• Les spectres

    L'autre matin, un couvercle de brouillard reposait sur la ville et les arbres. Le soleil, derrière cette blancheur d'ouate compacte, ne s'était pas levé et une lumière sourde et grise flottait ainsi dans l'air. Les ombres se réfugiaient aux pieds des choses car même le nord baignait dans cette semi-clarté diffuse, incertaine, celle qui demande à l'esprit de combler ses manques.
    Dans l'air froid avait condensé une brume impalpable qui semblait sourdre de la terre et changeait le monde, découvrant ici une moitié d'arbre et un angle de toit, couvrant ailleurs les formes familières des immeubles lointains. Une rangée d'arbres se dressait comme une haie de sentinelles sur le passage d'un fantôme inconnu et, à travers le brouillard, un ancien bouleau prenait des allures de géant triste, ses branches souples appensanties d'humide froideur.
    Et, dans le brouillard étouffant les pas, croisaient mille spectres...

    Tous étaient là, Faust et Marguerite, Tristan et la belle Iseult, gracieux fantômes nés de légendes à demi vraies. Puck le malicieux grimpait de branche en branche dans le poirier et, toujours espiègle, d'un fruit pas encore mûri visait un merle sautillant au milieu l'herbe. La silhouette émaciée de Don Quichotte sur Rossinante avançait entre les troncs des antiques marroniers du parc, tandis que Titania trouvait un autre Bottom à embrasser dans les rhododendrons brunis... Ce pas, derrière, c'est l'écho de la course d'Atalante, arrêtée par les pommes d'or d'Aphrodite et l'oiseau qui passe est sans doute l'Oie Grise de la légende écossaise, cette fille de roi devenue oiseau sous la malédiction de la sorcière, et qui devait mourir sous la flèche de son amant.

    Tous étaient là, à demi révélés par la brume et les ombres claires, courant et dansant selon leur propre caractère, parfois restant blottis au coin d'un réverbère, surpris par l'étrangeté du monde. Puis le vent s'est levé ; il a chassé les brouillards matinaux et les spectres ont disparu. Lassés de soleil, qui saura le lieu de leur plus secret refuge ?

    Le jour durant, les esprits sont demeurés cachés ; nulle robe frangée ne faisait frémir les feuilles sèches et aucun pied leste n'effleurait le sol... Leur présence était pourtant palpable et rendait son âme à la cité transformée ; sous les grondements de la circulation rugissaient les lions de Déméter, dans les ombres des arbres frémissants s'abritaient les formes étranges, baroques, de mille et un sylphes effrontés. Le soir s'est posé sur une ville hantée.
    Et lorsqu'un soleil pâle, au matin, a remplacé la demi-lune d'argent qui avait brillé la nuit durant, seule au milieu des champs d'étoiles, ce n'étaient certes pas des pieds de chair qui avaient foulé les buissons couverts de rosée froide.
    Les spectres se cachent et se dissimulent, mais la rose qui fleurissait encore hier pare aujourd'hui la Belle aux Cheveux d'Or, et le rire qui rebondit de mur en mur ressemble plus à celui d'une fée moqueuse qu'à une joie d'enfant. Les fantômes de la légende nous accompagnent ; ne reste qu'à ouvrir nos yeux afin de les voir et de contempler, intimidés, les diamants de la couronne d'Arwen Undomiel, fille elfique qui a choisi jadis le destin des Hommes.

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 21 Octobre 2007 à 23:27
    Chacun sait que la brume n'est pas de la condensation, mais de la liquéfaction...

    /Tueur de poésie OFF.

    C'est toujours un plaisir de lire tes textes, sto
    2
    Lundi 22 Octobre 2007 à 00:04
    Non, je ne savais pas... merci de m'avoir informée !
    3
    Mardi 23 Octobre 2007 à 22:38
    Ce simple fait te permet de reprendre pas mal de monde ^^
    C'est comme obnubiler ^^

    TOI AUSSI tu as les pouvoir de faire chier les autres désormais !
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