• Mamie V

    Qu'on se le dise, je n'aime pas parler des patients en disant "la petite mamie Durand", "le petit papy du 24"... Mais là, madame V, il n'y a pas le choix, elle est devenue Mamie V.

    Mamie V est là pour un problème de plaie ayant du mal à cicatriser. Cette fringante octogénaire n'a pas grands antécédents, en dehors d'une démence bien cognée.

    Mamie V, elle est dans son monde. Mais complètement. Elle ne se rend pas compte qu'elle est à l'hôpital. Elle ne sait pas du tout en quelle année on est, ni encore moins en quelle saison ou pire, quel jour dans la semaine. Et dans son monde, elle n'est pas malheureuse.

    Dans son monde, Mamie V m'appelle ma petite, me dit que je suis bien gentille, et quand est-ce qu'on lui portera cette côtelette. Alors je lui dis qu'elle aura la côtelette vers midi, le temps de la faire cuire. Ah oui, me dit-elle, parce que les côtelettes, c'est pas bon quand c'est pas cuit. Et qui me la portera ? Je lui dis que ce sera Virginie, mais qui est Virginie ? Je lui explique que c'est la serveuse, puisque visiblement, aujourd'hui, elle se croit au restaurant...

    Dans son monde, Mamie V appelle mon co-interne, grand gaillard amateur de rugby, mon petit. Un Chef-Chéri taquin lui explique que c'est son nouveau docteur, le docteur E, et Mamie V va passer le week-end à appeler, du sommet de ses poumons, le docteur E pour qu'il regarde son dos qui lui fait mal.

    Surtout, Mamie V s'emmerde sec, et on a mis trop de temps à le comprendre. Parce que Mamie V, quand elle était dans sa maison de retraite qui ne veut plus d'elle, elle tricotait. Et là, elle n'a pas son matériel. Je voudrais demander à son fils de lui apporter, mais à chaque fois qu'il vient, je le rate...
    Alors elle frappe sur la tablette en appelant. Elle cogne l'adaptable avec le verre, le bec-de-canard, un journal enroulé (madame V ne lit pas ; les soignants lui apportent de vieilles revues pour qu'elle regarde les images, mais les revues finissent en général déchiquettées en confettis), en rythme, comme un métronome. 

    Puis un jour, j'ai eu l'idée de demander à Mamie V si elle aimait tricoter. La réponse fut on ne peut plus claire, une grimace, et le commentaire qu'elle a bien trop tricoté dans sa vie, maintenant elle a arrêté, ça ne l'intéresse plus. Genre à la retraite du tricot.
    Parce que Mamie V, elle a tricoté pour ses enfants, ses petits-enfants, et a fini par la layette des arrière-petits-enfants. Et comme il faut bien que les jeunes générations se sortent les doigts du cul, Mamie V a décidé qu'elle arrêtait, et que les arrière-arrière-petits-enfants se feraient tricoter la layette par ses descendants. Même si la layette qu'on achète, ben elle est pas du tout aussi chaude ni aussi douce, c'est tout tassé la laine dans ce qu'on achète. Ça vaut pas des chaussons tricotés à la main.
    Le seul truc que Mamie V n'a jamais tricoté, ce sont les gants. Trop compliqués, il y doit toujours y avoir une maille par-ci par-là, madame Michu de la rue Mouffetard lui avait bien proposé de lui montrer, mais Mamie V a dit ouh là là non madame Michu, c'est bien gentil à vous, mais les gants j'ai pas envie de faire. Trop compliqué.

    J'aime bien passer voir mamie V. Elle va bien ; on attend une place de long séjour. Peut-être à Noël. Après six bonnes semaines dans le service, elle nous reconnaît, maintenant. On peut lui parler. Elle n'est pas du tout dans le trip relation médecin/malade, parce que dans sa tête elle n'est pas malade, et pis on n'est pas médecins non plus. Conversation type :
    — Bonjour madame V ! Comment ça va ce matin ?
    — Oh ben ça va bien. Comment tu vas, toi ?
    — Pas mal, merci :) Vous avez mal quelque part ?
    — Ouh pas trop. Les fesses me font bien un peu mal. Pas trop, pas trop.
    — J'ai vu le pansement hier, c'est mieux, on met moins de mèches, maintenant, c'est bien.
    — Ouh ce pansement. Va falloir me le faire longtemps ?
    — Un peu...
    — Dis donc petite, tu vis comment ? Tu es mariée ?
    — Non, je suis pas mariée !
    — Aurélie a une angine :(
    — Ah, c'est embêtant, une angine, mais c'est pas bien grave...
    — C'est embêtant ? :( C'est grave ? :(
    — Non non, ça se soigne bien, Aurélie va vite aller mieux...

    En fait, mamie V, elle est pas si perdue que ça. En pleine affaire DSK/Banon, elle avait devant elle un magazine people qui en faisait sa couverture, avec une photo de Dominique Strauss-Kahn, étiquettée simplement DSK. Rien de plus. Ben mamie V, elle a tapoté la photo du doigt en disant :
    — Dominique Strauss-Kahn,
    alors que c'était marqué nul part. Puis elle a dit :
    — Il a parlé à la télé hier soir. Tu sais ce qu'il a dit ?
    — Je sais pas, j'ai pas regardé. Vous l'avez écouté ?
    — Ouh je sais pas. Ptête bien. Il a bien parlé je crois. Mais c'était pas intéressant. 

    Depuis que le pansement de Mamie V est mieux et qu'elle a moins mal, bizarrement, on arrive plus facilement à communiquer avec elle, en fait. La douleur serait-elle donc sous évaluée chez les personnes âgées ?
    Faut dire qu'on avait du mal au début, notre petite Mamie V était arrivée quasi mutique, sauf quand on lui faisait le pansement, parce qu'alors elle gémissait qu'elle avait mal. On avait même discuté de limitation de soin avec la famille, tellement on avait l'impression qu'elle glissait sur la fin de vie. On a eu du mal, en oscillant entre le Doliprane si besoin qui ne la soulageait pas, et la mini-dose de morphine en sous-cutané qui l'a plongée vingt-quatre heures dans le coma. A force de tâtonner, on a fini par trouver l'équilibre, et la cicatrisation a aussi fait son œuvre.

    Mais Mamie V, aussi adorable soit-elle, reste vachement bruyante. On lui laisse la porte ouverte dans la journée pour qu'elle voit un peu de mouvement, et du coup, les autres patients du couloir réagissent chacun à leur manière...
    — Ah il faut me changer de chambre. Cette femme m'empêche de dormir. C'est intenable. Elle n'a pas arrêté un seul instant de la journée ! (désolée, on n'a pas de chambre de reste on peut pas vous changer...)
    — Mais donnez-lui quelque chose qui la plombe, enfin ! (c'est ça, toi, je vais te faire un Loxapac dans les fesses, tu verras comment c'est sympa)
    — La pauvre, j'irais bien lui tenir compagnie si je pouvais me lever... (<3) 

    Le truc, c'est que, comme dit plus haut, mamie V s'emmerde. Alors dès que quelqu'un passe devant la chambre, elle appelle. J'ai mis trois semaines à réaliser qu'elle croyait que je m'appelais Amélie. Alors je lui ai expliqué mon vrai nom, et depuis, pas d'erreur, à chaque fois que je passe devant la chambre, Mamie V m'appelle du mieux de ses poumons.
    Ça devrait m'apprendre à aller passer un quart d'heure avec elle à rouler des bandes Velpeau en forme de fleur, que Coralie elle sait le faire. Je me souvenais avoir vu faire une fois, alors à toutes les deux on s'y est mises. Une aide-soignante nous a rejointes, et c'est devenu l'atelier Velpeau. Personne n'a réussi, mais mamie V a dit que c'était parce que Coralie mettait un coup de ciseau au milieu pour faire les pétales, et pis que nos bandes étaient trop molles, ça pouvait pas marcher. Et pour faire des fleurs avec des pétales mous, je lui ai demandé. Genre des pivoines ? Peut-être, a répondu Mamie V. Et elle a dit que si elle trouvait comment on faisait, elle me dirait.

    Mais Mamie V je l'aime bien. Parce que si c'était ma grand-mère, j'aimerais bien que des gens passent un petit moment avec elle.

    En fait, j'ai pas tellement envie qu'elle parte en long séjour...


  • Commentaires

    1
    gael
    Mercredi 19 Octobre 2011 à 18:35

    Je sais que la question n'a rien à voir avec le sujet, mais .... As-tu déjà penser à faire de l'humanitaire... en Afrique ou autre ? Est-ce dans tes projets ?

    2
    Mercredi 19 Octobre 2011 à 19:08

    De l'humanitaire ? 

    Non.

    3
    Mercredi 19 Octobre 2011 à 21:17

    Mais quel merveilleux post :) tu me rappelles mes stages en gériatrie. (J'adore la gériatrie)

    4
    Vendredi 21 Octobre 2011 à 11:59

    J'aime beaucoup :)

    Et j'aime beaucoup aller causer avec les mamies aussi :)

    5
    Annick
    Mardi 25 Octobre 2011 à 19:46

    J'adore discuter avec les personnes âgées et j'ai énormément d'estime pour les gens qui les respectent. C'est formidable de constater qu'il existe encore des personnes sensibles.


    Bravo !

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :