• Morgue

    — Cheftaine, demanda le garçon brusquement, qu'est-ce que ça veut dire, « Morgue »!... Mais... qu'est-ce que vous avez ? Qu'est-ce que j'ai dit de mal ?
    — Rien, reprit-elle d'une voix altérée. « Morgue », c'est l'endroit... « Morgue », ça veut dire orgueil, se reprit-elle très vite.
    — Sûrement pas. C'est aussi autre chose, dites Cheftaine ?
    — L'endroit où l'on dépose ceux qui viennent de mourir, fit-elle lentement en regardant ailleurs.


    Gilbert Cesbron, Chiens perdus sans collier

     
    Après déjeuner, l'autre jour, je suis allée chercher des blouses à la lingerie, en passant par les sous-sols de l'hôpital. J'aime bien cet endroit un peu glauque, mais familier, où tout le monde vous dit bonjour.
    Au retour, j'ai donc appelé l'ascenseur pour me ramener dans le service, parce que les escaliers, ça va bien cinq minutes, mais pas plus.

    La cabine était pleine. Je me suis faufilée au fond, à côté d'une petite fille de huit ou neuf ans — une jolie princesse au teint mat et aux grands yeux noirs. Elle se tenait très droite, sage comme un juge, et ne perdait pas une miette de se qui se passait dans la cabine. Elle m'a considérée gravement, a lu l'étiquette de ma blouse, et m'a demandé, comme ça :
    — Au sous-sol de l'hôpital, il y a la morgue, n'est-ce pas ? 
    Prise de court, j'ai mis un instant à lui répondre, aussi naturellement qu'elle avait posé la question :
    — Non. Il y a les services techniques.
    — Mais la morgue est toujours au sous-sol, pourtant.
    C'était, pour elle, un fait établi. Elle me contredisait avec calme.
    — Pas ici. Au sous-sol, il y a la pharmacie, la lingerie, les services de réparation...
    Son père est intervenu :
    — C'est pas parce que c'est sous la terre qu'on y met forcément les morts !

    — Où est la morgue, alors ?
    Têtue, la fillette ne s'est pas laissée distraire par son père, comme si elle avait l'habitude qu'il ne comprenne pas ses questions.
    — Elle est dans un autre bâtiment, juste à côté d'ici, avec les laboratoires.
    Énervé, son père a coupé court à la conversation :
    — Bon, allez, ça suffit, ces histoires de mort !

    L'ascenseur s'est arrêté. Lorsque son père a bougé, j'ai pu lire l'étiquette du paquet qu'il portait sous le bras : L'insuline, à quoi ça sert ? Et le dessin sur la boîte étiquetait ça comme un kit pédiatrique.
    La petite fille qui voulait savoir où était la morgue est descendue à l'étage des consultations d'endocrino. Avec son regard grave et ses questions calmes, elle m'avait paru plus âgée et intelligente que l'homme qui l'accompagnait. Elle était encore très jeune, mais c'était elle qui allait en consultation ; elle le savait, et ne s'attendait pas à ce qu'on lui montre le chemin. Avec son maintien de reine sage, elle était maîtresse de son destin. Et elle paraissait très seule. Heureusement, elle semblait aussi capable d'accepter cette solitude et de la peupler — et n'est-ce pas là l'essentiel ?

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 12 Mai 2010 à 18:13
    Ces jeunes patients sont souvent bien plus matures que bon nombre d'adultes, et ont beaucoup à nous apprendre.

    C'est toujours un plaisir de te lire !
    2
    Jeudi 13 Mai 2010 à 13:52
    c'est une erreur que de nier l'existence de la mort de la part des parents et des médias .l'effet est parfois bien pire.
    j'ai deux gamins diabétiques dans ma patientèle : je me suis toujours demandé comment faisaient les parents et les diabétos pour convaincre des jeunes enfants de respecter le régime : comment élève t'on un enfant sans bonbons ?
    3
    Jeudi 13 Mai 2010 à 23:12
    Comme on dit, la mort, ça fait partie de la vie... Ne pas en parler est stupide.
    4
    LaurenceB
    Mardi 15 Juin 2010 à 22:55
    Gloup, c'est quand même pas facile d'être diabétique à cet age là!
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