• Ma blouse

    House blouse blancheJe l'aime, ma blouse. Enfin mes blouses, mais, mis au pluriel, ça fait un peu ménagerie. Ma blouse est plurielle et inconstante, changeant selon l'époque et les services.

    Ma première blouse, en P2, était trop grande ! Il fallait relever ses manches longues pour être aux normes, et je n'avais pas encore l'art de faire tenir le stétho dans une poche. Elle était anonyme ; pour la changer, il fallait retourner à la lingerie un jour et une heure particuliers. De ces étreintes furtives et passagères, toujours brèves, il ne me reste que le souvenir de la petite P2 qui découvrait l'hôpital, accrochait la lyre du stétho dans les barrières des lits, et vouvoyait presque les internes.

    J'ai gardé ces vieilles blouses, déchues du rang de compagnes de praticiens hospitaliers, jusqu'à mon début de D3. Ces concubines répudiées achevaient paisiblement leur vie sur les dos des D1 et des nouveaux externes, à la manière de très dignes demi-mondaines qui, durant leurs vieux jours, se seraient faites discrètement entretenir par de jeunes gens de bonnes familles, leurs vieux amants ayant de nouvelles conquêtes au bras. Les nouvelles recommandations d'hygiène, impitoyables, avaient chassé les manches longues des blouses de ceux travaillant longuement à l'hôpital, mais le cœur et surtout le porte-monnaie de la direction de l'hôpital les avaient reconverties, pour une fin de vie paisible, auprès des étudiants...

    En D3, ô joie, j'eu deux blouses à mon nom. Après les avoir portées deux ans, je les connaissais bien : manches courtes, poches larges (de l'ourlet d'une poche droite dépassait un fil) ; l'une avait une carrure un peu plus étroite que l'autres, bien que cela fut à peine perceptible. Des les poches, à gauche, le stéthoscope et le marteau à réflexes ; à droite, le carnet à spirales (assez vite abandonné) et, surtout, les listes de patients. Liste du jour, et listes anciennes, de la veille ou du début de la semaine, que je jetais périodiquement dans la poubelle à déchiqueter les secrets. Dans la poche de poitrine, un stylo noir (toujours la même marque, et le même fournisseur, le kiosque en bas de l'hôpital) et du petit matériel : montre, aiguille orange pour les gazos, parfois une ou deux dosettes de phy...
    A la fin de mon dernier stage d'externe, j'avais accroché sur mon col trois trombones en plastique de couleur à la manière de décorations baroques. Il y en avait un bleu, pour le rêve de la D2, un vert, pour l'espoir et la D3, et un noir, pour l'enfer de la D4. Je les ai gardés quelque part, j'ignore où, pour les retrouver par accident dans longtemps et me rappeler... Légion d'honneur puérile, palmes académiques imaginaires, je suis parmi les vétérans de l'externat, et j'en garde les décorations de secrétaire.

    Ma première blouse d'interne n'était pas anonyme : elle portait l'identité de l'interne précédent du service. Attentionné, il m'avait laissée une blouse propre pour démarrer. Tout comme mon antique blouse de P2, elle était trop grande de deux tailles, et à manches longues. J'ai retrouvé le geste de les rouler en garrot au-dessus de l'olécrâne, et j'ai recommencé à accrocher mon stétho dans les lits et les chariots.
    Puis j'ai eu trois blouses à mon nom. J'en ai mise une au sale ce soir, dans l'espérance qu'elle revienne dans mon placard, près de la fenêtre, avant deux semaines. Mes trois premières blouses d'interne ont les manches longues, mais une interne d'un autre service est allé râler un coup à la lingerie en menaçant de couper les manches, et elle a eu des manches courtes. Je risque de l'imiter. Après tout, nos blouses sont sans valeur et changent de maître tous les six mois ; qu'importe de les changer plus tôt ?

    Quand j'enlève ma blouse pour aller manger, ou pour partir le soir, j'ai pourtant l'impression de me mettre au repos, à la manière d'un commerçant plaçant le panonceau « Fermé » sur sa porte. Quand j'enlève ma blouse, je me fonds dans la foule des anonymes. Blouse sans valeur, que l'on change sans y penser ? Peut-être. Mais ma blouse, j'y suis attachée. C'est elle qui me permet de me présenter aux patients comme étant l'interne du service, elle encore qui me signale lorsque je vais dans des services inconnus demander des avis.
    Certains voudraient remplacer les blouses par des tabliers de plastique, paraît-il. C'est sans doute plus hygiénique, mais les blouses blanches sont, aujourd'hui, aussi lourdes de sens que les robes noires, les fraises et les chapeaux des médecins des âges obscurs. Je suis prête à faire laver ma blouse chaque jour s'il le faut, mais je ne la quitterai pas pour un tablier de boucher. A chaque métier ses symboles !



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  • Commentaires

    1
    Mercredi 25 Novembre 2009 à 21:18
    Pareil, je ne suis qu'en D1 mais ma blouse j'y tiens!
    C'est tellement difficile d'en obtenir une que quand on l'a on la garde! Et puis c'est vrai qu'elle est lourde de sens et nous identifie au premier coup d'oeil par les patients!
    2
    Vendredi 27 Novembre 2009 à 17:59
    Eh oui, dès la première blouse, des liens se créent !
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