• Marre du celtisme de pacotille

    Attention, c'est du lourd. Ce clip est particulièrement dangereux pour les âmes sensibles :




    Vous n'êtes pas obligés de regarder jusqu'au bout. C'est juste pour planter le décor du billet.

    Parce que j'en ai marre des machins pseudo-celtes à la Peter Jackson de kermesse de village. Merde, à la fin !
    Et ce clip est la quintessence de ce celticisme de merde qui me fait physiquement souffrir à chaque fois que je tombe sur un exemplaire. Il reprend tous les clichés, tous les grands thèmes des légendes d'Écosse, d'Irlande et de Bretagne, et en fait quelque chose d'effroyable (et je ne parle pas des qualités de chanteuse de la fille).

    Nous avons tout d'abord, très marquée, l'inspiration préraphaëlite. Les tableaux des peintres de ce mouvement sont presque tous magnifiques ; c'est le Moyen Âge vu à travers une loupe romanesque, avec une étude de la lumière, de la couleur et des détails qui est à chaque fois merveilleuse de délicatesse. De l'orientalisme à la sauce de l'Occident médiéval et du roman courtois. Dans le cadre du Celtic Revival de la fin du XIXe et du début du XXe siècle en Irlande (un peu moins en Écosse), le préraphaëlisme a été mis à contribution pour enjoliver l'histoire et les légendes du pays. Mélangé à l'Art Nouveau, tout ça a donné des illustrations et des dessins qui, pour pousser le bouchon un peu loin parfois, demeuraient a) des productions originales et b) relativement fidèles à cette chose insaisissable qu'on appelle l'esprit celte, et que personne n'a encore réussi à définir avec précision. C'était aussi bien la vision que les contemporains avaient de leur patrimoine historique et culturelle que celle qu'ils souhaitaient que les autres en aient.
    Sauf que là, dans ce clip qui n'est qu'un exemple parmi tant d'autres, c'est l'interprétation d'une interprétation (et en plus pas l'une des meilleures). Comme si la question du réalisateur n'avait pas été « comment faire quelque chose de celtique ? » mais « comment faire quelque chose qui ressemble à ce qui est inspiré des vrais trucs celtiques ? ».
    On retrouve tous les standards du préraphaëlisme : robe (en synthétique...) richement ornée, bijoux abondants, finement ciselés, longs cheveux en cascade, la barque au milieu des nénuphars et des iris (peut-être un clin d'œil à Ophélie qui est, rappelons-le, un personnage danois du très anglais Shakespeare, et donc tout sauf irlandocelte ?). Premier hic : pour faire plus riche, on l'a coiffée comme une Indienne. Attention, je n'ai rien contre les coiffures indiennes, mais juste aussi longtemps qu'elles restent dans Devdas et apparentés.
    Donc nous avons pour l'instant un mélange, pas encore toxique, d'Inde et de préraphaëlisme.

    C'est là qu'entre en scène le Beaugosse. Regardez-le, comme il est sexy. Cheveux mouillés, chemise mouillée, lèvres pulpeuses, musculature puissante, c'est Orlando Bloom dans Pirates des Caraïbes en plus vulgaire. Et, pour faire plus romantique, il est visiblement un humble pêcheur auquel la belle dame a donné son cœur. La petite fille riche maquillée comme un camion volé avec le viril homme du peuple, je suis sûre que ça a déjà été tourné en porno (règle n°34 — If it exists, then there is porn of it. Pas d'exceptions.).
    Là, ça commence à sentir le roussi, mais la coupe n'est pas encore vidée.

    L'Écosse et l'Irlande ont une longue tradition de chansons a capella. Je ne sais pas d'où ça vient pour l'Irlande, mais en Écosse, c'est suite au Dress Act de 1746 qui avait banni tartans, cornemuses, et violons (entre autres). Plus d'instruments de musique, donc on chante. C'est comme ça qu'est né le puirt a beul, un genre de chansons rapides destinées à la danse plutôt qu'à être écoutées. Et on ne compte plus les complaintes traditionnelles, généralement chantées par des femmes.
    Celle-là, brune à la peau claire, a le phénotype celte. Et elle chante. Là s'arrête la ressemblance. Ce n'est ni Karen Matheson, ni Mary Black, ni Eddi Reader, ni... n'importe quelle véritable chanteuse « celtique ». Parce que tadam, voici le scoop de la semaine : allez crapahuter du côté de l'Écosse, et les seuls articles labelisés « celtiques » sont dans les boutiques de souvenirs et clairement destinés aux touristes. Pas un seul véritable artiste ne dit faire de la « musique celtique ». Ils font de la musique écossaise, de la musique gaélique, ou de la musique irlandaise, selon leurs origines et la langue dans laquelle ils chantent, mais rien de celtique. Ce celtisme de pacotille a été fabriqué de toutes pièces à des fins commerciales et touristiques ; il a été façonné par le regard des étrangers à cette culture qui n'en veulent que le clinquant et le tape à l'œil. Ah oui, j'oubliais, le nom du groupe qui chante ça est Celtic Legend. Tout un programme.

    Dire qu'une femme brune à la peau claire qui chante (mal) une complainte dans les tons mineurs, la robe dans l'eau ou sur une barque au milieu des nénuphars est celtique, c'est comme dire qu'un homme moustachu, un béret sur la tête et portant, dans un cabas, un litron de rouge et une baguette de pain, est Français. C'est un raccourci qui donne la nausée. Les cultures irlandaises et écossaises sont tellement riches que les voir réduites à des éléments aussi anecdotiques est émétisant. Ce celtisme de pacotille, c'est une poignée d'éléments flashy retirés de la fin du XIXe siècle, conservés dans la naphtaline et remis au goût du jour à grands coups de Photoshop et avec tout le mauvais goût que l'argent (ou le désir d'argent) peut acheter.

    Alors vous allez me dire oui, d'accord, on te comprend, mais ceux qui n'en connaissent pas mieux, ça leur plaît...
    Nan, sans déconner ? Je ne m'en étais pas doutée ?
    Bien sûr que, si ça ne se vendait pas, ça ferait longtemps que Michael Flatley aurait arrêté de monter ses spectacles affligeants (sauf Riverdance. Depuis qu'il s'est barré et que les chorégraphies ont été reprises, c'est chouette. Kitsch, mais chouette, et surtout quels danseurs. Pas touche à Riverdance dans sa version de 2002.). C'est comme Windows Vista : c'est de la merde, mais les gens l'achètent. C'est ça, le pire : il y a un public pour ces scories bariolées.

    Sur ce, je vais retourner écouter les Transatlantic Sessions. Ceux qui ne connaissent pas, cherchez sur YouTube. Il y a des petites merveilles là-dedans. Et que du bon.

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