• Les Compagnes du Docteur (1) : indépendance et vie de couple

    ATTENTION, SPOILERS COUVRANT L'INTÉGRALITÉ DES SEPT SAISONS DIFFUSÉES DEPUIS 2005.

    Lisez à vos risques et périls.

    Le Docteur est un extraterrestre humanoïde, de la race des Seigneurs du Temps, qui voyage à travers l'espace et le temps dans une cabine de police bleue. 

    Doctor Who est la série de science-fiction comptant le plus d'épisodes. Depuis 1963, plus de 700 épisodes ont retracé les aventures du Docteur et de ses amis. Et Doctor Who est cool. Après un break de quelques années, la série renaquit de ses cendres en 2005, aux mains du scénariste Russel T. Davis (2005-2010), puis de Steven Moffat (2010- ? ).

    Le Docteur — dont le vrai nom est caché — voyage rarement seul. Tant mieux : lorsqu'il se retrouve seul trop longtemps, il décompense une certaine mégalomanie et fait connerie sur connerie. Ses compagnons sont le plus souvent des femmes. La raison est, je pense, de fournir un casting mixte avec un duo d'acteurs parlant aux deux sexes. Les compagnes du Docteur — des Docteurs, puisqu'il en est à sa onzième incarnation — sont nombreuses, assez variées, et forment un sujet d'études très intéressantes sur les préjugés infligés aux femmes.

    A ce propos, je n'ai pas vu les saisons originales. La première personne qui me spoile les huit premiers Docteurs dans les commentaires sera bannie sans pitié, et ad vitam eternam. Par ailleurs, et pour éviter de rallonger un article déjà très long, je ne reviendrai que ponctuellement sur les biographies des compagnons — mes excuses à celles et ceux ne connaissant pas encore la série. Également, je vais taper sur Moffat, soyez psychologiquement préparés.

     

     

    Doctor Who se déroule dans notre monde. Aussi, les compagnes du Docteur (le plus souvent contemporaines de l'époque de diffusion de la série) sont légitimement surprises et choquées de rencontrer 1. un fou prétendant voyager dans le temps et 2. une boîte bleue un peu démodée, et considérablement plus grande à l'intérieur qu'à l'extérieur. Les technologies et les connaissances scientifiques familières au Docteur leur sont étrangères, lui fournissant un bel artifice scénaristique permettant d'expliquer au téléspectateur à quoi correspondent tous ces boutons.

    Avant de voyager dans le TARDIS, les compagnes du Docteur sont toutefois des êtres humains du début du XXIe siècle. 

    Seules les compagnes créées par Russel T Davies ont ce qu'il convient d'appeler un "vrai travail". Donna Noble est une secrétaire intérimaire. Si Rose Tyler se trouve rapidement au chômage par la faute du Docteur, qui a fait exploser son lieu de travail, elle est néanmoins vendeuse. Martha Jones, bien sûr, est étudiante en médecine puis médecin. 
    Steven Moffat, lui, se contente de platitudes passives éhontées. Clara Oswald est une baby sitter / gouvernante, dans deux incarnations successives qui plus est. Amy Pond, pire que tout, est "kissogram" ; sa propre description du métier ? Aller dans des soirées et embrasser des gens, en étant déguisée. Plus tard, elle sera l'égérie d'un parfum. Non pas que les mannequins et les prostituées n'aient pas leur place dans le TARDIS mais, tant qu'à choisir une compagne de ces métiers, autant poser 2-3 questions dessus. Si le job de Donna l'incite à découvrir des indices capitaux contre les Sontaran (The Sontaran Stratagem), si la formation médicale de Martha est un élément central d'une intrigue (Smith and Jones), si la culture et le bon sens prolétaires de Rose lui sont régulièrement utiles (Bad Wolf, The Idiot's Lantern...), alors pourquoi ne jamais aborder la question de la profession singulière d'Amy ? Pourquoi n'en faire jamais un élément de l'intrigue ? Parce que ce n'est pas une "vraie" profession, c'est un cliché. Moffat ne voulant pas en faire une sainte, il a choisi la pute, et n'a jamais pensé à donner davantage d'épaisseur à ce personnage cliché de "femme standard" que rien, rien, ne vient singulariser. Clara lui est très similaire, en version "sainte", sanctifiée sans doute par son rapport à l'enfance : elle est une figure maternelle. Peu d'éléments de caractère permettent de différencier ces deux compagnes. Là où Rose était têtue comme une bourrique et avait l'enthousiasme de la jeunesse, là où Martha avait le sang-froid et la rationnalité d'une scientifique, là où Donna avait le feu sacré de la découverte et la forte personnalité de quelqu'un à qui on ne la raconte pas, Amy et Clara paraissent fantoches. Amy est un petit tyran domestique adorant son maître. Clara est juste rigolote. Cela ne suffit pas.

    (Pour @Le_Dood : Lorsque je dis qu'Amy est une prostituée, ce n'est pas au sens le plus littéral — et le plus restrictif — du terme. Autant que l'on sache, Amy ne pratique pas le sexe tarifé. En revanche, pour être kissogram, elle loue son apparence : sa beauté, sa jeunesse, et flirte avec ses clients ("I go to parties and kiss people, with outfits"). Les déguisements qu'elle utilise sont des fantasmes masculins : policière sexy, none, infirmière. Le service (transmission d'un message) est un prétexte qui objectifie Amy, la réduisant à son déguisement et ses capacités de flirt. (D'accord, Moffat ne fait pas grand chose de plus d'Amy qu'une mignonette en minishort chaude comme la braise, mais c'est pas une raison) C'est en cela que le ou la kissogram est proche de la prostitution — n'en est en réalité qu'une forme acceptable pour une série grand public.)

    Alors que les évènements marquants de la vie des compagnes Davies relèvent du domaine professionnel, ceux des compagnes Moffat exploitent les clichés accolés aux femmes. L'évènement le plus décisif de la vie d'Amy, qui lui fera remettre en question ses voyages avec le Docteur, est qu'une de ses amies lui a demandé d'être demoiselle d'honneur. En même temps, Rory, son cher et tendre, hésite à continuer à voyager dans le TARDIS parce qu'on lui a demandé de passer à temps plein à l'hôpital où il travaille. Pour lui, le monde du travail est l'impératif ; pour elle, les relations affectives dominent. Et on retrouve le cliché de l'homme-transcendance et de la femme immanence.
    Il est possible d'établir un parallèle avec Donna. Dans un univers parallèle, Donna n'a jamais rencontré le Docteur — parce qu'elle a tourné à droite et non pas à gauche, un jour, en voiture. Pourquoi a-t-elle changé de direction ? Parce que chaque direction menait à un entretien d'embauche différent. Si la vie d'Amy est régie par ses sentiments, celle de Donna s'incrit dans le monde actif d'une femme d'aujourd'hui. Symboliquement, d'ailleurs, Donna a rencontré le Docteur en perdant son fiancé et, lorsqu'elle perd le Docteur, elle retrouve un fiancé. Donna n'est pour autant jamais amoureuse du Docteur (au contraire de nombre des autres compagnes). Pour Donna, la vie avec le Docteur est une vie d'action, qui l'arrache à la passivité traditionnelle de ses rôles de genre - c'est un motif que l'on avait déjà trouvé auprès de Rose, qui en fait un plaidoyer vibrant pour tenter de rester dans le TARDIS.
    L'engagement de Martha auprès du Docteur est, lui, bref. Son départ, volontaire, marque aussi sa maturation sentimentale : un peu amoureuse du Docteur au début, elle dépasse vite ce stade, prenant goût à l'adrénaline et au sauvetage du monde. Par ailleurs, dès le début, Martha accorde une grande importance à ses études — ses voyages spaciotemporels ne sont qu'un intermède, bien qu'ils influenceront lourdement sa carrière ultérieure.
    Le cas de Rose est un peu différent ; ses voyages avec le Docteur ont peu de relations avec sa vie d'avant. Sa vie achèvera de basculer le jour où elle sera enfermée dans un univers parallèle — univers où son père n'est pas mort et a fait fortune. Le grand changement de sa vie est une ascension sociale aussi majeure qu'inopinée, puisqu'elle passe de chômeuse à riche héritière.

    Les personnages secondaires féminins partagent ces caractéristiques : activité et innovation chez Davies, passivité et traditionalisme chez Moffat. Si Davies nous a offert l'extraordinaire Adelaïde Brooke, pionnière de Mars, la pêchue Harriet Jones, politique au sens aigü du devoir, mais aussi l'extraordinaire Joan Redfern, infirmière au sens moral extrême, il a surtout créé des personnages libres et entiers, qui se trouvent être des femmes. Les personnages de Davis sont marqués par leurs origines culturelles et sociales ; Moffat, lui, balaye toute tentative d'intersectionnalité d'un revers de main. Dans son monde, une fillette peut grandir seule et sans famille sans que nul ne s'en préoccupe — inimaginable chez Davies. La marque de fabrique des backstories de l'époque Davies est sa conscience aiguë des inégalités sociales et culturelles. Seul Davies a osé mettre une femme noire dans le TARDIS, et parler de racisme (Family of Blood), comme de sexisme (Human Nature), de xénophobie (Dalek, The Doctor's Daughter) et d'homophobie (The Unicorn and the Wasp), dans ses épisodes. 

    Quoi qu'il en soit, carrière professionnelle reconnue ou non, ces femmes savent-elles se débrouiller face à l'inconnu ? Et, dans le cas du Docteur, l'inconnu peut vouloir dire "robots androïdes assassins."

    Si Rose est parfois une demoiselle en détresse (otage d'un Dalek, par exemple), il n'en demeure pas moins qu'elle sauve plusieurs fois la situation. Martha et Donna sont les plus pêchues des compagnons depuis 2005, et utilisent régulièrement leur cerveau. Martha, en particulier, est remarquable pour son sang froid (Smith and Jones), son esprit scientifique (Gridlock), sa détermination (42) et ses décisions rapides (Utopia, The Sound of Drums) qui, plusieurs fois, sauvent le monde (The Shakespeare Code, Daleks in Manhattan, Human Nature, Smith and Jones). Dans les épisodes où figure Martha, on a un peu envie de dire au Docteur de prendre huit jours de vacances, de lui filer les clés du TARDIS et de la laisser faire de A jusqu'à Z. 
    Amy, en revanche, présente le niveau d'indépendance d'une cuillière à soupe. Elle est perpétuellement la demoiselle en détresse d'astreinte, qu'il s'agisse de se faire enfermer dans une prison inviolable (certes pour survivre, mais tout de même) (The Big Bang), de se faire sauver d'une prison spatiale futuriste par son mec et le Docteur (A Good Man goes to war), de se faire sauver d'Anges meurtriers dans un vaisseau abandonné (Flesh and Stone), de se faire sauver d'un trou dans l'espace-temps apparu dans sa chambre (The Eleventh Hour), de se faire sauver de vampires en chemises de nuit (The Vampires of Venice), de se faire sauver des Cybermen et autres ennemis (The Pandorica Opens)... Il n'existe qu'un seul épisode où Amy se sauve elle-même (The Girl Who Waited) : abandonnée par le Docteur et Rory dans une ligne temporelle s'écoulant plus vite, elle attend 36 ans qu'ils viennent la sauver — mais elle a arrêté d'attendre, s'est confectionné sabre et armure, et poutre chaque jour de gentils robots psychopathes et assassins. Par la solitude, elle s'est construite et autonomisée, effaçant son message d'appel au secours, ne comptant plus que sur elle-même. Cette vieille Amy est l'un de mes personnages préféférés — et Moffat a trouvé le moyen de la détruire. Lorsque Rory revient la chercher, elle renonce à vivre en faveur de sa jeune incarnation, murmurant qu'elle se souvient comme elle aimait être ainsi : passive, plutôt que forte et dépassant chaque jour ses limites.

    Il est possible que Moffat ait vaguement conscience de son traitement des personnages féminins en tant que dépendantes des hommes. Clara Oswald est un génie en informatique, plus brillante que le Docteur en ce domaine. La première fois où l'occasion se présente, le Docteur nie qu'elle soit capable d'accomplir un exploit tel qu'accéder aux mémoires collectives des Dalek (Asylum of the Daleks). La deuxième fois où il la voit avec un ordinateur entre les mains, prête à sauver le monde, il remet encore en question ses aptitudes (The Bells of St John). Une fois, pourquoi pas, mais deux fois, c'est un con. Et lorsqu'il lui permet de piloter le TARDIS, il le règle en mode facile — "parce que je suis une fille ?" s'exclame alors Clara avec dégoût. Le Docteur ne répond pas à cette référence à l'infâmant "girlfriend mode" des jeux vidéos. Moffat sait très bien ce qu'il écrit (Journey to the center of the TARDIS).

    Est-ce en réaction, et afin de se dédouaner des accusations de sexisme, que Moffat nous présente Rory comme totalement dominé par Amy (et aimant ça) ? Comme si montrer une femme dominante suffisait à s'affranchir des stéréotypes de genre. Ce pauvre Rory, une vraie lavette : la preuve, il est infirmier, un métier de gonzesses (j'y reviendrai plus tard), et pas foutu de donner son nom à sa femme, puisque c'est elle qui lui donne le sien ! Rory, cible perpétuelle des piques d'Amy, toujours passif... ah non, pas toujours, puisqu'il retrouve ses couilles de mâle dominant lorsqu'il s'agit de a. sauver sa femme b. sauver sa gosse (là aussi on y reviendra), soit d'assurer le rôle du Père traditionnel, chef et défenseur de sa famille. Ajoutons qu'Amy aime bien quand il la mate et/ou la sauve, retrouvant avec bonheur son petit rôle de femme, et vous comprendrez pourquoi ce couple roucoulant et dégoulinant de saccharine acidulée m'insupporte.
    Lorsqu'ils se trouvent enfermés dans un univers rêvé et fantasmé (Amy's choice), ils se trouvent dans le rêve de Rory. Rory est devenu médecin, l'ambition "évidente et naturelle" de tout infirmier (ahem), Amy est enceinte (et toujours aussi chiante, allant jusqu'à feindre son accouchement pour attirer l'attention du Docteur, bravo).
    Je ne peux pas finir ce paragraphe sur le couple le plus horripilant depuis Padmé et Anakin sans mentionner que, dans The Girl Who Waited, c'est Rory (le mari, ie le propriétaire légitime) qui est consulté par le Docteur pour décider quelle Amy (la jeune oie ou la vieille badass) vivra. Le Docteur se contrecarre de l'avis des Amys, et Rory résume bien la situation en se demandant "laquelle de ses femmes il préfère avoir." En entendant ça, je l'avoue, j'ai vomi. La vieille et kickass Amy avait pourtant un argumentaire bien développé, ainsi qu'un avis solide, sur la question, mais non, on demande à son mec. Qui, bien sûr, choisit la jeune canon. Bravo, Moffat.

    Pour continuer dans la veine des Ponds, il faut dire que Doctor Who nous présente nombre de couples, majoritairement hétérosexuels (même si l'époque Davies a vu plusieurs couples homosexuels, bien qu'en position secondaire, et ce flamboyant omnisexuel qu'est Jack Harkness). Les couples de l'époque Davies sont généralement égalitaires : Sally Sparrow (Blink) et son cinéphile, Martha et son pédiatre, Rose et Mickey... A travers ses couples, Davies explore les complexités des relations : Rose, qui sort avec Mickey, se remet en question lorsque ce dernier est invité à voyager dans le TARDIS, et lorsqu'elle devient amoureuse du Docteur ; lady Isobel (Tooth and Claw) affronte la trahison de son mari, sir Robert, et ils cherchent ensemble la rédemption ; flirts shakespeariens (The Shakespeare Code), lutte contre les préjugés (The Unicorn and the Wasp), le vieillissement de l'amour (Father's Day, Rise of the Cybermen)... Loin d'être un dramaturge perdu au pays de la science-fiction, Davies utilise les outils de la science-fiction pour explorer la nature humaine. Il aborde également des thèmes sombres dans ses couples, comme les violences conjugales (Last of the Time Lords), lorsque Lucy Saxon, épouse du Maître, vit une longue dégradation de son couple. Alors qu'au début Lucy et le Maître arrivent en dansant parmi leurs ennemis vaincus, peu à peu, Lucy devient plus silencieuse et renfermée. Les fantasmes de toute-puissance du Maître ne vont qu'en s'aggravant — et, un jour, Lucy porte un cocard à la lèvre. Elle finira par se défaire de ses chaînes et tuer le Maître. C'est une histoire racontée avec beaucoup de pudeur, brodée en sous-main de la narration principale, et dont la résolution brutale peut surprendre le spectateur inattentif. Malheureusement, la suite réfléchit moins : le Maître sera ramené à la vie par une potion complexe qui requiert une "empreinte biométrique" de Lucy emprisonnée, soit un mouchoir tâché de son rouge à lèvres.

    Les relations amoureuses présentées par Moffat sont rarement ouvertement pathologiques, et ainsi peu critiquées. Elles perpétuent toutefois des mythes patriarcaux encore trop répandus, notamment celui du "good guy gets the girl".
    Un bon exemple est la relation entre Craig Owen et Sophie Sans-Nom-De-Famille dans l'épisode The Lodger. Craig est un peu trop gros, un peu trop timide, pas sportif ni ambitieux ni rien — un brave geek de base. Il est amoureux de Sophie, et se lamente au début de l'épisode d'être rangé dans la "friend zone", un mythe masculiniste débile voulant que n'importe quelle femme tombe amoureuse d'un gars raisonnablement gentil, mais qui surtout ne va pas lui avouer son attirance. Arrive le Docteur, élément perturbateur s'il en est, qui fait prendre conscience à Sophie qu'elle aimerait bien partir soigner les bonobos dans les forêts équatoriales (chacun ses rêves). Conclusion logique : au lieu de partir avec les bonobos, elle se met en ménage avec Craig. Ne me demandez surtout pas pourquoi, j'ai pas tout compris.
    Love & Monsters (période Davies) présentait déjà ce type de relations où l'accent est mis sur les désirs de l'homme, au détriment de ceux de la femme. Un groupe de curieux cherchait à retrouver le Docteur, et bien sûr est tombé sous la coupe d'un extraterrestre vorace et anthropophage ; un petit presque-couple tout mignon a été séparé. Mademoiselle, absorbée par le monstre, s'est retrouvée au final changée en dalle de béton à visage. Dalle soigneusement découpée par le Docteur (l'alternative était de laisser la demoiselle mourir de sa bonne mort) et donnée au gentil garçon qui avait découvert qu'il était amoureux de la fille. Et qui a accroché la dalle à son mur. On peut difficilement faire pire dans l'adaptation littérale de l'expression « potiche. » (Comme quoi nul n'est parfait, et Davies aussi peut écrire de la merde) Ces deux épisodes s'illustrent par une grande asymétrie dans les couples, où le postulat féminin est l'immobilisme et la passivité, où la femme est un trophée que l'homme doit gagner.

    Dinosaurs on a Spaceship présente un autre mythe patriarcal, celui de la mégère apprivoisée, que je préfère appeler "femme forte aimer homme muy macho." (Pardon aux hispanophones) Dans cet épisode, le Docteur est accompagné d'Amy, mais aussi de Néfertiti (excusez du peu) et d'un chasseur de fauves du début du XXe siècle, John Ridell, que nous appellerons Victor Viril, je trouve que ça lui va mieux. Victor Viril est blanc, chasseur, quadra, blasé — le cliché du Grand Chasseur Colonial de Fauves, et l'on sent que Moffat s'amuse de ce stéréotype, l'affligeant d'un foulard en soie, du chapeau d'Indiana Jones et des accessoires des rêves humides d'Hemingway.

    Néfertiti, reine d'Egypte, l'une des plus puissantes femmes ayant dirigé les Deux-Terres, à l'époque clé que fut le règne d'Akhénaton, son époux : réformes religieuses, délocalisation politique, bouleversements artistiques...
    Néfertiti, qui tient la dragée haute à Victor Viril ainsi qu'à un contrebandier la traitant en marchandise.
    Néfertiti, merde !
    Ben Néfertiti, elle finit dans la tente de Victor Viril au fond de la brousse. Alors que Victor Viril aurait pu la suivre dans sa cour, où elle régnait en maîtresse et n'aurait certes pas eu de mal à imposer un favori, non, Néfertiti abandonne pouvoir politique, pouvoir spirituel, richesse et honneurs pour suivre un chasseur misogyne.
    Certes, les répliques sexistes de Victor Viril sont critiquées par le script : tournées en ridicule par Amy, cible de l'ignorance méprisante de Néfertiti au début... Et son personnage semble évoluer, ne rechignant plus, au final, à travailler avec des femmes et mettant un peu d'eau dans son vin. Il n'empêche que son comportement est au final récompensé, et pas seulement par l'amour (ou le caprice) de Néfertiti : il la ramène. Hero gets the girl. Point. Pour que cet épisode, ridicule déjà par de nombreux points, rachète la présence de Victor, il eût fallu que Néfertiti le ramène à sa cour, et non l'inverse.
    Est-il d'ailleurs besoin de préciser que l'Egypte des pharaons était un modèle en terme d'égalité des sexes, non seulement en son temps mais pour une bonne partie de l'Histoire. C'est l'arrivée des Grecs qui a repoussé les Egyptiennes dans de nouveaux gynécées et, si Cléopâtre fut l'une des grandes reines de ce pays, la fille des Ptolémée en fut aussi la dernière.

     

    Errata (05/06/13) : 

     Visiblement, je n'avais pas compris le dénouement de Hide. Le passage concernant l'épisode, erroné, a été supprimé. Et j'ai clarifié mon opinion de la profession de kissogram exercée par Amy.

    A suivre... 


  • Commentaires

    1
    Titerin
    Mardi 4 Juin 2013 à 15:05

    J'aime beaucoup ton point de vue sur la place des compagnes et autre personnages féminins secondaires dans Doctor Who, je ne suis pas forcément d'accord sur tout, mais je n'ai rien à y redire. 

    Sauf au sujet de Hide : « Le mignonnet épisode Hide (Moffat) pose en sous-main le problème du consentement féminin, sous-entendu accordé d'emblé. […] Mais le Docteur réalise (par sa formidable intuition masculine) que, si le monstre la poursuivait, c'est qu'il l'aimait ! Et il retourne donc chercher le monstre pour le ramener dans le monde réel, auprès de la voyageuse, sans jamais demander l'avis de cette dernière. Elle, qui courait en hurlant pour éviter le monstre. » Non.

    Le Docteur comprend qu'il y a un autre monstre au sein de notre univers, et qu'il forme un couple avec le monstre de la réalité de poche, et rouvre le portail afin de les réunir. C'est plus un message de tolérance, à mon sens, quelque chose du genre "ce n'est pas parce que c'est moche à vomir que c'est nécessairement méchant". 

    Quoiqu'il en soit, bonne continuation. 

    2
    Mardi 4 Juin 2013 à 15:09

    Oui, cette fin m'a posée problème... mais y'a pas de monstre dans notre univers, à cet endroit-là ? 

    Problème, parce que j'avais bien aimé l'attitude du Docteur envers le monstre, on se serait presque crus dans un épisode de Davies ! Donc la VO m'aurait trahie ?

    3
    Titerin
    Mardi 4 Juin 2013 à 15:13

    Il faudrait que je revoie l'épisode pour en être sûre, mais je me souviens du Doctor se tournant vers la maison, voyant quelque chose à la fenêtre et comprenant qu'une autre créature est là. J'ai donc été cherché le synopsys sur Wikipédia et voilà ce qu'il en est dit.

    « Before leaving the Doctor stops to ask Emma if she could sense anything unusual about Clara, but Emma reveals that Clara seems normal to her. The Doctor offers Hila a lift to any other place in history and concludes that she is a direct descendant of Emma and Alec. He reasons that their relation resulted in a blood connection that helped them open the gateway to rescue her. While contemplating the bonds that love can create, the Doctor suddenly realises that there is another creature within the Caliburn house. Just as Emma and Alec weren't part of a ghost story but a love story, the Doctor considers the same for the creatures — that the one trapped in the pocket universe has been trying to reunite with its mate. The Doctor asks Emma for a favour and they use Emma and the TARDIS to retrieve the other creature from the pocket universe. »

    http://en.wikipedia.org/wiki/Hide_(Doctor_Who)

    4
    Mardi 4 Juin 2013 à 15:16

    C'est le monstre de la poche qu'on voit à travers une fenêtre, je crois. Faudrait que je le revois.

    Merci pour le lien wiki, je modifierai le billet en conséquence après ultime visionnage (parce que pourquoi s'en priver :p)

    5
    Mardi 4 Juin 2013 à 18:31

    Je confirme.

    Dans Hide, il y a deux monstres, je vois mal comment on pourrait conclure du visionnage que le monstre poursuivait Hila. Le Docteur est on ne peut plus clair : "There's two of them" :

    DOCTOR: Oh, I'm so slow! I am slow. I'm notorious for it. That's always been my problem. But, but I get there in the end. Oh yes.
    CLARA: Doctor?
    DOCTOR: How do sharks make babies?
    CLARA: Carefully?
    DOCTOR: No, no, no. Happily!
    CLARA: Sharks don't actually smile. They're just, well, they've got lots and lots of teeth. They're quite eaty.
    DOCTOR: Exactly. But birds do it, bees do it, even educated fleas do it. Every lonely monster needs a companion.
    (There is movement at an upper window of the house.)
    CLARA: There's two of them?
    DOCTOR: It's the oldest story in the universe, this one or any other. Boy and girl fall in love, get separated by events. War, politics, accidents in time. She's thrown out of the hex, or he's thrown into it. Since then they've been yearning for each other across time and space, across dimensions. This isn't a ghost story, it's a love story!

     

     

     

     

    6
    Mardi 4 Juin 2013 à 19:08

    Etant entendu que cet article appelle une suite, je réserve mon jugement quand les épisodes manquants auront été traités. Notamment ceux où Amy s'empare d'un revolver pour empêcher le Docteur de tuer (A Town called Mercy) où elle prend en main le commandememnt d'un simili-UNIT pour traquer et détruire les silents, et prend l'ascendant sur Rory (The Wedding of River Song), et le personnage de River Song lui-même.

    Sinon la raison pour laquelle le Docteur mésestime Clara entre Asylum of the Daleks et The Bells of Saint-John me paraissait évidente : elle n'a pas de souvenir de ses deux précédentes incarnations (suivies de deux morts) et tient son talent d'avoir été connectée au "Cloud" d'esprits évoqué dans l'épisode, alors qu'à son commencement, quand il lui a parlé au téléphone elle peinait à comprendre le concept d'un wi-fi.

    Tout comme dans The Girl Who Waited, la priorité du Docteur (c'est lui qui bloque les portes) semble de rectifier son erreur, d'annuler les 36 ans d'errance et de souffrance d'Amy. Certes, on peut arguer que cela a été une bonne école pour elle, mais je crois que je peux comprendre l'idée de supprimer 36 ans de solitude et de combats, surtout vu le personnage du Docteur, son god complex et tout.

    7
    Quasi-belge
    Mercredi 5 Juin 2013 à 16:36

    Le Docteur, enfin !


    Je reviendrai plus longtemps sur ton post (votre ? une préférence Madame ?), cependant, je plussoie ce qui se dit au-dessus: dans the Hide, il y a bien deux Monstres, d'où le fait que le Docteur risque à nouveau sa vie pour les réunir. C'est pour cela que par instant on voyait en flash le Monstre dans la maison qui se cachait.

    8
    Ipiu
    Lundi 17 Juin 2013 à 01:01

    Analyse très intéressante. Par contre, tu ne parles pas du physique des personnages. Amy et Clara ont sont très jolies, de façon consensuelle. On trouve ce type de physiques dans toutes les séries. Alors que les visages de Rose, Donna et Martha sont plus réels, plus quotidiens.  

    9
    Yael92
    Samedi 24 Août 2013 à 03:16

    Je trouve l'analyse très intéressante, mais elle ne me convaint pas totalement.

    Je trouve dommage de faire totalement abstraction du personnage de River Song dans l'univers de Moffat. Certes River n'est pas à proprement parlé une compagne et se définit initialement comme "la femme du docteur". Mais elle n'a rien d'une demoiselle en détresse, sait conduire le tardis mieux que le docteur (et pour cause)... Et sa vie conjugale avec le docteur est tout sauf classique.

    En outre, il faut noter que Jack Harkness est une création de Moffat et même que Sally Sparrow.

    Il est clair que les épisodes de la période Davies étaient plus "politisés" avec notamment les éléments que vous avez cités et que les compagnes avaient des personnalités plus développées. Mais Moffat et Davies ont très clairement deux façons persque antynomique d'aborder l'univers de Doctor Who. Davies est dans la critique sociale tandis que Moffat semble plus axé sur l'univers de l'enfance avec un côté onirique voire irréel très prononcé.

    Je trouve qu'avec Moffat, on est très souvent à la limite du conte de fée. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer les épisodes de noël des deux époques. Chez Davies, noël n'est qu'un décor, tandis que Moffat présente de vrais contes de noël.

    Chez Davies, on est dans le registre du fantastique ou de la SF où il y a juste une distorsion par rapport au mobde réel tandis que chez Moffat, il me semble qu'on est à la limite du merveilleux, c'est-à-dire un univers où la magie existe. Ainsi on peut voir une petite fille toute seule dans une grande maison. De même, la vie professionnelle semble bien plus distanciée. Certes Rory est infirmier, mais il me semble que ce choix professionnel n'est là que pour souligner qu'initialement, Rory est un succédané du docteur pour Amy (c'est aussi pour cela qu'il se voit en médecin dans son rêve, non pas parce que tous les infirmiers en rêve, mais parce que Rory a l'impression d'être un deuxième choix pour Amy).

    Il y a plus de poncifs chez Moffat et les personnages sont plus stéréotypés (ou tout du moins moins fouillés) que chez Davies, mais je trouve qu'il y a une magie et une imagination bien plus développées chez Moffat. On le voit dans la création des "monstres" : les anges pleureurs, les ombres dévoreuses de chair dans l'épisode de la bibliothèque, les silences, les horloges de l'épisode avec Mme de Pompadour... Alors que Davies a utilisé et réutilisé les ennemis classiques, cybermens et daleks, jusqu'à l'overdose.

    Je ne pense pas que Moffat soit un auteur très progressiste sur la place des femmes mais je ne crois pas qu'il soit non plus un macho indécrottable et que les comparaisons avec Davies sont en grande partie dues à des différences plus générales sur leurs écritures respectives.

    10
    Vendredi 14 Février 2014 à 08:51
    Armo

    Bonjour,


    Je suis tombée sur votre article au hasard des lectures de commentaires de blogs et d'articles féministes, et je l'ai trouvé très intéressant. Parce que d'abord je suis fan de cette série, et que j'ai aussi un problème avec depuis que Moffat a reprit l'écriture. (et une déception. J'ai commencé à regarder DW a cause de Moffat, parce que j'adorais son travail sur Sherlock et que j'en voulais plus. Pas de bol, Davies étant passé avant lui, j'ai préféré sa vision.)


    Je suis aussi très d'accord avec le commentaire de Yael92. Il/elle n'est pas d'accord avec vous, moi au contraire je trouve que les deux explications sont très complémentaires. Je suis tout à fait d'accord que Davies est plus dans la SF et la critique sociale, et Moffat dans le conte, le merveilleux et l'enfance > d'où les stéréotypes. C'est bien le problème je pense que j'ai avec Moffat, au final. C'est un merveilleux conteur. Il invente des monstres géniaux. Mais je trouve que ça ne suffit pas pour en faire un bon showrunner pour le coup. J'adore le Moffat de la période Davies. Le Moffat qui vient apporter du merveilleux et des monstres par touche d'un ou deux épisode dans une saison complète. Ces épisodes sont des pépites, à commencer par Blink. Mais pas que. Comme les personnages sont personnifiés et développés dans le reste de la série par Davies et son équipe de scénaristes (on sais que Davies réécrivait beaucoup les scénarios des autres, chose que Moffat ne semble pas faire) les "pastilles" de Moffat plus merveilleuses s'intégraient parfaitement bien. Maintenant qu'il commande tout le run, on sent très bien qu'il manque quelque chose. On manque d'identification aux personnages. 


    Je suis désolée, j'adore Alex Kingston, j'ai adoré la bibliothèque des ombres et la rencontre entre le Docteur et River, mais je n'arrive pas à croire à leur histoire d'amour de bout en bout. Là ou Davies m'avait déchiré le coeur en 2 saisons avec Rose, ou au final l'histoire d'amour se révèle très tard. Mais de quelle manière ! 


    Tout ce long commentaire pour vous remercier pour cet article qui m'a fait remarquer des choses que je n'avais pas saisies mais qui m'agaçaient quand meme, sans mettre le doigt dessus, comme par exemple la non existence "professionnelle" de ces personnages (la non présence de BG familial de Clara m'a beaucoup gêné, et j'ai presque poussé un soupir de soulagement à l'épisode de Noël où on lui aperçoit enfin vaguement une famille. Ah quand même ! ça vient tellement tard !) ou le fait qu'au final, les compagnes ne soient que des "éléments de mystère" avant d'être des personnages. Et ça, un de mes profs d'écriture, lui même romancier nous l'avais toujours dit : on se fiche souvent de savoir si l'histoire est bonne ou originale, le plus important, ce sont les personnages. Si les personnages sont bien écrits, 80% du boulot est fait. 


    Bref, tout ça pour demander : à quand la suite de votre article ? J'ai hâte de la lire... :3

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