• La semaine d'astreinte : jeudi

    Après un mercredi sommes toutes pas si pire que ça, il fut temps d'enchaîner sur le jeudi.

    Une petite visite de bonne heure et de bonne humeur ! Deux patients difficiles à gérer au plan relationnel, l'une histrionique, et l'autre éthylo-maniaco-dépressif. 

    Les externes dédrainent. 

    Après-midi calme, fignolage du staff pour le lendemain — et soudain, à 17 heures (juste quand on se dit qu'on va faire la contre-visite et vite rentrer chez soi), le drame. Le téléphone sonne :
    — Oui, Stockholm, c'est Chef-Chéri. Tu sais, la jeune de demain, le rajout, la pleurésie purulente ? Elle est pas bien, on la fait ce soir. Fais vite ta contre-visite et on se retrouve au bloc dans une demi-heure.
    — Okaaay...

    Contre-visite à la vitesse de l'éclair, départ au bloc en vitesse. J'arrive en même temps que la patiente qui, ô surprise, est rose, fraîche et bavarde sur le brancard. Indication de chirurgie en urgence parce que, quand elle était dans le lit, elle était grognon, ne parlait pas, et gémissait. Ah oui, et elle est obèse. Mais bien obèse, du genre que les plis et les seins coulent par terre quand elle est allongée.
    Cool. Adieu la pleuroscopie, bonjour la thoracotomie à bientôt six heures du soir !

    Thoracotomie ce fut (d'abord mini, mais avec vingt centimètres de paroi c'est très vite devenu la bonne vieille thoracotomie latérale des familles), vidéo-assistée, une tonne de fausses membranes, que de la joie. 

    A vingt heures, retour dans le service, et là, c'est la panique. Un opéré de la veille désature malgré le masque haute concentration, est hypertendu ++, et globalement pas bien (beaucoup plus pas bien que la dame obèse qui elle avait surtout un souci dans la tête en plus de son épanchement).
    Erm... il nous ferait pas une petite embolie pulmonaire, le monsieur ? Depuis qu'une de mes patientes en est morte, je suis un peu sensible à la question... et, après tout, c'est un cancer qui lui a fait virer le lobe moyen et le lobe inférieur droit.

    Bien bien bien, allô l'interne de radio d'astreinte ? Voui... Tout de suite ? Ah merci, c'est gentil ! Gros bisous, j'arrive :)
    Mais, horreur, c'était l'heure des transmissions et de la relève. Heureusement qu'une aide-soignante au grand cœur s'est dévouée pour m'accompagner pousser le patient dans son lit, avec la bouteille d'oxygène, le scope, les perfs et tout le bordel.

    Entre temps, en relisant le dossier, j'ai découvert que le monsieur, il avait fait l'EP massive six semaines avant (ce qui expliquait l'anticoagulation curative prescrite par les anesthésistes). D'un côté, ça m'a détendue de la blouse : il était déjà anticoagulé. Donc à moins de lui mettre un filtre cave ou un truc du genre, ce qui était très improbable vu qu'il était quand même pas mourant, le traitement était déjà fait.

    Sur le scanner : embolie de l'artère lobaire supérieure droite. J'en connais un que son poumon droit a décidé d'emmerder jusqu'au bout ! Ceci dit, son poumon gauche est pas si mal, en dehors d'un foyer TDM de pneumopathie non visualisé à la RP.
    Mais quand même. Allôôô Chef-Chéri ? Vous devinerez jamais ce qui se passe... 

    Chef-Chéri est formel, il faut de la réa.
    Allôôôô la réa ?
    Ah, c'est votre dernière place...
    Ah, qu'est-ce que je fais, je mens pour l'avoir ou bien je laisse tomber ?
    Nan, mais tu comprends, il a déjà fait des thromboses à la pelle, s'il embolise de l'autre côté... Il avait des EFR un peu limites, j'ai peur qu'il décompense, surtout avec le début de pneumopathie de l'autre côté... Puis il a 10 litres au masque, et ça fait peanuts, il le tolère pas bien cliniquement, au fond du lit, tout ça... Ouais, super, monte le voir, puis je te montrerai les images !
    Pas vraiment du mensonge, mais pas vraiment la vérité du bon Dieu. Juste une vérité présentée sous l'angle du stress. Le même dossier, présenté de deux manières différentes, engendrera deux réactions différentes, selon que celui qui le présente est inquiet ou pas.

    Au final, petit séjour en réa, avec de la VNI et tout le tintouin. 

    Avec tout ça, il est onze heures et demi, et j'irais bien me coucher. Mais, pas de chance, dans le couloir, je croise le mari de la dame obèse — tendre époux qui se révèle être un médecin, et que je connais, en plus.
    Et c'est parti pour une demi-heure de papotages. Et tu fais quoi, tu voudrais passer où en stage, faire quelle spécialité, etc etc. Et moi qui avais juste envie de lui demander de me foutre la paix, qu'on parlerait de mes études le lendemain, et que là, je voulais aller me coucher avant qu'on me rappelle.

    En fin de compte, il est parti. Et j'ai béni cent fois l'une des infirmières de nuit, qui m'avait préparé un thé avec du sucre et des petits gâteaux à l'office.

    Moi qui suis accro au thé (même si je ne crache jamais sur le café du service).

    Bonheur.

    Bon, et puis c'est pas tout ça, mais il faudrait penser à se rentrer. 

    Au lit à minuit et demi, le temps de casser la croûte.

    A deux heures et demie, le portable d'astreinte sonne. C'est la régulation du SAMU. J'ai appris à redouter leurs appels comme la peste, et pis encore. D'une, parce que c'est souvent grave. De deux, parce qu'il faut se déplacer (logique). De trois, parce que deux fois sur trois c'est pas du thoracique. Souvent, c'est du cardio-vasculaire. Ou alors carrément autre chose.
    Là, c'est un trauma balistique en basithoracique droit. Orifice d'entrée vers T12, balle en sous-cutané sous le rebord chondral.
    — Euh... faudrait prévenir le viscéral de garde, articulè-je avec la vieille voix rauque du milieu de nuit. Y'a le foie, en-dessous, à ce niveau, surtout...
    — Nan mais il est dyspnéique ! Montez, vous les retrouverez au scanner !
    — Ouais, mais le viscéral...
    — Non non, cliniquement c'est pas un foie !
    — Oui bon ben c'est bon, je monte...  

    J'ai retrouvé le SAMU à son arrivée à l'hôpital. Coup de pot, je connais la SMURiste qui accompagne.
    — C'est moi qui t'ai fait appeler ! me dit-elle, toute fière et bourrée de caféine.
    — Je l'aurais parié, ai-je failli répondre.
    Je ne vois pas l'orifice d'entrée, le patient étant couché sur le dos. Mais je sens bien la balle en hypochondre droit. Puis c'est qu'il a le ventre dur comme du bois, le monsieur. Et il est essouflé, c'est vrai, mais tout le monde le serait avec une balle dans le foie.

    Au scanner, trajet purement hépatique, juste un poil de jus dans la plèvre — absolument pas de quoi drainer. Par contre, des litres dans le ventre. 'fin bon avec ce qu'il a, c'est un peu normal aussi. La balle lui a quasiment fait l'hépatectomie droite, au jeune homme. 

    Avachie sur un tabouret de la salle d'interprétation, je préviens la SMURiste, en train de reconditionner le patient sur la table :
    —  C'est le foie, faut voir avec le viscéral de garde... (NB : et avec toujours la voix râpeuse de l'astreinte pourrite) Tu veux que je l'appelle ?
    — Non non, je vais le faire ! Mais tu as prévenu ton chef ?
    — Bah pas encore, c'est pas l'urgence, tout de suite... Spa un thoracique qui va l'aider, ce soir, enfin ce matin, enfin cette nuit, ah merde, enfin maintenant...
    — Appelle ton chef !
    — Ouais, 'fin bon, tu veux pas que j'appelle les viscéraux d'abord ?
    — Appelle ton chef !
    — Okayyyy... 

    Au téléphone, Chef-Chéri a une voix pire que la mienne (ancien fumeur, forcément ça se paye).
    — Allô Chef-Chéri ?... C'est Stockholm... Je suis au scanner, là, avec un patient, mais il est pas pour nous, c'est une plaie hépatique...
    — Rhein... Rha, d'accord...
    — C'est le SMUR qui a insisté...
    — Ouais... OK...
    — [Histoire racontée vite]
    — Ouais... ben préviens les viscéraux...
    — Ouais...
    — Bonne nuirrrr...
    — Bonne nuirrrr... 

    Retour à la maison à quatre heures du matin.

    A cinq heures, le portable sonne (je ne m'étais pas encore rendormie).
    — Oui, c'est l'interne d'uro d'astreinte... Tu vas bien ?
    — Ouais, pas mal, et toi ?...
    — Tu as des lits ?
    — A la tonne...
    — Tu me prendrais une colique néphrétique ? Il sort demain, pis je viendrai le voir et tout.
    — Tant que j'ai pas à monter au CHU, tu me prends tous les lits que tu veux, tous si tu veux, je m'en fous... Sers-toi... Tout ce que tu veux, tant que c'est pas un avis...
    — Cool, merci ! Bonne nuit !
    — B'nuizzzzzzz... 

    Et, forcément, à six heures, un patient avait des soucis de douleur.
    Un peu d'antalgiques par téléphone, c'est vite fait, mais ça coupe le peu de nuit qu'il reste, hélas. 

    Bilan du jeudi :
    • un avis donné, en plein milieu de la nuit, et au final c'était même pas du thoracique.
    • 1 passage aux Urgences (enfin au SMUR, on va pas chipoter)
    • dormi quatre heures en fractionné (aouch)
    • passé dix-sept heures à l'hôpital (aouch)

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 10 Juin 2010 à 18:29
    Ca me fait toujours rire les trucs qu'on peut voir sans même hausser un courcil tellement on est crevés en pleine nuit  ou au petit matin les lendemains de garde crevante (ah ouais il a la moitié du foie en vrac avec la balle *baillement* )
    2
    Samedi 12 Juin 2010 à 23:30
    Très juste ! A croire que la fatigue est un puissant facteur de blasement.
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