• Nos amis les gros lourds

    J'en ai rencontré un ce midi, en sortant du tram. Jeune, le cheveux ras, le T-shirt blanc et doré moulant, et l'œil plus vif que celui d'un poisson mort. Un anglophone aurait dit qu'il avait écrit le mot DOUCHEBAG partout sur lui. Avec la finesse qui me caractérise, je me suis juste dit « Eh bé putaing, l'est pas gâté, celui-là ».
    Ce délicieux jeune homme ayant eu le mauvais goût de me fixer du regard sans ciller pendant dix minutes dans la rame, je m'attendais au pire. Et, comme toujours, le pire arriva. Mais pas tout de suite ; j'ai eu le temps de traverser la rue avant d'entendre derrière moi l'inévitable :
    - Hé, mademoiselle !

    A ce stade de la narration, il convient de mettre les choses au point. Trois choses m'horripilent particulièrement chez un homme (ou créature assimilée) : les T-shirts moulants, les cheveux de moins de six millimètres de longueur, et l'interjection « Hé, mademoiselle ! » en sortant du tram. On aurait presque dit que le Destin avait voulu que celui-là en chie auprès de la gent féminine.

    Étant mauvaise en course à pied, je me suis arrêtée.
    - Quoi ? ai-je fait.
    - Bonjour mademoiselle (sourire de pub de dentifrice) Je veux te dire que tu es très charmante.
    - Ouais, merci, et alors ?
    Comme Gilderoy Lockhart, notre don Juan possédait l'étrange capacité d'exposer ses molaires tout en parlant et en souriant. Assez déconcertant, particulièrement quand les-dites molaires considèrent les brosses à dent comme de mortelles ennemies.
    - Je sais que ça ne se fait pas, ça paraît bizarre, d'aborder comme ça les gens dans la rue, mais je vous ai trouvée très jolie et j'aimerais mieux te connaître. On pourrait aller prendre un verre ensemble si tu veux ?
    J'ai exposé mes canines de vampire amateur et j'ai répondu :
    - Non, je ne veux pas.
    Puis j'ai essayé le Regard, celui qui fait, à la fac, que les premières années s'écartent sur mon passage comme la mer Rouge sous les pas de Moïse, mais j'ai dû me viander. Parce qu'au lieu de reculer d'un pas, il a souri encore plus largement (c'était donc possible) et repris :
    - Pourtant j'aimerais beaucoup te connaître, tu t'appelles comment ? Moi c'est Douchebag.
    Étant dans une période de mythologie nordique, j'ai balancé le premier nom qui m'est venu en tête, celui de l'épouse de Loki, maître des mensonges et du chaos :
    - Sigyn. Tu perds ton temps, j'ai déjà quelqu'un.
    Deux horribles menteries, une par phrase, mais ça aurait pu être efficace. Chez quelqu'un de normal, en fait. Parce que notre Douchebag, ça ne lui a fait ni chaud ni froid. Il avait trop lu de conseils de drague en ligne pour être désarçonné par un râteau simple.

    Ne voulant toutefois pas en venir à des méthodes plus expéditives, je suis partie. Mais, avant que j'ai fait trois pas, il était remonté à ma hauteur et continuait à papoter :
    - Allez, tu veux pas venir prendre un verre ? Peut-être pas ce soir, mais demain, au fait, tu fais quoi dans la vie ? Allez, Cécile !
    Bingo, je le savais qu'il n'arriverait jamais à retenir Sigyn. A sa décharge, c'est pas le genre de noms qui se trouve dans le pas d'un cheval. Mais j'ai ainsi eu la chance de pouvoir feuler :
    - Je ne m'appelle pas Cécile.
    - Ah, euh, Cé... Si... Euh j'ai pas réussi à retenir ton nom. Mais viens prendre un verre !
    - Non, je ne veux pas venir prendre un verre.
    - Tu fais quoiiiiii dans la vie ?
    - Je suis chirurgien (NdA : à deux mois près, on va pas faire chier son monde), barre-toi.
    - Mon frère est médecin, il s'appelle Ducon.
    J'ai retraversé la rue déserte (vive le mois d'août) et j'ai lancé :
    - Ah cool, j'en ai strictement rien à foutre.
    Et si je t'avais dit que j'étais informaticienne, ton frère, ce serait Bill Gates, hein ?
    - Donne-moi ton numéro, ou alors je te donne le mien, tu me rappelleras.
    Une fois sur le trottoir, j'ai fait volte-face :
    - Pas la peine de me donner ton numéro, je ne te rappellerai pas, ni dans une heure, ni dans un jour, ni dans un an.
    Puis j'ai réessayé le Regard. Ça a un peu mieux marché ; il n'a pas reculé, mais balbutié :
    - Tu n'es pas très gentille.
    - C'est fait exprès. Je ne veux pas venir prendre un verre avec toi ni prendre ton numéro. Tu ne m'intéresse pas.
    - D'accord, d'accord, tu es déjà casée, mais on peut aller prendre un verre en amis, pour mieux se connaître ? J'te file mon numéro ! Allez, on est en France, c'est pas l'Afghanistan.
    - Ouais, je suis au courant, et c'est dommage, vu qu'en Afghanistan on te péterait la gueule.
    - Allez, écoute, je te donne mon numéro, tu me rappelleras quand tu auras réfléchi !!! Je te trouve vraiment très belle !!!
    Et mon cul, c'est du poulet ?
    - J'ai pas de temps à perdre avec ça, l'informai-je aimablement en me retournant pour partir.
    Il y avait sans doute une plaisanterie cachée là-dedans, parce qu'il a rigolé comme si on venait de lui raconter la blague de l'orc bourré et m'a touché le bras d'une manière folâtre.
    - Allez, je sais que tu as sûrement beaucoup de travail, mais justement, prendre un verre, c'est sympa, ça te ferait un break. On dit aujourd'hui ou demain ? Tu rentres manger chez toi, tout de suite ? Allez, je te donne mon numéro ! Pourquoi tu veux pas, c'est qu'en amis, je te jure !
    Pourquoi ? Je l'ai considéré des pieds à la tête ; à côté de lui, un Nazgûl en tongues était un gentleman. Mais j'avais oublié de prendre mes Chiantos, aussi je n'ai que trouvé à dire :
    - Barre-toi.
    - Non mais j'te jure, je suis pas un sale mec, je veux juste te connaître !
    - Tu n'es peut-être pas un sale mec, je veux bien le croire, mais je n'ai pas la moindre envie d'aller prendre un verre avec un mec qui a une vieille éponge à la place du cerveau. Bonsoir.

    Je me suis de nouveau retournée pour partir ; il a passé son bras en travers de mes épaules et a insisté :
    - Allez, prends mon numéro, réfléchis, et rappelle-moi pour prendre un verre.
    Je me suis dégagée et j'ai dit, calmement :
    - Casse-toi ou c'est mon poing dans la gueule.

    Et là, il est parti. 

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  • Commentaires

    1
    Lundi 17 Août 2009 à 16:33
    Ce que je préfère, c'est le passage aléatoire du vouvoiement au tutoiement. Enfin c'est pas si aléatoire. Le vouvoiement c'est dans les formules toutes faites, qu'ils répètent sans comprendre.

    2
    Mercredi 19 Août 2009 à 21:46
    Oui, comme dans les arnaques 419, un peu.
    3
    Loulou86
    Jeudi 20 Août 2009 à 22:27
    Amis de la poesie bonsoir!
    Les accidents de poussette... Tant de victimes ignorees...
    4
    Vendredi 21 Août 2009 à 13:09
    Le genre de truc qui me fait me dire qu'être pourvu d'un appareillage génital masculin, finallement, c'est pas si mal...
    Mais pourquoi des parents s'obstinent encore à bercer leurs enfants si près du mur ?
    5
    Philippe
    Vendredi 21 Août 2009 à 19:48
    Question de stratégie... Vers la fin j'aurai peut-être poussé plus loin dans le mensonge (si c'est pour s'apeller Sigyn autant le faire jusqu'au bout) : tu prends le numéro, t'es très pressée et t'accélères, et tu jettes ça dans la poubelle au premier coin de rue. Les gens qui insistent surtout quand c'est autant évident, ça fait partie des choses qui m'énervent. Je n'ai pas la 'chance' (?) d'avoir le drageur à la petite semaine et le sourire automatique par contre. C'est plutôt dans le genre "commence à rendre un service à quelqu'un et tu n'arrives plus à t'en sortir" (comme quand j'ai prit un auto-stoppeur et qu'il s'est mit à me jouer le sketch de colluche...).

    Conclusion : pratiquer davantage la course à pied. Avantage certain dans les couloirs d'hopitaux (spécialité "course d'obstacles"). :-)
    6
    Vendredi 21 Août 2009 à 20:16
    En fait, à un moment, j'étais tentée de la jouer "psychose hallucinatoire chronique", mon mari est attaché sous un serpent qui lui bave dessus, faut que j'aille l'aider, puis après il va déclencher la fin du monde, etc. Mais j'aurais eu du mal à garder mon sérieux, et ça aurait gâché l'effet.

    Pour la course, je suis médaille d'or féminine catégorie "remontée du couloir de la réa parce qu'un patient a fait l'arrêt dans l'autre aile de l'hôpital et que c'est plus rapide d'aller chercher les hommes en bleu plutôt que d'attendre que l'interne retrouve leur numéro de téléphone", avec un handicap de deux chariots infirmiers, s'il vous plaît !
    Mais quand il s'agit d'attraper un tram ou de courir pour une autre raison, je deviens bleue au bout de vingt mètres... :( 
    7
    Mage Profil de Mage
    Mardi 25 Août 2009 à 18:00
    Et bien quelle histoire lol ! Malheureusement j'y ai droit aussi ... Mais en générale je m'arrete pas ...

    Bonne journee !
    8
    Jeudi 27 Août 2009 à 07:27
    Je signale à mes lecteurs attentifs que la comparaison "l'œil plus vif que celui d'un poisson mort" est volontaire. Parce que c'est pas bien difficile d'avoir le regard plus animé que celui d'un hareng décédé !
    9
    Dimanche 30 Août 2009 à 10:21
    un moyen assez marrant de s'échapper c'est de jouer les hyper religieux genre "je ne suis pas seule, le seigneur accompagne chacun de mes pas..."
    on peut savoir pour la blague de l'orc bourré ?
    10
    Dimanche 30 Août 2009 à 15:57
    Non, je ne peux pas, personne ne la connaît ! On sait juste qu'elle est particulièrement bonne ;)
    11
    bregolhen
    Mercredi 21 Mars 2012 à 16:13

    Helas, c'est le genre de specimen que l'on trouve partout.. Et on ne peut meme pas esperer que les regles de l'evolution vont s'appliquer (les moins aptes ne transmettent pas leurs genes) parce qu'il y aura toujours une brave fille qui va finir par craquer.


    @Philippe : vu les difficultes a memoriser un simple prenom d'origine nordique, il n'est pas certain que poursuivre dans la mythologie eut l'effet escompté (cela demande quand meme un peu de culture et de facultes cognitives de la part de l'auditeur).


     

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