• Le parcours du combattant (1)

    Madame P (comme Péricarde) a été dignement opérée d'une tamponnage au jour J0, et conséquemment hospitalisée aux soins intensifs cardio (USIC) dans les suites opératoires.

    A J3, elle était toujours dans les Soins, alors qu'elle allait plutôt pas mal. Bon, Chef-Chéri et moi, on se disait que ça devait être qu'ils avaient pas la place en service de cardio.
    En fait, à J3/dix heures du matin, l'interne des soins m'appelle pour me demander de passer, genre un peu vite.
    C'est qu'il est embêté : madame P est sortante, mais ses chefs lui ont expliqué qu'ils le découpaient en tranches fines si elle passait la nuit dans le pôle de cardio, parce que c'est pas de la cardio. C'est que je suis embêtée : j'ai pas de lits dans le service, mais genre à rouvrir en douce des lits fermés par manque de personnel.

    Mais bon, on va s'en occuper.

    D'abord, on prend la liste des services et on regarde les services de chirurgie. Ensuite, on raye tous ceux qui n'avaient pas de place la nuit d'avant à deux heures du matin quand on avait besoin d'un lit pour une mamie occluse. On appelle celui qui dépanne le plus souvent : hélas, ils en hébergent déjà deux du service, alors au troisième, le Big Boss local va gueuler et du coup ça passe pas. On appelle l'autre : pas de place, avec les entrants, ça passe pas.

    Bon. On appelle les services de médecine. Pas de place en pneumo, comme d'habitude. Médecine interne, médecine post-urgence, etc, faut pas rêver, c'est même pas la peine de leur proposer.

    Bien. On respire un coup et on appelle madame l'honorable cadre du santé du service, qui manque de péter un câble en apprenant qu'il y a une patiente de plus à reprendre. Elle me dit que arrivé à ce stade-là d'overbooking c'est plus à elle de gérer, faut voir avec le Grand Chef.

    Le Grand Chef m'explique que bon, faut me démerder un peu... et suggère le centre anti-cancéreux voisin. Après tout, madame P, elle a sûrement fait son épanchement dans les suites de son cancer du sein traité depuis cinq ans par hormonothérapie.

    Allez, zou, on appelle la chirurgie du centre anti-machin. Les internes sont tous au bloc et injoignables, la surveillante n'est pas là, alors on me passe l'infirmier-faisant-fonction-d'éminent-cadre-de-santé. Qui m'explique par A + B qu'un drain thoracique, ils savent pas faire.
    Je résiste à l'envie de lui dire que dans deux semaines nos services vont fusionner et qu'il va falloir qu'il sache faire les drains thoraciques. Je lui demande le numéro de l'onco médicale.

    Là-bas, pas de pot, les internes n'ont pas le droit d'accepter de patients. On me passe donc le senior d'astreinte, qui me pose la question qui tue : est-ce que madame P a été suivie chez eux ?

    Non.

    Non ?

    Non, elle est suivie à MégaClinique.

    Dommaaaaage, game over. Faut qu'elle aille à la MégaClinique, je la prends pas.

    Mais euh, MégaClinique a pas l'agrément pour faire du thoracique, elle a encore le drain, en plus va sûrement falloir la redrainer, on fait comment si on veut lui faire une deuxième pleuroscopie ou la retalquer, nous ?

    Ben vous irez à la MégaClinique, je vois pas où est le problème.

    Double facepalm

     

    Bon, je vous réexplique. Ils ont pas le droit de faire du thoracique, il y a même un chir là-bas qui voudrait et qui pourrait en faire, mais il ose pas faire une pleuro, on peut pas l'héberger chez eux. Puis c'est un peu à l'autre bout de la ville, alors que chez vous c'est de l'autre côté du parterre fleuri du CHU.

    Mais je vous dis que je ne peux pas la prendre, elle est pas suivie chez nous !!! Trouvez lui une place ailleurs !

    OK, je vous fais la liste des services que j'ai appelé depuis tout à l'heure : cardio, ortho, vasculaire, pneumo, ORL, uro, médecine interne, neurochir...

    Je vous rappelle, me coupe l'oncologue, avant de raccrocher.

    Dix minutes plus tard, le verdict est qu'elle veut bien la prendre — genre si ça nous arrange, par une faveur extrême — à condition que j'appelle l'oncologue référent de madame P et d'avoir son accord, « parce que diplomatiquement, vous comprenez... »

    Rajoutez dix minutes de musique d'attente au standard de MégaClinique, puis un onco de ville qui ne comprenait pas pourquoi je l'appelais et qui m'a fait raconter deux fois l'histoire, et vous aurez une idée de mon état d'esprit après une heure et dix minutes passées au téléphone pour trouver un service acceptant de prendre madame P qui, rappelons-le, en dehors d'un problème de drain, va fondamentalement bien.

    J'ose même pas imaginer la galère si elle avait eu quinze ans de plus et un mauvais état général.


  • Commentaires

    1
    Kewan
    Mardi 22 Novembre 2011 à 19:53

    Voilà ce qui a transformé mon stage d'interne aux urgences en enfer.

     

    La même, mais pour chacun des 30 à 40 patients vus par jour.

     

    (et diplomatiquement, je ne donne pas la localisation géographique de cet horrible service.)

    2
    amx
    Mercredi 23 Novembre 2011 à 01:04

    Bonsoir....

    J+3 d'une tampnade non traumatique?
    Rien ne me semble joué...et la gestion du drainage "péricardo/pleural", car c'est bien de cela qu'il s'agit en fait ne s'improvise pas !
    La fenêtre péricardique risque de "donner" un bon moment, le risque infectieux est majeur et les traitement type corticoïdes sont délicats à gérer !
    Bravo à ce confrère d'accepter ce type de grenade dégoupillée, et la responsabilité des suites de ce qui n'est pas un traitement mais un geste d'urgence !

    Souvenir du temps où je publiais sur la valeur du signe du "pouls paradoxal"...avant l'arrivée de l'échographie...il y a plus de 40  ans !
    Les nuits d'interne ou d'assistant n'étaient pas faciles non plus, même si cela se faisait avec moins de moyens et d'intermédiaires !
    Mais on venait de nous donner le Lasilix...et des nuits plus sereines !!

    Encouragementsd'un...retraité......cela arrive un jour !....

    3
    Mercredi 23 Novembre 2011 à 18:52
    nfkb
    Oh tiens ça me rappelle des souvenirs...

    Ça endurcit le cuir le CHU, tient bon ça vaut le coup pour les patients !
    4
    Un Ancien
    Mercredi 23 Novembre 2011 à 20:53
    Joies du plan cancer ! Alors que l'on a le plateau technique, les qualifications, les compétences, on ne peut pas accepter de cancer thoracique sur une structure privée qui en a par ailleurs les moyens.
    Résultat : transfert via SAMU, de patients acceptes par une rea de la clinique pour détresse respiratoire, intubes et ventilés, biopsie de la tumeur à l'hôpital par le chirurgien de ladite clinique privée (qui est aussi PH temps partiel dans le service thoracique public autorisé), retour dans la réa privée via le SAMU pour être traitée car la clinique dispose des canceros et de la radiothérapie.... et pas l'hopital. Bel exemple d'économie et d'absence de prise de risque...
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