• La sirène

    La première fois que j'ai vu madame Untel, elle était endormie, au bloc, un tuyau dans la bouche et une couverture chauffante sur le corps. On attendait Chef-Chéri pour la retourner en décubitus ventral, parce qu'elle venait pour une pose de neurostimulateur sacré, pour une incontinence anale sévère. Non pas qu'à trois (anesthésiste, IBODE et moi) nous n'aurions pu la soulever : cette quadragénaire dont je ne savais rien en dehors du diagnostic ne pesait pas plus de trente-neuf kilos.

    Mais c'est toujours mieux que l'opérateur soit présent pour l'installation, ça lui évite de râler après et de tout faire recommencer.

    Chef-Chéri est arrivé, et nous avons retiré la couverture chauffante.

    Dès que je l'ai vue nue, j'ai pensé à une sirène. Très grande — très maigre, les ailes iliaques pointant cruellement sous la peau — une immense chevelure qui s'est échappée, liquide, de la charlotte quand on l'a tournée. La peau cartonnée des grandes anorexiques, comme celle d'un poisson. Des pieds sans doute pas si grands, mais décharnés, des nageoires, en somme...

    Plus tard, dans le service, je l'ai vue réveillée. Échouchée au fond du lit, encore somnolente de l'anesthésie, le visage émacié, menton acéré, nez droit et fin, et ce que l'anesthésie cachait, un immense regard bleu-vert, vacillant, comme on imagine l'océan. Puis, le lendemain, bien éveillée, et étonnamment gracieuse. Des gestes amples et nets, comme ceux d'une danseuse classique, et un nouveau feu dans le regard. Elle voulait que le neurostimulateur marche. Elle voulait que ça s'arrête. Et toujours ces immenses cheveux lisses, comme une rivière, qui ruisselaient au gré des mouvements de son buste. Ondine ou sirène, et des yeux d'une intensité que je n'ai que rarement vu ailleurs. Un regard de feu turquoise, corps décharné, élégant.

    L'origine de l'incontience anale quasi-totale de cette femme ? Des violences conjugales.

    Violée chaque soir. Sodomisée chaque nuit.

    Quinze ans de violences. Quinze ans d'être une victime.

    Dépression, anorexie. Son seul moyen de contrôle sur un corps qui ne lui appartenait plus, sans doute. En l'affamant, il redevenait sien, ce corps défoncé chaque soir. Méprisé. Humilié. Blessé.

    Enfin, divorce. Mais pas de plainte.

    Divorce, mais rien au pénal. Peut-être qu'elle n'en a jamais parlé à personne d'autre qu'à des médecins.

    Le stimulateur n'a pas totalement marché. Le boîtier lui faisait mal ; il a fallu retirer le premier et en poser un autre, ailleurs. Hasard de la programmation, j'ai aidé sur le deuxième bloc aussi. J'ai essayé de lui faire un beau surjet. Le deuxième boîtier a un peu mieux marché.

    Il y a, quelque part, un violeur en liberté, parce que le viol est honteux, non pas pour le criminel, pauvre mâle torturé par ses hormones, mais pour la victime, sale pute qui l'a bien cherché. Il y a quelque part un homme qui a violé sa femme avec une constance perverse, mais le viol conjugal, ça n'existe pas. Si c'est sa femme, son objet, alors il a le droit.

    Laissez-moi vomir.

    (Pour les racistes au fond de la salle, cet homme est d'origine européenne et d'un excellent niveau socioculturel. Mettez-vous vos préjugés bien profond et asseyez-vous dessus, OK ?)

    Le viol conjugal n'est considéré comme ce qu'il est — un crime de sang au même titre que l'assassinat — depuis 1991. Je suis née dans un monde où il était toléré. Ce n'est qu'en 2006 que son caractère de gravité a été reconnu. La majeure partie des enfants nés cette année-là commence à peine à savoir lire.

    Les victimes se taisent. Les victimes ont honte. Et les Slutwalks n'y feront rien, car ce n'est pas l'œil de l'inconnu dans un parking obscur qu'il faut viser, mais celui de notre société toute entière.

    Les victimes doivent parler. Elles ont droit à la justice, tout comme la gamine de dix-sept ans violée par l'inconnu du parking. Tout comme celle qui a commencé à dire oui au type sympa de la soirée, puis a dit non. Et non, c'est non.

    J'ai mis longtemps à décider d'écrire ce billet, justement parce que ce sont deux sujets tabous — viol conjugal et sodomie. Et au final c'est ce qui m'a poussée à le faire. Parce que si personne n'en parle, rien ne changera. Je ne me fais pas d'illusions quant à mon impact sur le monde, mais il faut en parler. C'est un devoir.

    Parce que le corps brisé de cette ondine est quelque chose d'insupportable. Parce que la honte doit changer de camp.


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  • Commentaires

    1
    Samedi 15 Octobre 2011 à 00:12

    Et tu as eu raison d'écrire cet article, parce que putain, qu'est-ce qu'il est poignant!

    2
    LaurenceB
    Samedi 15 Octobre 2011 à 00:13
    LaurenceB

    85% des viols sont commis par une personne que la victime connait. Pourtant, on a bien plus peur de se faire violer dans un parking sombre que par un ""proche"".

    Et que "elle l'a bien cherché" est une phrase à abolir du langage, point.

    3
    Pwk
    Dimanche 16 Octobre 2011 à 18:30

    Cet article me touche profondément.

    4
    Mariakani
    Lundi 17 Octobre 2011 à 16:53

    Le ton est violent, mais justifié. C'est la réalité.

    Elle me rappelle une patiente, qui en était à sa 3e tentative de suicide à l'antigel, parce que son père la violait et ce depuis longtemps. Elle avait 30 ans et ne voulait pas porter plainte, et tout ce qu'on pouvait faire à long terme pour elle, c'était trouver une solution d'hébergement autre que chez son père et lui fournir un suivi en psy ... C'est triste cette impression d'impuissance alors qu'il y aurait tellement à faire.

    5
    so
    Lundi 17 Octobre 2011 à 21:44

    petite inconue passant par la

    ca me touche parce que le viol conjugal je connais, la sodomie non consentie aussi, par surprise dans mon sommeil souvent mais a qui parler de ses choses la...
    le devoir conjugal a encore une longue vie devant lui ...

    6
    M.
    Mardi 6 Novembre 2012 à 17:40

    Sujet tabou,poignant, qui me souleve le coeur.

     

    Ceci dit, les "Slutwalks" n'y feront rien simplement parce qu'on ne prend pas des gueulardes debraillées au serieux. Les femmes doivent revendiquer leurs droits avec serieux au lieu de se fouttre a poil et attendre que ca regle les problemes comme par magie.

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