• Pansements et schizophrénie

    Quand on prononce le mot « schizophrène » en parlant d'un patient, deux choses s'imposaient (avant) à mon esprit :
    1°) Neuroleptiques
    2°) Rha, merde, je suis une buse en psychiatrie.

    Depuis quelques temps, j'en rajoute une troisième :
    3°) Et en post-op, j'en connais une qui aura été difficile à gérer.

    (Au passage, honte à moi de ne pas avoir publié d'article depuis dimanche)

    Madame X, la soixantaine, est schizophrène depuis longtemps ; elle a trois ou quatre neuroleptiques, mais est relativement d'aplomb dans ses baskets. Je veux dire qu'il est possible d'avoir une conversation normale avec elle — jusqu'à un certain point seulement.

    Elle avait été opérée en urgence, une laparotomie sur une perforation sigmoïdienne. Stomie en canon de fusil, toussa.
    Évidemment, à l'époque, on ne l'avait pas vue en pré-op.

    Le premier post-op avait été... original.
    Se retrouver du jour au lendemain avec une poche de colostomie (ce que l'un de mes chefs appelle horriblement anus artificiel), ça secoue la plupart des patients. Et c'est tout à fait compréhensible. Mais en général, après avoir été pris en charge par l'infirmière spécialisée ès colostomies, ils comprennent comment ça marche, comment on change les poches, comment ça se place sous les vêtements, etc. En plus, dans le service, ce ne sont en général que des stomies provisoires — on ne fait que très peu de rectums et, en six mois, pas un qui n'ait nécessité de stomie définitive. Quant aux colectomies, en dehors des perforations, la continuité est rétablie dans le même temps opératoire.
    Tout ce blabla pour dire que, au final, nos patients s'accoutument assez bien à l'idée d'avoir une poche pendant deux mois.
    Pour madame X, ça n'a pas été la même histoire.

    Pour faire bref, elle a arraché sa poche trois à quatre fois par jour jusqu'à ce que quelqu'un ait l'idée d'en mettre une opaque. Quand elle n'a plus vu ce que l'on appelle pudiquement le caca les matières, elle ne l'a plus arrachée qu'une seule fois par jour.
    Et, quand on lui parlait de ça, elle était totalement d'accord qu'il valait mieux ne pas arracher sauvagement la poche et son socle. Mais bon, à part ça, l'hospit s'était relativement bien passée, malgré une agressivité permanente de la part de madame X.

    Quand elle est revenue dans les deux mois plus tard pour la colo de contrôle et le rétablissement de continuité, elle nous a sidérés.
    Elle était bien.
    Elle n'injuriait plus les infirmières, elle avait totalement intégré l'histoire de la colostomie provisoire et du rétablissement dans un second temps après validation de la coloscopie, elle était calme, tranquille, enfin comme pas schizophrène, quoi.
    Elle a descendu ses quatre litres de PEG comme si c'était de l'Ovomaltine fraîche (ma drogue à moi). L'après colo a été idéal de normalité. Dans les couloirs, les infirmières chantaient « madame X est bien équilibrée, youpi ! » en jetant des fleurs sous ses pas et en dansant des rondes en salle de soins, vêtues en nymphes des bois.
    Il a fallu retarder un peu le rétablissement pour une histoire d'ulcérations coliques sur le segment proximal de la stomie. Mais toujours rien à signaler sur le front de la psychiatrie.
    Deuxième colo, deuxième bonheur. Cette fois, c'était carrément la Danse des Heures version Disney dans le service.

     

     

    Rétablissement de continuité. Pas de neuroleptiques pendant 24 heures.
    Aouuuuch.
    La chute, comme on dit, fut difficile.

    Madame X était redevenue comme après la première intervention. Avec une variante : comme elle n'avait plus de colostomie, elle s'est rabattue sur les pansements.
    Ce sont les deux élèves infirmières du service qui ont été contentes : elles ont eu de quoi réviser comment on fait un pansement de laparo. Cinq à six fois par jour (dont la nuit, quand même).

    - Mais pourquoi vous arrachez vos pansements, madame P ?...
    - Ils sont mal faits, ils tombent tout seuls, l'infirmière n'a qu'à les refaire :P

    Ou bien :
    - Ça me gratte !!!
    - Le truc en dessous, là
    (trad : les compresses sous l'Hypafix), n'est pas au milieu !
    - Ah mais je touche à rien !
    - Mais là, là, vous voyez bien comment c'est fait !


    Puis un jour, à la contre-visite :
    - Madame X n'a pas voulu prendre son traitement, à midi.
    Une fois dans la chambre :
    - Pourquoi ça, madame X ?
    - Parce que les médicaments, là, les comprimés, ils sont là pour me faire rapetisser les os ! Oh, je le sais bien, vous faites des ex-pé-ri-men-ta-tions médicales sur moi ! Mais ça ne va pas se passer comme ça ! Et mes os deviendront tout petits et partiront dans l'égout, et alors vous entendrez parler de moi, bande de salauds !
    - Okayyy... Bon, ben à plus tard, passez une bonne soirée...


    Ce qui devait arriver arriva : à force de gratter la cicatrice avec les mains sales, un abcès de paroi s'est formé.
    Le méchage s'est relativement bien passé. Les délires de madame X se sont calmés, et elle n'a plus arraché les pansements qu'une ou deux fois par jour.
    Mais un matin, en entrant dans la chambre :
    - Oh, il y a du sang sur les draps ! Oh, vous avez arraché le pansement et sorti la mèche ! Pourquoi...
    - Parce que là !

    /facepalm

    Au final, elle est sortie avec ses pansements, et nous avec l'espoir qu'une fois dans son cadre habituel elle se calme suffisamment pour laisser un pansement en place plus de douze heures...

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