• La trouille

    Il y a deux ans, j'étais en premier semestre. Deux mois plus tard, j'ai pris la première trouille de ma vie face à un patient.

    Garde aux Urgences de PériphLand : après minuit, le senior va se coucher et te laisse te démerder. Quand le SMUR local n'est pas en intervention, son senior peut donner un coup de main, mais pas toujours, ça dépend du senior, parce qu'il y a deux-trois gros cons
    'fin avec le recul, je trouve que laisser la main à une interne de chir de premier semestre frise l'inconscience. Bref.

    Les flics locaux amènent les IPM (ivresse publique manifeste) pour qu'on les désomatise et valide la garde à vue / cellule de dégrisement. Il faut que ce soit un senior qui signe l'IPM. Pour que ce soit l'interne qui fasse, on nous jure qu'on sera payés, et que la nuit, ça raque. J'attends encore la paye... 

    Monsieur P (comme Peur) a la quarantaine bien cognée. Contrôle d'identité sur la nationale, homme visiblement bourré. Les flics l'amènent. Il ressemble à Leoben Conoy. Cheveux châtains en brosse courte, les traits creusés, des yeux bleus un peu paumés — mais goguenards — les flics me préviennent que l'arrestation a été musclée. Monsieur P est en effet menotté, avec des éraflures aux poignets. Les flics me suggèrent de laisser la porte du box ouverte ; ils sont devant, ils n'entendent rien, n'écoutent rien, et si j'ai un problème...
    Comme l'externe effacée et obéissante n'est pas très loin sous le vernis d'interne, je suis tout à fait d'accord. 

    L'examen de monsieur P est grosso modo normal. Il n'a bu que de la bière. Le dextro est normal. OK pour les flics.

    Deux heures après, des flics affolés ramènent monsieur P en catastrophe : il a fait la douleur thoracique en cellule.

    Oh. My. Frakking. Gods :
    1. j'ai toujours détesté la cardio,
    2. j'ai jamais rien pris en charge qui chauffe vraiment, 
    3. et je suis pas sûre de savoir faire.

    Cette fois, je fous les flics dehors et je ferme la porte. A l'ECG, sus-décalage de 2 mm sur quasi toutes les dérivations. La douleur ne cède pas sous trinitrine. Je fais piquer des tropos, et je réinterroge monsieur P.
    — Vous n'avez vraiment pris que de l'alcool ?
    Un regard vers la porte fermée, et mon Leoben en sueurs répond :
    — J'ai aussi pris trois rails de coke.
    Silence. J'aimerais lui demander en hurlant pourquoi il me l'avait pas dit avant, mais je me tais. C'est de ma faute ; il fallait fermer la porte.
    — OK. Bon. Euh. Jvais appeler mon chef.
    — Il faut que je vous dise quelque chose. Tout à l'heure, la première fois, j'ai demandé à aller aux toilettes. Il me restait un sachet de coke, j'ai voulu le jeter dans les toilettes pour qu'ils ne le trouvent pas à la fouille, mais il est tombé à côté. Je crois que c'était une erreur, après je me suis dit si jamais un gamin le trouve et croit que c'est du sucre...
    — OK. On va le chercher. Vous inquiétez pas.

    Allô Chef-de-Nuit ?
    — C'est pas compliqué, me répond-il la tête dans le cul, t'appelles les soins cardio à la Grande Ville et tu le transfères.
    — Mais en attendant, je fais quoi ?
    — Tu verras avec eux.

    Allô les soins cardio de la Grande Ville ?
    Faxe-nous l'ECG, on te répondra après.
    ECG faxé : LOOOOOOOOOL c'est pas une onde de Pardee ! Tu peux le garder dans ton périph, ton patient !
    Mais il a mal ! Et la tropo a un peu monté, pas trop, mais un peu !
    Mais non ! Pis c'est sous cocaïne, ça va passer tout seul !
    Mais j'en fais quoi de ce mec ?
    Y'a un service de cardio dans ton périph, tu vois avec le cardio local d'astreinte. Au revoir.

    Allô la cardio d'astreinte ?
    Ah merde. C'est vous. Le docteur X, une peau de bique partie en retraite depuis, qui, de notoriété publique, n'en foutait pas une. Elle refuse de le prendre dans son service, parce que, je cite, « je m'occupe pas des camés, moi ».
    OK, mais j'en fais quoi du patient ?
    Ben tu te démerdes.
    Mais le senior des Urg' il veut pas non plus s'en occuper, les cardio de central veulent pas le prendre, j'en fais QUOI ??? JE LE SOIGNE COMMENT ???
    « Tu fais ce que tu veux »
    Et elle a raccroché. 

    J'ai rappelé Chef-de-Nuit. Il m'a répété que c'était pas son affaire, que j'avais qu'à voir avec les cardios, enfin ! Lui, il va pas s'en occuper !
    En gros, je me démerde. 

    Mais euh... Il y a deux mois, j'étais externe, moi... J'y connais rien... 

    Alors j'ai cherché sur internet la conférence de consensus des infarctus. J'ai soigneusement recopié les prescriptions, en tirant un peu la langue, comme les bons élèves. J'ai rappelé les infirmières de cardio de PériphLand en leur disant que le patient allait monter, qu'il lui faudrait un scope, un ECG le matin et un cycle de troponines. Et les prescriptions recopiées de la conférence de consensus, héparine, aspirine, antalgiques et je sais plus quoi.

    Une fois que monsieur P est monté en cardio, je me suis assise, et j'ai eu l'impression qu'un train avait failli me rouler dessus. Je sentais encore le souffle. J'ai croisé les doigts et prié la Grande Licorne Rose Invisible que tout se passe bien.

    Pour la petite histoire, on n'a jamais retrouvé le sachet de coke dans les toilettes.


  • Commentaires

    1
    doudou13314682
    Mercredi 2 Novembre 2011 à 11:37
    sympa les vieux! toujours consigner dans l'observation les appels et les réponses données: les soucis seront pour eux le cas échéant!
    2
    cgarance
    Mercredi 2 Novembre 2011 à 12:42

    Ca m'est arrivé lors de mon premier stage d'interne, une garde aux urgences d'un hôpital: le samu ne voulait pas venir chercher mon patient (un bébé de deux mois, bronchiolite grave) sans l'avis du réa de l' hôpital, le réa ne voulait pas venir donner son avis.

    Avec beaucoup de chance ça s'est bien terminé. J'ai transféré le bébé à l'hôpital voisin en ambulance simple (j'en ai encore des sueurs froides) et l'hôpital voisin l'a ensuite tranféré par le samu au chu.

    Ca m'a servi de leçon, un collègue m'a dit ensuite: si personne ne se déplace la prochaine fois tu dis "ok, vous ne voulez pas venir ? je préviens l'administrateur de garde"

    J'ai du être plus convaincante par la suite ça ne s'est (quasiment) pas reproduit.

     

    3
    Kewan
    Mercredi 2 Novembre 2011 à 20:28

    J'ai bien peur que tous les jeunes internes ont une ou deux histoires comme ça dans les poches. ça en dit long sur les capacités d'encadrement des "séniors".

    (apparté de souvenir)

    La mienne, c'est le premier jour de mon semestre dans le grand hôpital que je ne connais pas. C'est l'histoire de psy-camé arrivé à Glasgow 16-17 (entendez, surexcité, donc sanglé) à 23 heures, mis dans un coin à refroidir, et en attendant on voit les vrais malades.

    A quatre heures du mat', une fois que les internes, seuls parce que GrandChef ne touche pas les patients (baaah), ont fini les urgences urgentes, on retrouve psy-camé à Glasgow 3 (en coma profond pour les non-initiés).

    Allô la réa ?

    (la blague ultime c'est que l'interne de réa, c'était son premier jour d'interne de réa aussi. Mais son chef, lui, était réveillé.)

    (fin de l'apparté)

    Les vieux internes ont moins souvent ces histoires. Pourquoi ?

    - Ils savent gueuler quand il faut

    - Ils savent argumenter, "vendre" leurs malades aux étages, faire concis, et être sûr de ce qu'ils disent

    - Ils savent dire "vous refusez de le voir, rappelez moi votre nom, je note dans le dossier" (cette phrase, c'est l'Anneau Unique dans la guerre urgences-spé)

    - Ils savent répandre des rumeurs méchantes sur les méchants séniors qui ne veulent pas prendre leurs malades (ça marche aussi !)

    Non ?

    4
    Mercredi 2 Novembre 2011 à 22:03

    @ doudou : j'avais noté les appels dans le dossier, les filles de cardio ont dû halluciner.

    @ cgarance : j'aurais pas pensé à l'administrateur de garde, mais sûrement à réserver aux cas désespérés.

    @ Kewan : aouch pour monsieur Psycamé.
    Dauber sur les autres, c'est pas confraternel, mais des fois ça fait du bien... 

    5
    Mercredi 2 Novembre 2011 à 23:36
    thoracotomie

    On se rassure toujours en conseillant de noter dans les dossiers.
    Au final les seniors qui jouent les autruches ou pire, ne sont quasiment jamais inquiétés.
    Il faudrait faire un double du dossier même, en cas de gros problème car un dossier compromettant ça s'égare très vite dans un service.
    Bon ça fait un peu Parano land ce que je dis mais ... :) 

    6
    Jeudi 3 Novembre 2011 à 06:13
    nfkb

    moi quand j'appelle l'administrateur de garde, c'est pour que les policiers viennent se foutre de ma gueule à moi dans mon service... 

    <PUB> http://www.nfkb0.com/2011/06/23/cluedo/ </PUB>



    7
    Fluorette
    Jeudi 3 Novembre 2011 à 17:52

    Suis bien d'acc avec thoracotomie... Etre trop méfiant n'est pas plus mal. Mais difficile de faire des copies de tout. Et la plainte arrive souvent sur un truc que tu ne soupçonnais pas (souvenir). 

    Triste qu'on ait tous des histoires comme ça en tête.

    Et merci pour le lien. Trop de gros cons

    8
    Un Ancien
    Jeudi 3 Novembre 2011 à 23:28
    Quelques souvenirs ressurgissent a la lecture de cette note: 5eme année validée, FFI periph : smur et chir avec gardes associant en meme temps med+chir+réa cardio+réa pédiatrie. Maternité sur place, et tous les seniors sauf obstétriciens d'astreinte a domicile.
    Finalement quelques sueurs froides parfois, mais on s'en est sorti. Autres temps autres moeurs. C'est vrai que c'était moins compliqué et moins judiciarisé à l'époque et quand on appelait les seniors ne nous envoyaient pas ballader, car ils savaient que l'on allait jusqu'au bout de nos capacités avant d'appeler (moins de judiciarisation donc on prenait plus facilement des responsabilites). Puis gardes de porte chir CHU après l'internat, seul (pas de senior sur place en dehors des spé) WE non stop ou presque.
    Ça fait souvenirs de guerre 14/18 mais bon ça fait du bien de radotter...et puis ç'était comme ça et personne n'y trouvait rien a redire.
    9
    doceng
    Mardi 22 Novembre 2011 à 18:15

    D'accord sur tout !!


     


    Quelques souvenirs des années 2000 :


    En premier, certains c....ard du smur qui payés un max pour à peine 3 ou 4 sorties par 24h, ne branlent rien et ne donne pas de coup de main au médecin seul (pas d'interne dans ce pays reculé) de 8h à 00h00, 3 jours mini d'affilée, dans un service d'urgences rebaptisé CNP consultations non programmées (c'est plus facile pour ne pas respecter les temps de récup. !)


    Quand à tous ces P.H. qui refusent de bosser, faut comme suggérer dasn les commentaires les menacer de téléphoner au directeur de garde.


    Le conseil de l'ordre ça marche bien aussi, dans certains cas de figure, mais pour un interne pas encore inscrit, c'est plus délicat...


    Cdt

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