• Mon premier patient

    Il est mort, j'en ai la certitude.

    J'étais une petite P2 toute fraîche émoulue de sa P1, et trop, mais alors trop contente, heureuse et fière d'aller enfin à l'hôpital faire un stage de soins infirmiers pendant l'été. J'allais voir des patients en chair et en os !

    Le stage durait quatre semaines : la première d'ASH, la deuxième d'AS et les deux dernières de soins infirmiers proprement dits. C'était en dermato — entendez, beaucoup de pansements. Une fois externe, je n'ai pas eu à apprendre bêtement par cœur les descriptions des ulcères veineux, des érysipèles et stades d'escarres, je les avais bien toutes vues en vrai.
    (Mais rassurez-vous, mon incompétence pour tout le reste de la dermato est bel et bien abyssale. Heureusement que la technologie permet d'envoyer des MMS avec des photos de peau aux potesses de dermato, dis, c'est du psoriasis ou autre chose ?)

    Le service était de taille normale, me paraissait grand. J'écrivais mes relèves sur un petit carnet, en tirant un peu la langue, avec un super stylo quatre-couleurs au corps argenté. La masochiste cachée en moi était contente de se lever à quatre heures du matin pour aller travailler. La continuité des soins, je trouvais ça poétique. Noble, même. J'avais, quoi, dix-huit ans, tout juste voté à mes premières élections, jamais bien sortie de chez moi, pleine de bonne volonté, sauver le monde en allégeant les souffrances — jeune fille naïve pas tout à fait sortie de l'enfance.

    Comme tout le monde, j'ai commencé à sauver le monde en récurrant les chiottes. Habitant encore chez mes parents, c'était la première fois que j'avais vraiment à faire le ménage, et je jure passer aujourd'hui le balais chez moi comme une ASH quadragénaire, mi-brésilienne et aimant rire, me l'a appris la première semaine.

    Le service comportait deux secteurs. La cadre m'avait placée sur le deuxième secteur, pour ne pas que je sois au premier, expressément pour ne pas être confrontée à monsieur T. J'entendais parler de lui à chaque relève ; il menait la vie dure aux soignants, était plus qu'exigeant, parfois méchant, toujours désagréable...
    Il avait surtout un mélanome polymétastatique. Tout le monde m'a expliqué qu'il était en train de mourir, qu'il était chiant, que quand je voyais que c'était lui qui sonnait je devais appeler mon AS ou mon IDE et ne pas y aller ! Je n'étais pas assez aguerrie pour les affronter, lui et sa mort, et son caractère.

    Un jour, j'y suis allée pour aider l'AS à la toilette. Je suis rentrée dans cette chambre comme dans une église.
    C'était une chambre seule, bien sûr, encombrée d'un magma d'affaires comme il n'y en a que dans les chambres des « chroniques. » De gros sacs de voyage, des photos encadrées, un sac de toilette vomissant son contenu, toutes ses affaires... Mais c'est le lit qui me fascinait.
    Monsieur T était couché en chien de fusil, et maigre, maigre, comme jamais personne ne devrait, ne pourrait, l'être. Il tournait le dos à la porte. Il était quasi-nu, hormis une protection. Il bougeait toujours lentement ses bras et ses jambes décharnés. Une kyrielle de tubulures était branchée sur son thorax, raccordées à une chambre implantable saillant sous la peau. Ce jour-là, j'ai vu pour la première fois quelqu'un de vraiment malade. Il n'avait pas quarante ans.

    On m'a présentée, la nouvelle petite souris temporaire du service, à la tenue aussi blanche que les murs. J'ai souri et timidement dis bonjour.

    J'aurais voulu pouvoir faire quelque chose pour monsieur T. On m'a vaguement expliqué les chimiothérapies palliatives. J'ai compris que la maladie, c'était son corps contre lui-même. J'aimais bien monsieur T. Il était chiant, râleur, faisait exprès d'envoyer les infirmières courir à l'autre bout du service, et j'ai failli tourner de l'œil en assistant à son pansement d'escarre sacrée. Un trou de la taille d'une assiette à soupe, d'où sortaient, parfaitement disséquées, les vertèbres sacrées, juste couvertes d'un peu de fibrine. On devinait même les nerfs sciatiques, là, en bas, au fond du trou. L'odeur était infernale, malgré les pansements au charbon. On mettait des huiles essentielles sur du coton pour parfumer la chambre. Le résultat était écœurant dès l'entrée ; c'était la douceur fétide du pyocyanique avec la fadeur de la mandarine, mais ça sentait moins la mort.

    Et les dieux savent si la mort de monsieur T préoccupait l'équipe soignante. Un jour, quelqu'un s'est aperçu qu'il avait un daisho (avec un vrai katana qui coupe) dans le coffret sous la fenêtre. L'équipe s'est trouvée en émoi à la relève, jusqu'à ce que quelqu'un de plus cortiqué relève que, monsieur T étant grabataire, il ne risquait pas d'attraper le nécessaire à seppuku. Un autre jour, c'étaient les gélules d'ActiSkénan : on ne savait pas s'il les prenait bien ou ne les cachait pas quelque part à portée de main pour se suicider avec. Philosophe, la cadre a dit que, s'il arrivait à cacher au personnel assez de morphiniques pour mourir, il aurait bien gagné sa TS.

    La maladie de monsieur T me révoltait. L'impuissance de la médecine aussi. Cet homme était photographe, dans la force de l'âge, et en train de mourir. J'aurais pu avoir une crise de foi et décider de devenir oncologue. Je voulais l'aider, le guérir, mais je ne pouvais pas. Je voulais le prendre aux reins et le relever, mais ça, c'est dans les contes de fées. Alors à la place, j'ai répondu à toutes ses sonnettes. Les infirmières et les AS m'ont regardée faire, un sourcil levé, attendant que je revienne en pleurant — monsieur T aimait bien faire pleurer les élèves.

    Sauf que, voilà. J'aimais bien monsieur T, et il m'aimait bien. Il était assez léger pour que je puisse le recaler sans aide sur ses oreillers lorsqu'il glissait. J'étais maladroite comme un chiot, mais un chiot appliqué. Je lui ai sûrement fait mal, causé plus d'inconfort que les vrais soignants, qui ont appris à mobiliser quelqu'un qui a mal, mais il ne m'a jamais râlé après. Il m'impressionnait, me fascinait, et j'avais peur de lui faire mal en le touchant. Je m'excusais, et le regardais avec inquiétude — si jamais le trop de douleur arrivé par ma faute l'avait tué ? Mais il disait que non, il n'avait pas plus mal.

    Un jour, il a sonné pour dire qu'il avait envie de bonbons à l'anis. Le porte-monnaie était dans la table de nuit, si je pouvais descendre au kiosque lui en acheter une boîte ?
    J'y suis allée, petite créature en tenue blanche, ballerines blanches, queue de cheval bien tirée, les lunettes de myope et encore quelques boutons d'acné qui traînent. De ma petite voix polie et bien élevée d'apprentie hospitalière, j'ai demandé des anis de Flavigny, parfum naturel s'il vous plaît. On m'a donné une boîte ovale ; un couple de bergers de fantaisie y minaudaient sous un arbre, et je suis vite remontée dans la chambre.
    Monsieur T m'a remerciée et m'a demandé de lui ouvrir la boîte. Ses grands doigts bruns et décharnés ont attrapé une boule d'anis. Avant de la manger, il m'a priée de me servir si j'en voulais. Pour être gentille, j'ai pris un bonbon et je l'ai à mon tour bien remercié.
    En sortant de la chambre, j'ai jeté le bonbon — je détestais vraiment l'anis — et ça m'a déchiré le cœur. Ingrate, voilà, le monsieur va bientôt mourir, il te donne un bonbon, et tu n'es même pas capable de le manger. J'ai falli aller rechercher la boule d'anis au fond du sac. Je l'y vois encore. J'avais honte de ne pas aimer l'anis.

    Heureusement, le stage s'est fini. Tous les jours, en arrivant, je redoutais d'apprendre la mort de monsieur T. Heureusement, il n'est pas mort avant que je quitte le service. A mon dernier jour, je n'étais pas sur son secteur, et je me suis faufilée dans sa chambre pour lui dire au revoir pendant que personne ne regardait. Je me sentais presque coupable d'avoir sympathisé. Les cours de P1 de sciences humaines avaient eu beau jeu d'expliquer vaguement que l'empathie c'était bien et la sympathie c'était mal, la maladie et l'histoire de monsieur T m'avaient frappé en plein dans les tripes. Je l'aimais bien. Plus tard, j'ai appris à mes dépends que ces attitudes sont, à long terme, toxiques et pour les malades et pour les soignants. Ne pas s'attacher est la règle, la sanction le burn-out. Monsieur T était le premier. Il est sûrement mort peu de temps après la fin du stage. Je n'ai jamais appelé pour demander. C'était inévitable. Mieux valait ne pas savoir.

     

    Cinq ans plus tard, deux semaines avant la prise de poste d'interne, je me suis trouvée sur une aire d'autoroute. Je voulais un paquet de Kit-Kat avant la pause pipi réglementaire. A côté des chocolats se trouvait un petit présentoir avec des boîtes d'anis de Flavigny à tous les parfums. Sur une impulsion, j'en ai acheté une boîte, parfum naturel, moi qui ai toujours affirmé détester ça, et j'ai mangé le premier avec une pensée pour monsieur T, mon premier patient, et qui est mort.

    Il y a toujours une boîte de bonbons de Flavigny de ce parfum dans ma voiture. En fait, j'aime bien l'anis.


  • Commentaires

    1
    Ependyme
    Samedi 28 Janvier 2012 à 10:47

    Merci pour ce poste très émouvant.

    Je me sens un peu moins coupable de m'être aussi attachée à une patiente pendant mon premier stage. A croire qu'on est pas vraiment préparé à ce qu'on va affronter pendant ces deux mois...

    Je l'ai surement déjà dit mais j'aime beaucoup ton blog. Merci de nous faire partager ces expériences!

    2
    Samedi 28 Janvier 2012 à 23:29

    Oui, on a beau savoir qu'il ne faut pas s'attacher, n'empêche que...

    Très beau billet, très émouvant, par certains côtés (beaucoup même) il me rappelle mon métier.

    3
    Dimanche 29 Janvier 2012 à 00:30

    Très joli billet, merci

    4
    Ze Mastoc
    Lundi 20 Février 2012 à 07:06

    Bonjour, je vous remercie de partager cette expérience avec nous.

    Vous abordez le délicat problème du rapport du personnel soigant avec les patients dans le milieu hospitalier. Effectivement, l'empathie est votre pire ennemi à terme, c'est connu, bien réel, et fait partie des cours, des conseils.

    Mais, ce que l'on dit moins, c'est que dans l'autre sens, c'est aussi "toxique", tant pour le personnel que pour le patient. C'est d'ailleurs la dérive la plus courante et difficile à diagnostiquer dans les pratiques professionnelles.

    AU delà du vécu du patient, les infirmièr(e)s et AS sans aucune empathie en arrivent à faire des erreurs dans le reporting, etc ... Car ils sont tellement blindés qu'ils ne prennent plus en compte les informations explicites et implicites donnés par les patients, et ne les remontent plus aux médecins ou ne prennent pas eux-mêmes les mesures adéquates.

    Cela contribue aussi aux dépression quelques fois aigues de certains patients. Dépressions qui passent totalement à la trappe car les infirmières ne voient rien, les médecins n'ont pas le temps matériel de diagnostiquer cela pendant leur visite quotidienne de 4 minutes.

    Bref, éviter de tisser des liens personnels avec les patients, mais n'oubliez pas que vous êtes un être humain ... et le patient aussi.

    5
    M.
    Mercredi 7 Novembre 2012 à 15:06

    Beau billet tres emouvant, plein d'humanité.

    6
    lulette Profil de lulette
    Dimanche 25 Novembre 2012 à 19:46

    Bonjour

    Je remonte vos récits "Hôpital et Cie" doucement depuis ce midi, je n'ose pas intervenir, j'y connais rien à la médecine (sauf comme patiente).

    Mais j'ai juste envie de vous dire que ce texte est particulièrement beau, par sa simplicité et son humanité. Je suis émue à sa lecture, tout en souriant.

    J'en profite pour glisser une demande? Un petit glossaire des acronymes "courants"? AH? AHS? IDE.... (je ne me souviens déjà plus!)? J'aime tout comprendre, en tout cas le maximum possible! (Oui, je suis prof, il paraît qu'on fait partie des patients les plus chiants, on me l'a en tout cas dit à quelques reprises, "on" portant une blouse blanche )

    En tout cas, j'ai toujours aimé apprendre et comprendre, et votre blog est un régal  :)

    7
    Dimanche 25 Novembre 2012 à 20:01

    Merci :)

    ASH : agent des services hospitaliers
    AS : aide-soignant.e
    IDE : infirmier.e diplômé.e d'état
    IBODE : infirmier.e de bloc opératoire DE 

    8
    lulette Profil de lulette
    Dimanche 25 Novembre 2012 à 20:38

    Merci!

    But ... I'll be back, comme disait Terminator! Bicoz I subodore qu'il y en aura d'autres :D

    9
    Pseudospris
    Vendredi 15 Février 2013 à 01:14

    Ah mais non, c'est certain maintenant, j'étais déjà passée :)

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