• Les mûres et la banane

    Il était une fois, dans les terres lointaines et glacées de PériphLand, un brave monsieur J (comme Jambe) qui fut victime d'un accident plutôt mochasse. Pour des raisons d'anonymat évidentes liées à la nature et aux circonstances exactes de cet accident mémorable survenu sur un lieu de travail inhabituel et vertigineux, vous saurez seulement qu'il s'est retrouvé, par des circonstances indépendantes de sa volonté, suspendu à moitié dans le vide, la cuisse coincée sous un vérin hydraulique.

    Le collègue de travail de monsieur J a, fort logiquement, aussitôt appelé les secours. Le défaut le plus attachant de l'équipe du SMUR local est une tendance non déguisée à la cowboy attitude. Mais, venant de la part de gens qui font chaque année des exercices de secours en montagne, dans la neige et le brouillard, et poussent leur amour de la prévention à monter des exercices grandeur nature d'accidents chimiques et nucléaires — dans une région dont l'industrie la plus célèbre demeure laitière — est-ce vraiment un défaut ?
    Tout ça pour dire que je vous laisse imaginer l'ambiance à la régulation quand ils ont su sur quoi, exactement, ils étaient appelés.

    Moi, pendant ce temps, j'étais en train de cueillir des mûres sur la montagnette derrière l'hôpital. Il n'y avait pas de programme opératoire, la visite était faite, et le seul senior pas en vacances était parti en consultation dans un hôpital ultra-périphérique à trente bornes de là. J'étais pile en train de me demander si j'avais pris un panier assez grand lorsque mon portable a sonné. C'était madame la cadre de santé du bloc opératoire, à qui l'émotion donnait la voix de la Castafiore un soir de récital.
    — Stockholm, OÙ ES TU VIENS TOUT DE SUITE AU BLOC IL Y A UNE URGENCE.
    Et puis elle a raccroché. J'ai dévalé la pente jusqu'à l'hôpital — en prenant juste le temps de poser mes mûres dans ma chambre à l'internat — et surtout en me demandant quel type d'urgence pouvait motiver un tel rappel des troupes, sur les coups de 16 heures, dans un hôpital à 35 minutes d'hélicoptère du CHU.

    Pendant que je courrais dans la descente au milieu des buissons, des mouches, du beau soleil d'automne et des oiseaux qui chantent, une autre scène se jouait sur les lieux de l'accident. C'est-à-dire que le SMURiste était en train d'hurler au téléphone que le chirurgien à qui il venait de parler était toutes sortes de choses sans doute gluantes, en tout cas non confraternelles, mettant en doute son sens clinique, ses qualités chirurgicales, son bon sens et, plus globalement, sa valeur en tant qu'être humain. C'est-à-dire que le chirurgien vasculaire local avait refusé de venir en hélicoptère, puis enfiler un baudrier, puis désarticuler la hanche de monsieur J seul au-dessus du vide.
    Devant le refus opiniâtre de cet opérateur — qui préférait sans doute opérer des varices en réglé, le con — la régulation s'est demandé quel autre chirurgien était capable de réaliser pareille intervention. Après tout, habituellement, ce sont les vasculaires qui amputent. Mais le vasculaire ne voulait pas. Mais, dans une amputation, il y a de l'os, non ? Alors, appelons les orthopédistes.
    C'est là que j'entre en scène, étant à l'époque interne intérimaire d'orthopédie.

    Vous vous souviendrez, ô lecteurs avertis, que, si j'étais partie cueillir des mûres avec la bénédiction de mon chef, c'était en raison de la double absence de choses à faire (mais ça, ça allait bientôt changer) et de senior présent. Je vous demande maintenant d'imaginer la réaction d'un orthopédiste bon teint (torse nu sous la blouse, chaîne en or avec un pendentif au milieu des poils, gros 4x4 et tendance à gueuler pour tout et n'importe quoi), en train de consulter tranquillement à 30 kilomètres de route de montagne de là, lorsque la régulation lui a renouvelé la proposition faite à son collègue vasculaire. Je n'étais pas là pour y assister, et c'est un regret qui me poursuivra jusqu'à mon dernier souffle. 
    Cependant, si l'on en croit ce que m'a raconté ce digne homme qui fut mon chef, il y eu un échange copieux de mots bien sentis, suivis de cette consigne :
    — Ça fait que trois quarts d'heure qu'il est coincé, rappelez-moi quand ça fera six heures et si les pompiers n'ont pas réussi à le sortir avant.

    Pendant que j'étais en train de me changer en catastrophe dans le vestiaire du bloc (sans avoir la moindre idée de ce qui se passait), il finissait donc de dire au revoir à sa dernière grand-mère arthrosique avant de prendre la route, et la régulation se résolvait, à son grand regret, à chercher une solution mécanique à un problème qu'il aurait été si élégant de résoudre par une belle amputation de champ de bataille.
    En conséquence, nos amis pompiers (qui ont parfois des problèmes d'orthographe, mais disposent d'un certain sens pratique doublé d'un matériel adapté) ont fait venir un appareil qui a soulevé le vérin, permettant de libérer enfin la jambe de monsieur J, puis de le flanquer dans l'hélico et de le ramener à la maison.
    L'honnêteté me force à dire que c'est ainsi qu'on m'a raconté le déroulement des évènements, même si je suppose que quelques tentatives de libération avaient déjà échoué avant que l'on envisage une amputation sur place.

    Quelques jours après, tout l'hôpital avait entendu la phrase du chirurgien vasculaire qui avait provoqué l'ire des SMURistes, phrase qu'il a par la suite répété à qui mieux mieux dans la salle de repos du bloc en déclenchant à chaque fois des rires offusqués. Phrase qui était "je ne suis pas un putain de chirurgien de l'armée de Napoléon." (Je donnerais assez cher pour avoir en ma possession l'enregistrement du SMUR où se trouve cette phrase historique.)

    Ce n'est qu'une fois l'hélicoptère en chemin que le bloc fut tenu au courant des derniers développements de l'affaire. La salle d'orthopédie était prête, les anesthésistes au café taquet, et les IBODEs et moi en train de nous demander quelles boîtes préparer. Le patient endormi et mon chef rigolard arrivèrent presque en même temps, ce qui permit à mon chef de radiographier lui-même le membre blessé.
    Tout le monde dans le bloc s'attendait à voir un membre en charpie, genre chair à saucisse où l'on aurait par inadvertance laissé les os, une cuisse déchiquetée par la pression du vérin, au-dessus d'une jambe bleue et noire d'ischémie, une vision de guerre dont on prendrait des photos pour montrer plus tard à nos petits-enfants au coin du feu (ou, dans mon cas, à mon chat qui n'y verrait que de la pâtée mal assaisonnée). Bin en fait la jambe était bien rose et bien chaude et bien belle et, extérieurement, le seul dégât était une (certes, énorme) phlyctène en haut de la cuisse à l'endroit où le vérin avait comprimé, avec à peine un peu d'ecchymoses pour dire que. La radio faite sur table retrouvait une courte fracture comminutive (entendez, os explosé) du fémur sur environ trois centimètres.
    Inutile de le dire, ChefChéri a explosé de rire et émis de nouvelles suppositions injurieuses sur le sens clinique des SMURistes, qui ont fini par "ils voulaient nous le faire amputer pour ÇA !!!".

    Bref, on s'est lavés, on a ouvert la cuisse du monsieur, mis une petite plaque sur son fémur pour consolider le foyer de fracture, mis un point sur son artère fémorale profonde embrochée par une esquille osseuse (et ChefChéri m'a laissée mettre le point toute seule comme une grande, en se bidonnant parce que c'était la première fois que je suturais un gros vaisseau), refermé le monsieur, fait un pansement, et allez zou vers les soins continus.

    Le soir même, à l'internat, l'histoire a dégénéré en pugilat entre les internes de chirurgie et les internes des urgences, chacun défendant âprement ses seniors, un interne des urgences faisant notamment preuve d'une telle loyauté envers ses maîtres qu'il est, depuis, devenu PH là-bas.

    Le lendemain matin, je suis allée rendre visite à monsieur J en soins continus — et j'ai vu ce que, jamais, je n'avais vu. Monsieur J (un peu pâlichon, certes), couché tranquillement dans son lit de réanimation comme à la plage, un immense sourire sur le visage. Sérieux, j'ai jamais vu quelqu'un avoir l'air aussi content, malgré la sonde urinaire, la douleur, le monito ECG, les pansements et le reste. C'était un sourire de compétition. Le champion intergalactique des sourires. (Sinon il allait plutôt bien ; la rhabdomyolyse secondaire à l'écrasement des muscles demeurerait sans conséquences, et il se remettrait rapidement de ses misères osseuses.) Un sourire tellement lumineux, de pur bonheur, qu'il en était contagieux et que, après m'être présentée, je lui en fis la remarque.
    — J'ai encore ma jambe, répondit-il, aux anges.
    — :) ?
    — Quand le docteur m'a endormi (NdlR pour contrôler la douleur sur les lieux de l'accident) (2ème NdlR la personne qui l'a intubé l'a fait au-dessus du vide en portant un baudrier), il m'a dit qu'il allait falloir me couper la jambe pour me sortir. Et j'ai encore ma jambe.

    Comme quoi le bonheur, c'est simple comme une jambe.


  • Commentaires

    1
    soph
    Mardi 14 Octobre 2014 à 21:58
    C’est très bien écrit, mais un frisson m’étreint : Monsieur J aurait-il conservé sa jambe juste parce que le chirurgien vasculaire avait le vertige ?
    2
    **Mimi**
    Mardi 14 Octobre 2014 à 22:52

    La fémorale profonde, c'est pas un gros vaisseau, bande de branquignoles !! intello

     

    Ceci dit :

    - chapeau au mec qui l'a intubé en pleine séance de voltige...

    - j'adooooore la réponse du chir vasc :)

    - voilà pourquoi les vasc sont trop contents de leur taf. Ils sauvent des jambes et des sourires.

     

    Je crois que chaque smur a son cowboy ; 99% du temps ils te font marrer à vouloir intuber les cystites et les entorses de cheville. Et puis le 1% restant, t'es trop content que ça soit eux de garde le jour où tu dois jouer à McGyver en plein déchoc. J'ai connu une laparo et une thoraco de sauvetage (iliaque rompue / plaie de ventricule) à l'arrache aux urgences, personne d'autre ne nous aurait laissés faire... et on a sorti les 2 malades sur leurs deux jambes (sous vos applaudissements).

     

    J'ai connu un chir vasc fan de Napoléon. Un vrai de vrai, avec statues et gravures dans son bureau etc. Feu et vicryl interdits sur les amput pour faire comme sur les champs de bataille --> on vidait le CTS à chaque transtibiale. J'ai failli lui envoyer une carte postale le jour où je suis allée à Waterloo. J'aurais probablement dû...

     

    Et sinon, surtout... Les mûres, elles étaient bonnes ? :)

    3
    Mercredi 15 Octobre 2014 à 00:05

    @ soph : non. En dehors d'un cas de force majeure vraiment majeure, il vaut mieux éviter les amputations dans la nature pleine de poussières et de microbes (50% de mortalité, si ma mémoire est bonne). Et il faut être deux pour opérer : un mec tout seul suspendu à un baudrier 1. se fera chier 1000 fois plus qu'avec un aide 2. fera du bien moins bon travail parce qu'il est seul. Et puis faut une table d'instrumentation stérile. 

    @ Mimi : le mec qui l'a intubé à moitié suspendu dans le vide a des gonades en acier trempé. Ton fan de Napoléon a l'air folklorique ^^ Une carte postale d'Austerlitz lui aurait sans doute fait davantage plaisir qu'une de Waterloo, ceci dit.

    4
    Radicelledefrance
    Jeudi 16 Octobre 2014 à 01:29
    Bonsoir Stockholm !
    Ce petit mot tardif pour te remercier de post très sympa qui m'a rappelé de doux souvenirs (i.e. luxation de hanche au milieu d'un champ sous un tracteur - sédation kétamine - réduction sur place même en présence du pouls pasque de toute façon y rentrait pas dans l'hélico tout pitit avec son genou dans les dents...) et je ne m'attarderai pas sur ce love/hate que nous partageons, chère amie ortho ! Moi, petite anesthésiste, il n'y a pas si longtemps et interne et en France, maintenant en congé mat (je suis en plein sevrage de caféine...), je te remercie pour cette saveur de nostalgie que mes rêves auront cette nuit, parce que j'aimais vraiment bcp partir sauver le monde toutes sirènes hurlantes pendant mon internat... Ravie de te rencontrer !
    5
    itOtO
    Vendredi 17 Octobre 2014 à 10:40

    Très belle histoire magnifiquement romancée! J'ai bien rigolé!

    Perso j'aimerais surtout savoir quel épisode de Grey's Anatomy avait regardé le régulateur la veille au soir pour aller imaginer un plan de sauvetage impliquant un chirurgien balancé en extra-hospitalier à l'arrache et pour réaliser une amputation seul eu dessus du vide :-)

    6
    Dimanche 19 Octobre 2014 à 21:26
    Hermine

    Et c'est là que vous avez dû vous dire : heureusement que les chirurgiens n'ont pas voulu amputer sur place !

    7
    jd
    Mercredi 5 Novembre 2014 à 14:08

    Si j'osais assumer ma grossièreté orthopédique, je dirais que Monsieur J. a failli l'avoir dans Larrey.

    9
    Samedi 10 Septembre 2016 à 00:09

    plus que prémonitoire ... annonciateur !!

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