• Les inséparables

    Monsieur J (comme Jaunisse) est très malade. Avec un foie à bout de souffle, avouez que ce n'est pas étonnant.

    Dans la chambre de monsieur J, on trouve madame J. Elle n'est pas malade. Ils s'aiment beaucoup. Ils ne sont pas de la région. Madame J est là en permanence ; j'ai renoncé à lui demander de « nous laisser deux petites minutes » pendant la visite et la contre. Elle n'est pas chiante, trop couveuse ou anxiogène. Elle est juste là. Lui la veut à ses côtés. Ça me va. Elle, c'est un petit bout de bonne femme sur le mauvais côté de la cinquantaine, qui accuse le coup de la maladie de son conjoint. Lui, c'est un solide gaillard à moustache qui cherche à la rassurer. Difficile de résister à la tentation de les rassurer à chaque passage. Difficile aussi d'éviter de leur expliquer sincèrement que là, les diurétiques, ils sont pas efficaces, et la vitamine K, c'est comme si on faisait rien.

    L'autre jour, monsieur J a eu un gros souci : grosso modo 30 % de TP, et cinq plaquettes qui se battent en duel. Juste pendant la visite, hématémèse et rectorragies. Allô les gastros ? Il y a une fibro pour vous... Et un diagnostic de saignement diffus, incontrôlable par eux. Dès que monsieur J est de retour dans la chambre, alors même que le gastro est en train d'appeler pour m'expliquer, la petite figure de madame J s'encadre dans la porte. Elle hésite, elle avance, recule, me regarde avec ses grands yeux mélancoliques, me demande qu'est-ce qui se passe, est-ce que je peux venir leur expliquer à tous les deux... Puis elle se retourne, presque en vacillant, parce que monsieur J, assis dans le lit, est en train de vomir son troisième haricot de sang rouge depuis le retour dans le service — et lui dit que c'est rien, ça va passer, ne t'en fais pas, ça va, j'ai pas mal, c'est juste la fibro. Alors même qu'il est livide sous l'ictère.

    On commande des bonnes choses aux EFS, mais il faut bien retourner les voir pour expliquer que, peut-être, la réa... Réa appelée dès le retour, en train d'arriver pour venir l'évaluer et savoir si un lit porte son nom, quelque part à l'USI. Et le couperet tombe.

    Mais je pourrai rester avec lui en réa ? demande-t-elle. Parce qu'on ne peut pas être séparés, tous les deux... J'ai besoin de le voir... Où est-ce que je vais aller s'il n'est pas là ?
    Oui, j'ai besoin d'elle, me dit-il entre deux nausées. Si je me réveille le matin et qu'elle est pas là... Ça va pas... Sans elle, c'est pas la peine...

    Comment leur dire que non, en réa, on ne peut pas dormir dans la chambre ? Même en pédiatrie, les parents ne restent pas, alors en adulte. J'essaye de commencer à expliquer doucement que peut-être ce ne sera pas possible. Que peut-être, en soins continus, c'est possible, mais pas sûr du tout. En désespoir de cause, je leur dis qu'il faudra demander aux réanimateurs, peut-être ils feront une exception, mais peut-être que non, ce sera pas possible...
    Rien à faire, ils ne m'écoutent pas, et la question reste, inchangée, opiniâtre. Énervée, je suis à deux doigts de leur demander s'ils préfèrent que monsieur J meure dans la chambre avec elle, ou d'aller seul en réa, et d'avoir une chance. Heureusement je me retiens, et je fuis, soit disant pour attendre la réa de garde, en fait parce que je ne sais pas comment leur expliquer qu'ils vont être séparés, qu'ils le veuillent ou non, et qu'une histoire de chambre ne préfigure qu'une autre histoire, plus sombre.

    La réa de garde est vite arrivée ; elle trouve monsieur J stable, pas de soins intensifs tout de suite. A revoir une fois les plaquettes et les PFC passés.

    Dans la nuit, monsieur J ira en réa. Les infirmières du service ont gardé sa chambre ; madame J y dort. Quand j'ai demandé comment elle avait pris la séparation, elles m'ont dit très bien, elle n'a pas fait de difficultés.

    Quand on passe devant la porte vitrée de la chambre de réa, on voit, à travers le verre dépoli, les ombres chinoises de tout le barda traditionnel et, près de la tête du lit, la silhouette morne de madame J. Si elle voit quelqu'un s'attarder devant la porte, elle s'approche de son pas toujours hésitant et vient demander des nouvelles. Certaines ne sont pas bonnes. Il a fallu leur annoncer qu'ils ne pouvaient désormais plus reculer contre la décision qu'ils refusaient depuis plusieurs mois.

    Comme a dit Chef-Chéri, c'est pas mal que celui qui leur a fait l'annonce ait eu des cheveux blancs.


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