• Les namoureuses

    Qui sont les namoureuses ?
    Eh bien, elles sont les héritières de celles qui, dans la cours de récré, n'avaient pas froid aux yeux et demandaient crânement : "Tu veux être mon amoureux ?"
    Laquelle question se révélait le plus souvent être un véritable ukhaze.
    Et Noémie devanait l'amoureuse de Nicolas.

    En grandissant, les namoureuses n'abandonnent pas la partie, bien au contraire. Dès le tendre âge de douze ans, Noémie a mis du vernis à ongles khaki, du gloss pailleté et du coton dans son soutien-gorge. Puis elle a déclaré haut et fort que Machin était trop cool et qu'elle voulait trop, trop, mais alors trop, sortir avec lui ! Si le remplaçant de Nicolas se trouve être un jeune mec effronté, Noémie n'aura aucun mal à parvenir à ses fins, car Monsieur ne rêve que d'une seule chose : épater ses potes avec ses talents de Don Juan à l'haleine colgatée. Dans le cas contraire... mais non, Noémie ne peut physiologiquement pas s'intéresser à quelqu'un d'autre.
    Noémie et son jeune mec s'embrasseront donc langoureusement pendant les cours de sport, et casseront les pieds de leurs relations respectives avec les mille et une manières d'échanger un chaste baiser, et pourquoi Noémie est la plus forte à ce jeu-là.
    Puis viendront les accès de larmes, les accusations de délaissement et d'infidélité faites d'une voix haut perchée ; Noémie rompra, effondrée, et prendra un vicieux plaisir à raconter à toutes ses copines qu'il l'a plaquée pour une sale conne qu'il a rencontré à l'anniv' de Julien et qui a des Nike à talons compensés, les mêmes que Noémie réclame à ses parents depuis des semaines, et que c'est quand même dingue de se faire planter là à cause d'une paire de chaussures, nan, pas vrai ?!

    Ensuite, par désoeuvrement, Noémie sortira avec quelques autres jeunes gens de son âge, histoire de ne pas perdre la main. Jusqu'au jour où Noémie rencontrera le Grand Amour, probablement entre les âges de seize et dix-neuf ans, en fonction de la vitesse de maturation de l'esprit de notre namoureuse.
    Grand Amour présentera sans doute une vague ressemblance avec Johnny Depp, ou un quelconque chanteur qu'idôlatrera Noémie. Grand Amour sera décrit comme étant beau comme le jour, et Noémie fera des pieds et des mains pour l'avoir. Si elle a bien profité de ses expériences passées, elle ne devrait pas attendre plus de quelques mois avant consommation de la relation... Car Noémie joue maintenant dans la cours des grands. Elle prend la pilule et parle de son gynécologue comme d'un vieil ami.

    Désormais, plusieurs modes de vie s'offrent à Noémie.
    Tout d'abord, adorer le moindre bouton de Grand Amour jusqu'à ce que celui-ci la délaisse ou que Noémie elle-même rompe "parce que ce sera mieux pour tout le monde, je ne veux pas te faire souffrir" (la raison derrière cela étant probablement l'animosité non déguisée de l'entourage plus sensé de Noémie envers Grand Amour... à condition bien sûr que l'entourage en question se révèle doté d'une vaste force de persuasion).
    Ou alors, l'éloignement des villes universitaires apportera un certain degré de refroidissement à la-dite passion, et Noémie ainsi que Grand Amour feront chacun leur vie séparément.
    Mais, quoi qu'il en soit, Noémie aura entre temps largement cassé les pieds de ses amies avec les détails des sentiments qu'elle éprouve pour Grand Amour. La meilleure amie sera mise à contribution - chargée d'analyser le moindre soupir de Grand Amour, elle perdra rapidement pied dans sa bonne volonté à aider la namoureuse. Meilleure Amie critiquera en vain les erreurs commises par Namoureuse (harceler Grand Amour pour recevoir un pauvre sms plus ou moins amical étant le premier exemple qui me vient à l'esprit), et tentera comme elle le pourra de conseiller la namoureuse qui, de toutes façons, n'en fera qu'à sa tête... pour venir pleurer après.
    Car la relation que Noémie entretient avec Grand Amour est bourrée d'incertitudes. Est-ce qu'elle doit l'appeler ce soir ou demain ? Est-ce qu'elle doit aller le voir chez lui ? Et surtout, question cruciale, comment l'empêcher de venir la voir ?
    En effet, Noémie doute. En permanence. Elle ne sait jamais ce qu'elle veut faire, et, d'une humeur aussi changeante que la trajectoire d'un papillon, renie le jour les serments de la veille.

    Puis le grand amour s'en va, et Noémie se retrouve seule. Maintenant âgée d'une vingtaine d'années, elle versera toutes les larmes de son corps le quatorze février - non parce que, à la manière de Don Juan, elle aime l'amour, mais parce qu'il n'est pas socialement acceptable qu'une fille de son âge soit célibataire.
    Et ça y est, le mot qui fâche est prononcé. Célibataire.
    Dans les horoscopes des journeaux people que lit Noémie, la célibataire est une apatride - et, qui plus est, une pestiférée. Contrairement à ce que Noémie prétendra, elle prend cet état très à coeur. Cela se voit. Et le premier mâle non repoussant qui la draguera, une fois la période de deuil de Grand Amour achevée, se verra accorder des faveurs sûrement disproportionnées à comparer de la valeur intrinsèque du Mâle en question.
    Premier Mâle sortira Noémie - ils iront au cinéma voir des films troooooop marrants et patauger dans l'eau saumâtre des parcs d'attraction. De vraie conversation ils n'auront jamais, sans doute car Premier Mâle, comme Noémie, d'ailleurs, présentera le niveau culturel des soirées StarAc de TF1.

    Noémie ne retrouvera jamais le frisson passionné de ses premiers émois avec Grand Amour, mais Premier Mâle (ou n'importe lequel de ses successeurs) saura lui apporter, non pas la pondération qui fait gravement défaut à notre namoureuse, mais sa position de nhomme à peu près stable.
    Noémie continuera, à l'infini, à papoter des heures durant au téléphone avec Meilleure Amie (la personne corporelle l'incarnant aura sans doute changé depuis les temps de sa folle jeunesse), afin de parler de son nhomme. Jusqu'à ce que se pose la grave question des enfants.

    Car Noémie veut des enfants. Elle ne veut pas un enfant avec l'homme qu'elle aime, non, c'est un instinct de maternité brute qui la tient. Une femme doit avoir des enfants (2,1 étant un bon chiffre). Point. Final.
    Peut-être quittera-t-elle le Mâle pour un autre qui, lui, acceptera de lui faire ses deux enfants un dixième. Mais Noémie, la Namoureuse, aura des enfants. Rien que pour le plaisir d'être enceinte et de réclamer des fraises à trois heures du matin en plein hiver.
    Lorsque ses enfants seront nés, elle les éduquera à grands coups de Françoise Dolto et de pédiopsychologie de bas étage (pour ce qui est de Dolto, la seule manière rationnelle, à mon avis, d'utiliser ses livres dans l'éducation des enfants reste d'utiliser leurs trop nombreuses pages comme une source quasi-inépuisable de papier mâché). Sans jamais cesser de raconter à Meilleure Amie numéro Trois (depuis le temps, elles auront défilé, à moins d'être un doppelganger de Noémie) comment elle a renvoyé le pédiatre dans ses livres, puisqu'il osait proposer ceci et cela.

    La progéniture de Noémie s'ébattra, les mercredis après-midi, dans des centres d'équitation ou des cours de hip-hop. Et, le reste du temps, ces dignes enfants apprendront de leur honorable mère comment il faut vivre pour être quelqu'un de bien et répondre aux normes de la société.

    Nous connaissons tous des Noémies. Leurs émois, leur manière de papilloner et, surtout, la manière ridicule dont ces Namoureuses se conduisent avec leurs Mâles. Les surnoms stupides, l'étalage public hérité de Lady Di, l'obsession du socialement correct - cette obsession de la normalité qui tue en elles toute fantaisie et le premier embryon d'intelligence qui pourrait naître en elle.
    Ce sont les Namoureuses qui ont imposé le port du chapeau aux femmes qui n'étaient pas de mauvaise vie. Ce sont elles qui se sont, en des temps différents, scandalisées de Madame Bovary et de la libération des moeurs.

    Les Noémies - toutes les Namoureuses de ce monde - ont activement contribué à l'établissement des carcans sociaux. Et, si elles se sont un jour prétendues féministes et fières de leur indépendance, vous pouvez êtres sûrs que c'est bien parce que c'était la mode.

    Pas de pitié pour les Namoureuses, pourrait-on dire. Mais c'est bien parce que de gloussantes poules couveuses tiennent tant que cela à la normalité que la vraie liberté, l'indépendance absolue est possible. L'oiseau qui vole au zénith du ciel et connaît les chemins des étoiles n'existerait pas sans les animaux de basse-cour. La lumière a besoin de la nuit pour exister - et la liberté, le grain de folie, l'enthousiasme et la soif d'absolu ont besoin, pour être, que les timorées gardent avec les pénates avec un soin jaloux.
    Aussi, protégeons les troupeaux de Noémies - parce qu'elles rendent plus belle encore  la course échevelée vers les sentiers du soleil. Car, lorsqu'en se retournant, à mi-chemin des monts sauvages, on voit cette sécurité entravante du monde des Noémies, le vent froid devient ami et vous donne des ailes pour continuer - et rejoindre ceux qui vivent d'absolu.

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  • Commentaires

    1
    M.
    Jeudi 25 Octobre 2012 à 12:25

    Joli ! J'avais deja apprecié le papier sur les "greluches", celui-ci n'en est que plus savoureux encore.

     

    "(pour ce qui est de Dolto, la seule manière rationnelle, à mon avis, d'utiliser ses livres dans l'éducation des enfants reste d'utiliser leurs trop nombreuses pages comme une source quasi-inépuisable de papier mâché)" Ouf, tant mieux.
    Rien ne me deplait plus que tomber sur un blog qui m'a l'air pas mal et qui me decoit la foulée suivante en vantant Dolto/l'homeopathie (pas vous, hein, dites ?)/la
    psychanalyse (svp, pas vous, hein, dites ?)/etc ...

     

    Je viens de chez Borée que j'ai integralement lu ces derniers jours, je m'attaque a Stockholm avec delectation.

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