• Pénibles antécédents

    — OK, et à part ça, vous avez d'autres antécédents ?

    Formule grammaticalement douteuse, mais un classique de cette phase cruciale de l'examen clinique que l'on appelle l'interrogatoire. Histoire de la maladie, apparition et évolution des symptômes, traitements en cours et, bien sûr, maladies passées.

    Antécédent n'est pas un terme rare, ni compliqué. Enfin je crois. Peut-être est-ce le contexte de la consultation ou de l'hôpital qui rend les patients aphasiques ? Toujours est-il que, dans 90 % des cas, la réponse habituelle à cette question est :
    — Pardon ? o.0

    Et ce, quel que soit le niveau d'éducation apparent.

    Depuis novembre, je me suis adaptée. Je ne demande plus aux gens s'ils ont d'autres antécédents. Je reformulais ; maintenant, je leur demande d'emblée :
    Et à part ça, vous avez déjà eu des soucis de santé ?

    Et là, dans, allez, 65 % des cas, on me répond :
    — Ça dépend, qu'est-ce que vous appelez soucis de santé ?
    — Une maladie qui vous aurait valu un traitement long, ou une hospitalisation, par exemple.
    — Oh, ben non, je vois pas, alors...


    Parfois, en effet, certains n'ont jamais connu un seul jour de maladie de leur vie, et c'est heureux pour eux.
    Parfois, on a une surprise en posant la question suivante :
    Est-ce que vous prenez des médicaments tous les jours ?
    Ceux qui n'ont vraiment aucun antécédent me regardent alors de travers, et je vois, écrit derrière leurs yeux « Mais cette fille me prend pour un con avec ses questions débiles. »
    Mais beaucoup d'autres répondent :
    — Ooh oui, alors je prends le Lévothyrox le matin, et pis le Bisoprolol, et pis le Kardégic, et pis l'Amlor, et pis le Triatec, et pis le Lasilix, et pis le Loxen (NB : je m'excuse auprès des cardiologues qui me lisent pour les conneries pharmacologiques que je suis probablement en train de raconter, mais j'ai toujours été mauvaise en cardio, à ma grande honte...), et pis le Déroxat, et pis le Tiapridal, et pis le Glucophage, et pis le médicament pour la goutte, et pis un ou deux autres que j'ai oublié, ah oui, et pis le Préviscan le soir.

    Alors on copie sous la dictée (ou, mieux, on recopie l'ordonnance), et on reprend dans l'ordre :
    — Le Lévothyrox, vous le prenez pour la thyroïde ?
    Question rhétorique, le Lévothyrox ne pouvant être prescrit pour une autre cause qu'une hypothyroïdie. Et la réponse qui tue :
    Han, je sais pas !
    La quantité de patients sous Lévothyrox qui sont incapables de dire spontanément pourquoi ils le prennent me tue. C'est un traitement À VIE. Pour la bonne, l'excellente raison que l'arrêter les prive brutalement d'hormones thyroïdiennes. Et que, si mes souvenirs d'endocrino sont exacts, le corps n'aime pas DU TOUT ne plus avoir de thyroïde fonctionnelle sans un coup de pouce opothérapique derrière.

    Vous avez déjà eu des soucis au niveau du cœur ?
    — Non, jamais, pourquoi ? 
    — Ben vous prenez du Triatec etc... Est-ce que vous voyez un cardiologue de temps en temps ?
    — Oh oui, une ou deux fois l'an, je crois, enfin il me semble.
    — Et vous le voyez pour quoi ?
    — Des fois il me fait une échographie, pis il m'a changé un peu mes médicaments la dernière fois...

    OK, on laisse tomber. Quand c'est comme ça, je gribouille un combo « HTA / coronaropathie / insuffisance cardiaque » en espérant ne pas taper trop loin du truc. Puis on peut passer à la suite, qui m'excite un tantinet plus : les antécédents chirurgicaux.

    Est-ce que vous avez déjà été opéré ?
    En général, heureusement, les patients sont capables de ressortir la liste des interventions subies dont ils ont bénéficié. Sans doute les cicatrices sont-elles de bons Post-It. Mais parfois, ils ont oublié. Et alors, quand on les déshabille, ça donne ça :
    — Ha, vous avez eu une laparotomie ? La cicatrice du ventre — c'était pour quoi ?
    — Euh... Ah oui, c'est quand j'avais eu un ulcère à l'estomac, il était perforé.
    — Et là, sous le cou, on vous a enlevé la thyroïde, nan ?
    — Ouh là, mais c'est vieux !
    (NB : Lévothyrox expliqué)
    — Sur le côté du cou, c'était quoi, la carotide ?
    — Oui, à droite elle était presque totalement bouchée !
    (NB : terrain athéromateux à rajouter sur la liste)
    — Au pli de l'aine, c'était une hernie ? Des deux côtés ?
    — Da.
    — Prothèse de genou ? Arthrose ?
    — Yep.

    — D'accord. Rien d'autre ? 
    — Je crois pas, non...
    — Vous n'avez jamais eu d'accidents ?
    — Ah si, maintenant que vous le dites, j'avais eu trois fractures vertébrales il y a dix ans, avec un traumatisme crânien, pis j'étais resté dans le coma trois semaines...

    A ce stade-là, je me demande si ce ne serait pas une sorte de déni que ces patients (par ailleurs non déments) manifesteraient de la sorte. Non, tout va bien, je n'ai jamais eu le moindre ennui de santé, mon corps fonctionne à merveille. Oui, je prends des médicaments, mais c'est naturel, comme de boire et manger... En dehors des pilules contraceptives que pas mal de femmes ne semblent pas considérer comme un médicament, à chaque prescription correspond logiquement une maladie passée. Tout comme à chaque cicatrice correspond une intervention. Même si des fois on peut se prendre un râteau de classe européenne avec un :

    — La cicatrice sur votre torse, c'est un pacemaker ?
    — Ouh là non ! C'est un fil de fer barbelé un jour où je clôturais mon champ.


    Plouf plouf. Et là le patient était gentil, parce qu'il m'a consolée en me disant que ce n'était pas la première fois qu'on lui posait la question. Que, en fait, chaque médecin qui le voyait depuis l'égratignure la lui avait posée. Que j'étais comme tout le monde, normale, quoi. (Et mon individualité, merde ! C'est bien la peine, tsss.)

    Et parce que je n'ai pas de chute, alors que je voulais faire un bel article imprégné d'éthique et de réflexion sur le déni et que je me suis retrouvée, comme d'habitude, à raconter n'importe quoi, je vous offre la Sarabande d'Haendel et ses lenteurs déchirantes, anciennes comme l'Europe :

     
    Et ne me parlez pas de Barry Lindon, c'est le film le plus chiant qu'il m'ait été donné de voir un jour. 

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 21 Avril 2010 à 01:59
    Et ben force toi à le re-regarder.
     Si tu aimes un tantinet la photo et la musique (et je crois que tu aimes les deux), tu ne peux que l'aimer ce film.

    Bon, la prochaine fois que je vais à l'hosto, je me lacère l'épiderme avant, pour piéger le médecin. 
    2
    Mercredi 21 Avril 2010 à 07:06
    Je ne dis pas que c'est mal filmé ou un mauvais film. L'image est superbe, je reconnais que c'est un chef d'œuvre de technicité cinématographique... mais ce film m'endort, je ne sais as pourquoi.
    3
    Mercredi 21 Avril 2010 à 22:19
    bravo pour l'intéret que vous porttez aux antécédents en chirurgie. quand j'étais étudiant les chir semblaient s'en foutre ouvertement (surtout les ATCD médicaux)
    s'interesser aux ATCD et aux TT suivis permet de garder un bout de contact avec la médecine générale et c'est un genre de" mini jogging des neurones " pour un spé (en plus çà en jette un max qd vous devinez le TT que le malade prend  pour le cholestérol ou la TA -il y en a qq uns qui "tournent" - ne pas en abuser et se prendre la grosse tête  ...juste petit plaisir perso
    tant pis pour Barry Lindon  
     dans le mm genre je me suis vraiment ennuyé sur le "tous les matins du monde"( et aussi le van gogh de piallat) quand tout le monde criait au génie
    pour en revenir à votre propos je me souviens d'un de mes camarades qui dans une copie d'examen en psy avait écrit que la cicatrice était le témoin d'une perte .
    çà y est mon comm est bien décousu et long 
    désolé
    à bientôt
    4
    Mercredi 21 Avril 2010 à 22:51
    Non mais je triche, pendant six mois, tout ce que je voulais vraiment savoir, c'était s'ils avaient été opérés dans le ventre ou pas ;) Quand je descendais avec mon chef dans ces fichues urgences, c'était à peu près tout ce qu'on demandait. Mais bon, quand on est le premier à voir un patient, faut quand même faire le tour.

    Mais franchement, j'ai pas pu regarder Barry Lindon jusqu'à la fin tellement j'avais sommeil (et non, ce n'était pas un lendemain de garde). Encore un peu et je m'endormais sur la banquette...

    Et votre commentaire n'est pas plus décousu que mon article, au moins il prend les choses dans l'ordre ;) 
    5
    Jeudi 22 Avril 2010 à 18:41
    Moi c'est 2001, que j'ai eu du mal à finir la première fois. Je décroche au moment où il emprunte le passage, pendant les 15 minutes de délire psychédélique.
    La deuxième fois j'ai pu le voir en entier.
    6
    Minawaii
    Jeudi 22 Avril 2010 à 23:32
    -"C'est votre première grossesse?"
    -"oui"
    -"et sinon vous avez un suivi gynéco? Pas de problêmes particuliers? "
    -"Ben j'ai fait une IVG pis 2 fausse-couches, j'ai eu aussi une opération,euh..;j'ai perdu du sang tout çà...une opération dans les trompes..."
    -Aaaaah...
    Une GEU quoi.
    7
    Vendredi 23 Avril 2010 à 08:59
    Bonjour,
    J'aime bien votre façon de dire les choses, c'est très agréable à lire et intéressant. Je n'ai pas encore visité entièrement votre blog, mais je pense que je vais revenir ! (j'apprécie aussi votre chute qui n'a pas un son trop fort ni trop brutal : oui, oui, j'aime la peinture ancienne et la musique classique, nul n'est parfait ...)
    8
    So
    Vendredi 26 Novembre 2010 à 22:00

    Tellement vrai ! Merci d'avoir si brillamment résumé le bordel que c'est d'interroger un patient ! C'est qu'il faut s'armer de patience avec certains !

    So de la Brigade des Nurses

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