• Monde diplomatique et préjugés

    Lu dans le Monde diplomatique de ce mois-ci :

    « Contrairement au banquier, le médecin jouit d'un préjugé favorable. C'est le pompier de la grippe A, l'ange au stéthoscope qui sauve la vie. Descendant , non pas du ciel , mais le plus souvent de bonnes familles bourgeoises, c'est aussi un individu à qui la collectivité a offert dix a quinze années d'études passionnantes. Une formation coûteuse, financée par une population active dont 70% n'est pas diplomée de l'enseignement supérieur.Eduquer un travailleur intellectuel consiste à convertir une richesse collective en savoir individuel. L'opération confère aux medecins des responsabilités écrasantes, une position sociale élevée, des revenus confortables. Et, à certains, des manières d'Ancien Régime. » 

    Après avoir lu ce qui pourrait passer, aux yeux de certains, pour un tissu d'inepties, ma première réaction a été une exclamation peu flatteuse pour l'héritage génétique du journaliste ayant écrit l'article. Mais comme s'étrangler sur des jurons de salle de garde n'a pas force argumentaire, et bien que je n'ai aucune illusion sur ma notoriété sur la blogosphère, je ne pouvais laisser passer ce paragraphe sans réagir.

    Notre noble journaliste débute son argumentaire par un « préjugé favorable » envers les médecins. C'est une question de point de vue. Dans les films et les séries télé, le médecin a en effet un préjugé plus que favorable. Il est l'esclave le plus absolu de ses patients, répond à leur moindre désir, et les guérit de manière rapide et efficace. Autant dire qu'Esculape, à côté, donne dans l'amateurisme. Dans la vraie vie, si je devais compter le nombre de personnes qui râlent contre leur praticien, on y serait encore après-demain matin. Mais nous allons accorder à notre journaliste préféré le bénéfice du doute. Peut-être vit-il dans la cité bénite qui sert d'exemple aux scénaristes de blockbusters américains et de séries télé de TF1.

    Mais nous arrivons à la seconde phrase. Et là, j'apprends, à ma grande surprise, que les médecins sont le plus souvent issus de familles bourgeoises. Et là, j'en suis sur le cul pantoise de tant d'innocence et de préjugés. Je ne me considère pas comme issue d'une bonne famille bourgeoise. Être pile au-dessus du seuil des bourses étudiantes, je n'appelle pas ça être issu de ce milieu. Mais peut-être suis-je un cas isolé ? Levez-vous, mes camarades de promo issu de bonnes familles bourgeoises, et répondez à mon appel !
    * Silence dans l'assemblée, puis quelques mains timides se lèvent *
    Levez la main, vous, les boursiers, vous, ceux qui bossez comme aides-soignants et infirmiers les nuits et les étés !
    * Une bonne moitié lève les deux mains *

    Et donc, comme ça, l'État nous a payé nos études ? C'est sans doute vrai pour les boursiers, puisque l'État est généreux et veut que tous puissent faire des études. Mais pour les autres, c'est le salaire de mon père (pendant trois ans) puis mon pauvre salaire d'externe (en moyenne 150 euros / mois, rajouter 24 euros par garde) qui a payé chaque année les 400 euros de frais d'inscription et la sécu étudiante. L'État n'a pas payé mes études. Il n'a jamais versé un centime pour moi, en dehors des frais de Sécu de l'avulsion de mes dents de sagesse et des quelques vaccins que l'on eut l'impudence de me faire lorsque j'étais enfant.

    Quant à la période bien tournée sur les travailleurs intellectuels, elle est évidente. Il est évident, il crève les yeux, que la « richesse collective » (je suppose qu'il faut entendre par là l'argent honteusement donné aux universités) se transforme en « savoir individuel ». Mais ce savoir est réinvesti pour la collectivité. Lorsqu'une société se donne les universités et les grandes écoles nécessaires à la formation de médecins, d'ingénieurs, d'enseignants, ou de politiciens, ce sont ces médecins qui soigneront la population, ces ingénieurs qui construiront les ponts nécessaires au voyage, ces enseignants qui sortiront les gamins de l'obscurantisme, et ces politiciens qui feront un État d'une anarchie. Il est nécessaire pour une société de donner, pour que ceux qui reçoivent ce don puissent le lui rendre sous une autre forme. Lorsque l'État accorde un budget aux universités, cet argent n'est nullement perdu. Cet argent va fructifier, et, de chiffres stériles, fera naître plus que ce qu'il n'était. Cet argent, issu de l'impôt, c'est-à-dire du labeur des citoyens, va les servir. S'il est futile de créer des universités, s'il est un gaspillage que de se donner les moyens de l'éducation, alors, dites-moi pourquoi, pourquoi, au nom du Ciel, l'Unicef va ouvrir des écoles en Afrique ? Pourquoi considère-t-on le savoir, sous toutes ses formes, comme la seule véritable richesse de l'humanité, s'il est déplacé d'utiliser de l'argent pour diffuser ce savoir ?

    Oui, les médecins ont des revenus généralement supérieurs à ceux de leurs patients. Oui, ils ont une position sociale élevée, quoi que cela puisse signifier. Et oui, ils ont — nous avons — des responsabilités écrasantes. Mais nous ne sommes pas que cette triade de préjugés bon marché. Pour les praticiens installés en libéral, ces revenus sont la source même de leur activité. Il est impossible, pour un chirurgien libéral, de ne pas pratiquer de dépassements d'honoraires, sous peine de faillite. La cotation des actes, au cours des trente dernières années, n'a pas suivi le coût de la vie. Cela veut dire que, là où, il y a trente ans, ce que payait la Sécurité Sociale pour une colectomie suffisait à couvrir les frais engendrés par l'opération (salaire du personnel soignant, matériel chirurgical...), cette somme est aujourd'hui plus qu'insuffisante. Les hôpitaux, publiques, peuvent faire face à cela. Les cliniques privées ont besoin de demander à leurs patients de les aider à couvrir les coûts, sans quoi ils ne pourraient même les opérer.
    Quant à la position sociale — l'éducation supérieure a, par malheur, l'effet indésirable d'ouvrir l'esprit. Un médecin aura peut-être plus tendance à s'intéresser aux difficultés rencontrées par ses patients et, partant, à se présenter sur les listes électorales. Mais encore. Cela est un préjugé vieux d'un siècle, qui empeste la naphtaline. Il est pourtant tenace. Les médecins aiment les même films, la même musique et les même magazines que les autres. On trouve, chez les médecins, des esprits élevés et cultivés au plus haut point. Comme on en trouve ailleurs. On trouve aussi des gens normaux, et, quoi qu'il en soit, les joies et les peines des médecins sont les mêmes que celles de leurs patients.

    Je ne réagirai pas sur les « manières d'Ancien Régime » dont nous serions paraît-il affligés. Mais que sont ces manières ? S'il s'agit de la courtoisie et de l'esprit jadis en vigueur à la cour des rois de France, y a-t-il donc manière à vilipender ? Cette expression venant d'un journaliste, un homme éclairé, je ne peux me résoudre à lui céder cette pensée, et il me faut, à regret, estimer qu'il a employé cette expression à tort. Peut-être voulait-il signifier, par cette expression injustement malmenée, que certains médecins envisagent la relation avec le patient sous un angle paternaliste empreint de corporatisme méprisant ? Las ! Si certains sont bien évidemment ainsi (de même que certains banquiers sont malhonnêtes, certaines danseuses des prostituées, et certains journalistes de misérables scribouillards que le bon sens devrait condamner aux chiens écrasés), ce n'est pas, et de loin, la majorité. Quant aux médecins de la « vieille école », nombre de ceux que je connais sont exemplaires. Car oui, il est possible de porter un costume, de savoir apprécier un concerto, et de se retrouver aussi humble qu'au premier jour face au patient. De savoir le mettre en confiance. De lui expliquer sa maladie, et les diverses options possibles, et leur nécessité. Tout comme il est possible d'aller barouder en VTT tous les week-ends, et l'été de faire un trek au Népal, et d'écouter ses patients. D'hésiter dans les traitements, de parfois ne pas savoir. D'avoir peur de prendre la mauvaise décision, d'avoir peur d'avoir mal fait comprendre au patient les implications d'un geste. Tout comme d'être heureux d'un sourire, et satisfait du travail accompli. Le seul luxe, disait Saint-Exupéry, ce sont les relations humaines. Aussi, oui, nous nageons dans le luxe, nous, médecins. C'est la seule richesse que j'accorde à nous tous, médecins, chirurgiens, guérisseurs en tous genres, et je la revendique en notre nom à tous.

    Si le prix à payer, en sus d'études longues et argues, ainsi que d'une vie difficile, faite de gardes, d'astreintes, et de ces responsabilités de chaque instant (qui paraissent étrangement surfaites sous la plume de notre ami), si le prix à payer, en plus d'une vie de famille trop souvent lacunaire, en plus de nuits sans sommeil et d'échecs toujours terrifiants, si le prix à payer, dis-je, est la bile aigre d'un journaliste que d'aucuns penseraient peu au fait de son sujet, alors je suis prête à le payer. Et le tribut ne serait pas si lourd si le mal ne se perpétuait grâce à des articles tels que celui-ci. Non, je ne nie pas que certains praticiens correspondent au tableau ici brossé ! Mais ils sont rares, et l'on voudrait les élever en règle. Et lorsqu'un patient, voyant un médecin, n'importe lequel, croit retrouver une caricature démodée, c'est la relation avec le praticien qui en souffre. Cette relation n'est pas à sens unique. Elle est, par nature, égalitaire. Et si l'une des deux parties l'aborde de manière biaisée, au final, une seule personne en souffre. Le patient. Car le médecin peut fermer son cabinet et rentrer chez lui, bien que certains patients le suivent, parfois, jusque dans son sommeil. Mais le patient rentre chez lui avec sa plainte, et la porte. Et ce qui — ceux qui — perturbent, sciemment ou non, l'établissement d'une relation saine entre praticien et patient, ne nuisent qu'au patient.
    On reproche, régulièrement, aux médecins leurs préjugés. Que n'a-t-il pas fallu entendre lorsque cet enfant était mort, à Noël dernier ! Racisme primaire, soins qu'on ne donnerait pas à un chien... Mais pourquoi ne reproche-t-on pas aux patients leurs préjugés ? Ceux qui sont toujours étonnés de voir une femme être appelée docteur, ceux s'avouent à mi-voix contents de ne pas avoir eu « le médecin arabe, vous savez ? », ceux qui sont persuadés que le médecin qu'ils voient est une pompe à fric égoïste, pourquoi ne le leur reproche-t-on pas ? Tous ceux-là entrent avec un handicap majeur dans la relation avec leur praticien. Et tout ce qui, peu ou prou, renforce ces préjugés, aggrave encore plus leur handicap. Celui qui croit qu'il ne sera pas écouté ne dira rien. Celui qui croit que son médecin est un connard ne suivra pas ses conseils, ni son traitement.

    Mais cela n'est pas nouveau. Se plaindre des préjugés n'y changera rien. L'important est qu'ils ne nous touchent pas. Mais parfois, c'est difficile de ne rien dire. 


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