• Les hyènes misérables

    En direct de la savane d'à côté, à l'heure de l'apéro.

    Les lionnes coursent une antilope dodue juste comme il faut. Le petit peu de cellulite de son fessier alléchant promet un bon casse-croûte... La lionne en chef en feule d'envie et, d'un saut puissant, bondit sur l'échine de l'animal. Enfonçant ses crocs dans sa chair palpitante, elle achève l'antilope qui s'effondre sous elle.
    Les fauves s'assemblent maintenant pour le festin ; la viande, selon les morceaux, est de qualité variable, mais les visiteurs mangent de bon appétit sous l'oeil appréciatif de la lionne. Une fois repus, les fauves s'éloignent de la carcasse, encore charnue, lorsqu'une hyène famélique s'approche et vole un généreux quartier de viande. Le dos courbe, le regard faux, elle s'enfuit avec son butin, inaperçue des lions ; c'est la loi de la savane. Les charognards se nourrissent des restes de la table des chasseurs, et c'est normal ; ils reconnaissent
    eux-même ne pas chasser et se contenter de récupérer. Nul ne penserait que cette hyène misérable tenterait de faire croire que ce savoureux morceau venait d'un animal qu'elle avait elle-même tué.
    Et pourtant, la hyène puante a cherché à faire croire au peuple de la brousse qu'elle avait chassé et tué l'antilope... Les éloges ont plu, et l'hypocrite, indigne d'un tel trophée, a enflé, sous l'orgueil, comme la grenouille de la fable.

    C'est toute l'histoire du plagiat. Un pilleur, avide de reconnaissance, qui mourrait pour un instant de gloire, s'empare de textes et les fait passer pour siens. Il s'agit le plus souvent d'une personne médiocre, redoutablement médiocre, car c'est de ces mégalos incapables que naissent fiel et jalousie.
    Le portrait d'un plagieur ?
    Quelqu'un, de n'importe quel âge, qui a sans doute essayé d'écrire un jour. Ses textes n'ont jamais été appréciés, sans doute parce qu'ils sont mauvais, lourds et insipides, sans cette étincelle d'où naît la magie des mots. La hyène va dénigrer les écrits des autres, projetant son absence radicale de talent sur les défauts des autres. Si, par le plus grand des hasards, la hyène se révèle capable d'écrire en français, elle pourra réussir dans la critique littéraire, acerbe et fielleuse, qui caractérise certaines revues. A défaut d'avoir du génie, elle fera tout pour briser celui des autres... Aigrie et rageuse, elle sombrera longuement dans sa folie masquée, son désir de célébrité.

    Mais la hyène peut se révéler incapable d'aligner deux mots. Ses misérables productions d'autrefois étaient un paradoxe frappant ; pour elle, il s'agissait d'un roman d'amour et, pour les autres, d'un croisement entre les Nonsense Rhymes de Lewis Caroll et les délires les plus destructurés des surréalistes... Mais si, vous savez de quoi je parle ! L'ambiance oscille entre glauque et guimauve, mais il est difficile de deviner ce qui est sombre de ce qui est romanesque, puisque pas une seule phrase ne se tient debout. Les mots sont utilisés à contre-emploi sans que cela n'apporte quoi que ce soit au style, ce dernier se dissolvant derrière les théories fumeuses élaborées par l'esprit atteint de la hyène.
    On peut d'ailleurs ranger également dans cette catégorie les humoristes ratés qui enchaînent contrepèteries complexes et comparaisons sans saveur. Leurs textes présentent en général le degré d'humour d'une série Z tchécoslovaque sous-titrée en birman, et ne peuvent même pas figurer au palmarès de Nanarland.
    Eh oui, tout le second degré de l'univers ne peut suffire à transformer l'eau de vaisselle grasse du bouiboui du coin en Chanel numéro 5.

    Rongée au coeur par sa propre médiocrité, la hyène n'en conserve pas moins intacte sa soif inaltérable de célébrité. Ah, que l'on dise que ses textes sont brillants et pleins d'esprits, alors qu'il ne sont que faibles et creux ! Qu'on la reprenne même, qu'on la critique, mais qu'elle existe ! et que le monde sache qu'elle écrit...
    Mais la médiocrité des enfants de sa plume enflée d'orgueil est telle qu'ils ne récoltent même pas un "lol mdr tro pouri ton truc".
    Et la solution, peu à peu, se fait jour... La hyène empruntera les textes des autres. Dans son esprit, il ne s'agit pas d'un vol, enfin, presque, mais pas tout à fait... C'est en ligne, elle a le droit de se servir...
    Elle cherche alors des textes possédant ce qu'elle n'a jamais pu instiller aux siens, si jamais elle a d'ailleurs pris la peine de s'essayer à écrire. Ces textes, elle les réutilise alors sous son nom et croit mourir de joie lorsque les commentaires flatteurs affluent sur le forum.

    Mais quelle misère morale, Seigneur, peut pousser quelqu'un à usurper des louanges ? Quelle déchéance intellectuelle peut satisfaire un être humain de ces compliments qui se trompent d'adresse ? Comment peut-on tirer une satisfaction, aussi faible soit-elle, du fait de recueillir des louanges pour un copier-coller qui ne reconnaît pas l'auteur ?
    Mon Dieu, faut-il être bas dans l'échelle des êtres pour se prostituer et s'adonner à pareil charognage... Faut-il avoir soif de reconnaissance pour entreprendre ce métier de fangeux de l'écriture, de crève-la-faim de célébrité...
    Pour se complaire dans une telle situation, la hyène est sans aucun doute abjecte de nature. Car qui d'autre qu'un loqueteux de l'amour-propre peut galvauder ainsi son honneur pour un pauvre compliment ?

    Que justice soit faite et que la voleuse rende gorge, cela suffira. Il est inutile de chercher à punir un être aussi avili ; le châtiment est déjà dans la coupe. Car comment conserver une estime de soi lorsqu'il faut s'approprier les louanges d'un autre ? Commettre cet acte rabaisse au dernier rang la hyène, non seulement aux yeux des autres, mais aux siens propres. C'est la confirmation de sa médiocrité ; les autres pourront l'oublier, mais pas elle, et elle restera toujours ce charognard infâme qui a voulu faire passer l'antilope pour la sienne...

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