• Le manuel de survie du chirurgien

    « Pourquoi accepter sans rien dire ce qu'aucune autre profession n'accepterait en France ? Le combat est de nature politique, au sens noble du terme. Mais il suppose une union sacrée jusque là inconnue.

    Profondément ignorants de la réalité technique qu'ils ne connaissent qu'à travers des rapports, les hommes politiques et les technocrates se sont mis en tête d'aménager la qualité de la médecine et de la chirurgie pour en améliorer les coûts, et d'obtenir par la contrainte administrative et législative ce qui était naguère le seul fruit de la conscience professionnelle et de la liberté. Or, lorsque la liberté est remplacée par la contrainte, la qualité baisse inéluctablement, car la contrainte entraîne une résistance. Un homme qui résiste ne donne pas 100 % de sa capacité, mais 50 à 60 % de ce qu'il aurait fourni librement. C'est la liberté relative de notre profession qui lui avait permis d'atteindre son très haut niveau, d'avoir ses très grands patrons et ses très grands élèves. Les contraintes imposées aux chirurgiens ne pourront aboutir qu'à une illusion de qualité, tout juste bonne à satisfaire les brochures de l'administration, mais certainement sans aucun rapport avec la réalité. Les esprits libres fuiront — et fuient déjà — la chirurgie. Ceux qui restent ne peuvent plus donner toute leur mesure. Ils ne le veulent même plus. Une dépression, une récession, sévit. Mais elle reste très étonnamment muette. Profondément, farouchement individualiste, chaque chirurgien se replie sur lui-même, chaque spécialité, chaque établissement de santé, fait de même. Le politiquement correct règne. La langue de bois sévit. La technocratie triomphe. L'administration envahit, uniforme et stérilise. Les chirurgiens se taisent, et comprennent mal cette situation. »

    Marc Revol et Jean-Marie Servant, avant-propos de la deuxième édition du Manuel de survie du chirurgien (2005)


    Un exemple tout prêt dans mon service. Autrefois, en cas d'abcès ou d'infections diverses, les prélèvements bactério n'étaient réalisés que quand on n'était absolument pas certains que c'était un bon vieux staphylocoque sauvage. Ainsi, les kystes sacro-coccygiens et les panaris opérés en ambulatoire chez des patients par ailleurs en parfaite santé, par exemple, ne donnaient pas lieu à des prélèvements.
    Il y avait donc un biais de recrutement avec élimination de pas mal de souches sans particularité. Par conséquent, le taux de BMR et de bactéries venues de l'espace était plus élevé dans les prélèvements réalisés.
    Mon chef de service fut donc épinglé par les autorités compétentes pour une hygiène très certainement catastrophique dans le service et le bloc, puisqu'il avait un taux de bactéries résistantes supérieur à la moyenne régionale.

    Le problème fut réglé en quelques semaines. En réalisant des prélèvements systématiques de toutes les gouttes de pus qui passaient en chirurgie ambulatoire, le taux de BMR est revenu brutalement à la moyenne régionale, voire un poil en-dessous.

    Mon chef de service a tenté d'expliquer le biais aux autorités compétences, et que ce n'était peut-être pas la peine de payer des bactérios à tous les kystes séborrhéiques inflammatoires qui passent en ambulatoire, mais il lui fut répondu que cela n'avait aucune importance. Seuls les taux comptent.

    Étonnant, non ? 

    Sinon, je suis contente, aujourd'hui, j'ai disséqué un gros kyste séborrhéique (justement) médiodorsal, sous l'éminente supervision de l'un de mes seniors. Une fois dehors, le kyste était de la taille d'une balle de ping-pong, j'aurais dû prendre une photo !
    Je n'ai pas réussi à le sortir sans l'abîmer — j'ai touché à deux endroits avec la pointe de ma lame, du coup c'était un peu caca boudin avec le sébum assez granuleux qui est sorti quand j'ai manipulé le kyste pour aller disséquer dessous. J'ai trouvé le bon plan sans trop de difficulté. Une fois qu'on est dedans, même si on ne voit pas la différence, ça se sent, les ciseaux glissent tout seuls. Première fois que je le sentais aussi nettement. C'est comme quand on est dans un pré où l'herbe haute et où on retrouve un sentier. On ne voit pas forcément le sentier lui-même, mais on le sent qui s'enroule autour des chevilles...
    Franchement, les kystes, plus c'est gros, plus c'est marrant à faire. Quand ils sont petits, l'exérèse en quartier d'orange en fait déjà sortir les trois quarts, on perd le plaisir de la dissection...

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