• Le rythme

    "Bonjour, on ne se connaît pas encore... Qu'est-ce qui vous amène ?"

    "Est-ce que vous avez déjà eu des soucis de santé ? Des opérations ?"

    "Vous prenez des médicaments, tous les jours ?"

    "On l'a découvert comment, le nodule au poumon ?"

    Mes consultations sont très stéréotypées. J'utilise sans cesse les mêmes phrases, le même script. D'une part, cela me permet de ne rien oublier. Lorsque j'ai commencé à consulter seule, "pour de vrai", des patients au début de leur parcours, je partais dans tous les sens. Au final je posais toutes les questions, et je les examinais, mais dans le désordre, de manière assez brouillonne. Et, surtout, cette standardisation me permet de caler un rythme à la consultation. 

    C'est facile, je trouve, de se laisser emporter par les patients et leur anxiété. Certains veulent savoir, là, tout de suite, qu'est-ce qu'ils ont, est-ce qu'il faut opérer. Je comprends l'importance de ces questions, mais parfois il faut se bagarrer pour leur faire comprendre que je ne suis pas magicienne, et que j'ai besoin de beaucoup d'éléments pour arriver à une conclusion potable.

    "Est-ce que vous pouvez vous mettre torse nu pour que je vous examine, s'il vous plaît ?" - "Mais docteur, qu'est-ce que j'ai ? Pourquoi vous ne voulez pas me dire ce que j'ai ?"

    C'est surtout le cas des patients pour qui on n'a pas encore d'histologie, de vrai diagnostic, sûr et certain. Parfois, je recadre un peu sèchement.

    "Madame, je ne peux pas vous le dire parce que je ne le sais pas encore, et je ne pose pas de diagnostic sur un scanner seul, alors permettez que je prenne le temps de vous écouter et de vous ausculter !" - "Mais alors à quoi ça sert tous les scanners que j'ai passé ?"

    Au final, la plupart des patients se calent sur mon rythme. Je prends le temps, grâce au luxe de plages de consultation de 45 minutes. Le temps de réfléchir, de regarder, d'expliquer aussi, le pourquoi des examens, l'incertitude, le cas le plus défavorable. Et aussi le déroulement pratique de l'intervention, ses suites, ses risques. Ma spécialité a la particularité que, souvent, c'est l'analyse extemporanée qui conditionne le geste opératoire, et qui fait passer de "on enlève un petit bout de poumon et vous sortez à J2" à "bon, alors c'est une grosse opération tout de même."

    "Si c'est pas du cancer, on arrête l'opération, il n'y a besoin de rien de plus. Si c'est un cancer, par contre, il faut faire la lobectomie, enlever la moitié du poumon."

    Certains patients ont du mal à suivre le rythme. Certains viennent à la chirurgie à reculons, et ça se voit. Ils ne veulent pas se faire opérer, ils traînent, alors ils s'éparpillent entre les questions, râlent. Souvent, leurs examens sont un peu anciens : ils n'ont pas pris rendez-vous tout de suite, et on peut voir des nodules et des masses vues pour la première fois sur la radio trois mois auparavant, avec un patient qui exige d'attendre encore six semaines avant le traitement. Ils ne voient pas la nécessité d'opérer, et d'opérer vite : ils disent s'en ficher si c'est un cancer, et on voit parfois que dans leur tête les cancers du poumon sont un arrêt de mort, alors à quoi bon ? Le risque que ça grossisse, que des métastases apparaissent ? Ils s'en fichent, et ils ne me croient pas quand je leur dit le taux de guérison vraie après chirurgie pour les petites tumeurs comme ils ont. Et puis ils ne se sentent pas malades, hein, alors pourquoi s'exciter si tout va bien ?
    Ma mère fut une de ces patientes, et c'est sans doute pour ça que j'ai du mal avec ces patients. Si je n'avais pas pris moi-même ses rendez-vous, auprès des copains, qui l'ont prise vite, très vite... Je serai toujours reconnaissante au radiologue qui l'a rajoutée le lendemain de mon appel en larmes, et qui lui a fait l'échographie, puis le scanner corps entier, dans l'après-midi, a appelé lui-même les spécialistes d'organe pour une première annonce, et programmé l'IRM pour la semaine suivante. De même envers la gynécologue, qui l'a programmée vite, très vite, pour la biopsie, puis la chirurgie - trois semaines après l'échographie, elle était opérée. Si je n'avais pas pris les rendez-vous, poussé pour qu'elle se rende aux examens et aux consultations, elle aurait attendu "le printemps", disait-elle, "y'a rien qui presse..."
    Bref, je suis peut-être inutilement cassante avec ces patients, et je veux qu'ils voient en face le risque de maladie grave, et la meilleure chance qu'ils ont s'ils ont opérés tôt. Mais parfois ils ne le voient pas, et il faut se résigner à programmer une date opératoire dans deux mois (et refaire tout le bilan d'extension avant la chirurgie pour s'assurer de l'absence de progression), parce qu'il vaut mieux une chirurgie plus tard que pas de chirurgie du tout, tant que ça reste localisé.

    D'autres, au contraire, veulent aller trop vite, trop droit au but. Ce n'est pas normal de boucler une consultation de première fois en vingt minutes, alors quand ça m'arrive je force à ralentir le rythme, reparler des modalités de l'intervention, et puis des risques. La grande majorité des chirurgies se passe bien, avec des suites simples, mais je ne veux pas de surprise, j'explique et réexplique les complications les plus fréquentes, et les difficultés prévisibles. Je préfère que les patients aient une bonne surprise en sortant à J3 ou J4, plutôt qu'une mauvaise à garder le drain dix jours et râler en se demandant ce qui est arrivé. Un collègue plus âgé, et que j'estime beaucoup, trouve que j'insiste trop sur les complications, et je pense que c'est une question générationnelle, les opinions sur la question, dans le service, étant divisées en deux groupes, avec un cut off à environ 50 ans. Ou alors, avec l'expérience, on en parle moins. Je ne sais pas.

    "Si tout se passe bien, vous rentrerez chez vous le lendemain du retrait du drain."

    Parfois j'ai encore du mal à finir la consultation, à signifier que c'est bon, là, il faut y aller, monsieur. Avez-vous encore des questions ? Des points à éclaircir ? Certains ne saisissent pas le message sous-entendu et restent encore un peu sur la chaise, le regard dans le vague, à repasser dans leur tête le trop plein d'informations qu'ils viennent de recevoir, à essayer de faire le tri, d'assimiler. D'autres - mais très peu - sont pressés de partir, à bientôt docteur, et ce n'est que dans la porte que je peux placer qu'ils recevront les convocations, pour l'anesthésiste, pour l'heure à laquelle venir la veille, et tenez, n'oubliez pas le courrier pour le cardiologue ! La plupart trient rapidement les courriers, les ordonnances, que je leur ai remises : lettre au cardiologue traitant, Doppler des TSA en ville, parfois lettre à un ORL, aussi. L'été, ça va plus vite, mais l'hiver, il faut se rhabiller, remettre toutes ses couches protectrices, et passer de la discussion technique à la causette sur le temps et la neige, pour occuper l'espace et ne pas laisser de silence et repenser à la maladie soupçonnée.

    Puis c'est l'ultime poignée de mains, et lorsque je dis "à bientôt", certains le reçoivent brutalement, comme l'entrée dans la réalité de la maladie. Mais je préfère ne pas avoir à leur dire "au revoir, et bon courage pour la suite", comme cela m'arrive pour ceux adressés par erreur et qui ont, au TEP, de multiples images de métastases. Pour eux, pas de chirurgie curative, malheureusement.

    Ensuite je referme la porte et je souffle. Souvent, je remplis des demandes d'examens radiologiques, je gribouille sur mon brouillon, et toujours, je finis avec le dictaphone :

    "Compte-rendu de consultation pour monsieur Dupont-Durand. Motif de consultation : nodule lobaire supérieur droit sans histologie. Antécédents..."


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