoral. L'anesthésiste de garde arrive, fringante et shootée à l'adrénaline ; deux chirurgiens sont là, on préparait déjà le champ, la Bétadine éclabousse tout le monde... Chef-Chéri pousse un cri de douleur, le patient se contracte et lui broie le poignet entre ses côtes, il faut le curariser. L'IBODE est là, jette un œil critique sur ma table en bordel — les fils déjà montés sont entassés n'importe comment, les pinces sont mélangées, les piquants n'ont pas de boîte — me demande avec tact si ça me dérange qu'elle y mette un peu d'ordre, et part se laver.

    Peu à peu, les choses s'organisent, tout autant qu'elles puissent l'être. J'ai mal monté la scie sternale ; c'est un Stryker, j'ai une vague notion que ça se monte comme une scie sauteuse, mais j'ai jamais touché une scie sauteuse de ma vie... Au premier test, la lame saute de son logement. C'est l'IBODE qui la montera correctement.
    Pendant ce temps, le premier chef de cardiaque a pris un bistouri froid et commence la sternotomie.

    Le bloc était dans un état apocalyptique : la moitié des intervenants en civil et chaussures de ville, couverts de sang à des degrés divers — Chef-Chéri a ainsi découvert que les chaussures en cuir, c'est quasi-impossible à rattraper une fois baigné dans l'hémoglobine — et un chaos difficilement organisé au début, les smuristes se débattant avec leur scope, cherchant une prise d'oxygène... Personne ne savait allumer le respirateur, et le réanimateur, malgré la multiplication soudaine de ses bras, ne s'était pas rendu compte qu'il fallait intervenir ici aussi. La salle était encombrée de trop de tables, trop d'appuis ; prête à servir pour de la chirurgie programmée, elle ne laissait pas la place géographique à une arrivée en trombe, avec trop de monde, trop de matériel : le scope de transport, dont les fils étaient trop courts pour être accrochés à l'endroit  ad hoc, les pousses-seringues, posés en équilibre précaire sur une tablette découverte presque par hasard. La table-pont, repoussée, inutile, empêchait de faire le tour de la table côté pieds ; les assistants devaient bousculer les anesthésistes pour passer d'un côté à l'autre et organiser, peu à peu, leur matériel et leurs compétences. Le sol s'était progressivement changé en mare de sang, et les roues des brancards et des tables, ainsi que la boue des chaussures — le temps était à l'humide — ont achevé de le transformer en cauchemar d'ASH.

     

    — OK, alors la boîte est restée au scanner. Fallait appeler le bloc central en sortant !
    — Bin j'ai plus pensé...

    J'ai plus pensé, parce qu'une heure et demie après, après la sternotomie, le décaillotage massif du péricarde, la suture laborieuse, par de gros points à la volée, d'un myocarde qui déchirait à chaque systole, puis fibrillait, qu'on choquait, passait en asystolie, refibrillait, repartait, recousait, et déchirait de nouveau, dans tous les sens, après avoir passé des fils, des pledgets, des ciseaux, s'être pris des coups de coude, avoir changé trois fois l'aspiration tombée par terre, en étant à cinq sur le champ — si tant est qu'il était possible de parler de champ pour cette région bétadinée à la hâte, mal protégée par des champs de merde collés avant que ce soit sec — j'avais d'autre chats à fouetter.

     

    — Retrouvez cette boîte avant lundi matin, ou vous saurez ce que ça vous coûtera, a conclu le surveillant.


    — Allô, l'IBODE de garde ? Excusez-moi de vous déranger, c'est Stockholm, une des internes de thoracique...
    — Une boîte qui manque ? Non, je les ai toutes dans la réserve, c'est bon. Elle manquait ce matin ? C'était laquelle que vous aviez pris ?
    — Thoracique 3, avec les clamps. J'ai appelé ce matin au scanner, personne ne savait si elle avait été rapportée ou pas.
    — Elle est posée sur le dessus de la pile, je l'ai sous les yeux. Donc elle est sortie du bloc ? C'est pas grave, on va l'envoyer à la sté. Ne vous inquiétez pas, en fin de compte quelqu'un l'a ramenée. 

     

    On a refermé la sternotomie. On a nettoyé le sang qui commençait à sécher et s'écailler sur le visage et le torse du patient. Avec l'IBODE, on lui a enlevé son slip et ses chaussettes imbibés de sang, tout ça bon à flanquer à la poubelle — mais il était mort, alors on n'a pas voulu — mais c'était dégueu, on ne pouvait pas rendre ces pauvres choses à sa famille dans un tel état.

    Pour la première fois de ma vie, j'ai lavé des chaussettes et un slip qui ne m'appartenaient pas. J'ai flanqué tout ça dans le bac où on se lave les mains, rincé à grande eau pour éliminer les caillots et le plus gros, savonné pour que les chaussettes redeviennent presque blanches, au moins gris rosé, pour que l'élastique du boxer ne soit plus bordeaux, et rincé, rincé le sang qui tourbillonnait au fond du bac en larges nuages écarlates sous la mousse rose.

    Et j'ai oublié la boîte au scanner.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 25 Novembre 2011 à 09:25

    Ben dis donc, un vrai scénario à la Urgences ! (bon sauf que dans Urgences, Benton et Corday l'auraient sauvé le bonhomme hein, mais bon...)

    Par contre je me demande, qu'est-ce qui provoque une fragilité du tissu myocardique comme ça ? Des séquelles d'infarctus ?

    Bravo en tout cas pour l'exercice de style, c'est très bien rédigé et un vrai plaisir à lire (si l'on fait abstraction du devenir du patient évidemment, je parle ici de la forme !)

    2
    doudou13314682
    Vendredi 25 Novembre 2011 à 09:36
    superbe! à faire à tous ceux qui trouvent urgentistes rèanimateurs chirurgiens et personnels hospitaliers un peu bizarre e n particulier les stratifs...
    trente ans après je pleure toujours mon premier pantalon de lin italien qui me changeait en première année d'internat de la toile du marché, perdu sur un trendenlenburg au déchoc urgences
    3
    Vendredi 25 Novembre 2011 à 12:53

    Ben, t'es bête toi franchement : oublier une boite c'est pire que marcher dans le mouillé!!! 

    Pauvre patient. Tant d'agitation et finalement pour lui c'est fini...

    Très bien écrit, merci

    4
    artefact74
    Vendredi 25 Novembre 2011 à 15:03

    je suis ibode et j'apprécie vos posts.

    celui -ci est brillamment écrit comme beaucoup d'autres.

    et les ibode ne sont pas toutes des "papattes", il existent quelques exemplaires "sympas"!

    bonne continuation!

    5
    mylène.f
    Vendredi 25 Novembre 2011 à 18:54

    Ben dis donc!! j'avais l'impression d'y être... une pensée pour cet homme et sa famille. 


     

    6
    Vendredi 25 Novembre 2011 à 19:04

    @ L'apprenti docteur : myocarde fragile car dilacéré, de ce que j'ai compris.

    @ doudou : un des trucs que j'ai en effet appris, c'est qu'on ne porte jamais ses fringues préférées sur une astreinte, car tout peut arriver (ne serait-ce que du vomi, d'ailleurs)

    @ Fluorette : j'ai aussi marché dans le mouillé ce soir-là, c'est un coup à aller en enfer tout droit.

    @ artefact : Dieu merci, la plupart des IBODEs que je connais sont à la fois sympa et compétentes ;)

    @ Mylène : comme tu dis.

    @ tout le monde : merci

    7
    doudou13314682
    Vendredi 25 Novembre 2011 à 21:37

    pauvre mèdecin je déteste les blocs j'apprècie d'autant plus d'y rentrer en sauvage civil

    8
    **Mimi** Profil de **Mimi**
    Samedi 26 Novembre 2011 à 00:26

    Depuis des aventures un peu équivalentes (en CCV c'est régulièrement "Versailles") je suis presque aussi au point que les IBODE sur le rangement de notre arsenal. La recherche d'une boîte en catastrophe à 3h du matin, ça te pose problème une seule fois mais pas deux. 

    (et ça te rend insomniaque pendant une bonne semaine entière, aussi)

     

    (et sinon, comme toujours c'est magnifiquement raconté... J'attends un livre de toi pour mettre à côté de celui de Jaddo dans ma bilbiothèque)

    9
    jvdoubov
    Samedi 26 Novembre 2011 à 17:44

     Bravo pour ce texte. C'est juste dommage, pour le lecteur qui n'est pas "dans le milieu", de ne pas comprendre qui est l'idobe. Continuez à écrire...

    10
    Samedi 26 Novembre 2011 à 18:04

    Infirmier de Bloc Opératoire Diplômé d'État :)

    11
    jvdoubov
    Samedi 26 Novembre 2011 à 19:32

    Merci !

    12
    rotsen
    Samedi 26 Novembre 2011 à 20:38

    vraiment superbe le style comme d'habitude! tu pourrais te reconvertir dans les romans au cas où t 'en aurais marre de la chirugie (ce dont je doute évidemment). tu t 'internationnalise!!

    ...depuis le sénégal

    13
    Marietoune
    Samedi 26 Novembre 2011 à 22:45

    Bah dis donc, tout ça pour ça... Pauvre homme...

    14
    Lundi 28 Novembre 2011 à 09:49
    on dirait bien que tu nous fais entrer dans ce monde de l'hopital.
    15
    Jeudi 12 Janvier 2012 à 10:26

    Ouahou bravo, c'est super bien écrit j'adore ! ça se lit comme un bouquin qu'on ne peut pas lâcher avant au moins la fin du chapitre !

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