• La semaine d'astreinte : dimanche

    C'est la FIN. Finite. Demain matin, à huit heures, je fais passer le portable à ma Co. A elle la patate chaude ! Moi, la nuit prochaine, je dormirai l'âme en paix.

    Visite sur les coups de dix heures moins vingt, tranquille. Pas de dédrainages, ils vont tous bien, bref, mer calme et voyage prospère

    L'après-midi est lui aussi calme ; j'en profite pour planter mes volubilis dans l'unique jardinière de mon balcon. Puis un brin de sieste. Puis la contre-visite.

    Mais j'ai peur que ce ne soit que le calme trompeur d'avant l'orage. Plus la journée s'avance, plus je stresse.

    A vingt heures, enfin, la foudre frappe ! Un hémothorax est aux Urgences ! Sous AVK ! Sur fractures de côtes !
    Ah, mais c'est que j'ai jamais drainé d'hémothorax.
    Euh... allôôô Chef-Chéri ? Voui, il y en a jusqu'à mi-champ. Voui, cinquième espace, ligne axillaire antérieure. Voui, enfoncer le drain dorsalement et médialement. Ah, tu passeras tout à l'heure voir comment j'ai fait ? Merki...

    Dix minutes après, je suis aux Urgences, et là, mauvaise surprise ! A force de drainer toute la semaine, il n'y a plus qu'un seul plateau à instruments sous sachet (parce que les merdes à usage unique, çay le mal, il n'y a même pas de ciseaux de Mayo et encore moins de Metzenbaum). Et, dans ce plateau, il y a, certes, une jolie DeBakey à griffes, mais pas de sans griffes, ni de ciseaux. Une petite Leriche, et puis c'est tout.
    Le souci, c'est que moi, j'aime bien les Metzenbaum pour préparer le trajet du drain. Les Leriche, j'aime pas. Trop courtes, pas assez d'amplitude, bref, je ne sais pas assez bien drainer pour les utiliser avec confiance. Et utiliser une pince à griffes pour préparer un trajet de drain, ça filerait une attaque à Chef-Chéri, je pense.
    C'est un souci.
    Il n'y a rien d'autre... Bon, bah à la guerre comme à la guerre.

    Dix minutes plus tard, je sue sang et eau avec cette putain de Leriche. Oui, j'ai fait un trajet. Oui, j'ai percé la plèvre. MAIS PAS MOYEN DE PASSER CE PUTAIN DE DRAIN PLUS GROS QUE MON POUCE.
    Et, bien sûr, deux externes et un élève IDE sont venus m'admirer.
    Oui, j'arrive à désinsérer l'intercostal avec la Leriche, c'est pas le problème. Oui, quand je remue ma pince, je sens un trajet. Mais non, quand j'enfonce le drain, il bute contre quelque chose.
    Bon, on va pas y passer la nuit. On respire un grand coup, et on enfonce un doigt dans le trou.
    Ah ouais, il y a bien un passage. Le grand verre de sang violet qui vient de me tomber sur les godasses en est la preuve.
    Le petit doigt passe à l'aise, et soudain je sens ce qui coince le drain. Il y a un truc plus solide que le reste et qui est moins ouvert, à mi-profondeur de la paroi, à la louche (si jamais mon chef de service, intégriste de l'anatomie, lit ça, il me réduira en charpie à la première occasion. Nous allons donc clarifier et dire qu'il s'agit probablement du fascia superficialis, ou alors d'une aponévrose.). Pile à l'endroit où les mors de ma pince s'articulent.
    Mmm. C'est bien beau, mais on fait comment ? Le portable avec le numéro de Chef-Chéri est dans ma poche, et je suis en stérile. Et pas question de demander à l'élève IDE de me tripoter pour le sortir de dessous la casaque.
    Puis c'est un peu la honte, quoi.
    On respire un grand coup et on change de doigt. L'annulaire est plus gros, le fascia me serre la phalange au point que j'ai, un instant, peur de ne pas arriver à le ressortir. Je jette un coup d'œil au drain, sagement posé sur la table, le bout juste un peu sanglant. Ça va, j'ai de la marge, mon pouce est plus petit.
    Allez, pas classe, mais on enfonce le majeur. Au passage de mon interphalangienne, je sens le fascia s'étirer un peu. On tourne un peu pour élargir le passage, puis c'est le tour du pouce.

    — Je ne me sens pas très bien...
    Non, ça n'est pas l'un des externes, c'est le patient qui me dit ça, d'une toute petite voix chez ce grand type de la taille d'une armoire normande. Il est un peu blanc, un peu en sueur, un peu en train de faire le vagal, quoi.
    D'un autre côté, ça fait bien un quart d'heure que je lui fais mal. Je sais que je lui fais mal. La locale a endormi le trajet du drain, mais il a cinq ou six côtes cassées, le jeune homme, au niveau de l'arc moyen. Autant dire que, dès qu'on appuie sur la paroi, cinq ou six foyers de fracture bougent. Et ça, ça fait mal.
    Depuis tout à l'heure, je l'entends bien gémir et serrer des dents. Mais :
    1°) je n'y peux rien, et
    2°) le seul moyen de ne plus lui faire mal est d'arriver à poser le drain.
    Donc j'ai occulté sa douleur. Dans ma tête, je sais qu'il a mal, mais ça ne m'a pas empêchée de faire ma bourrine. Et, d'un coup, j'ai honte. Sans savoir pourquoi (ou plutôt si), je me souviens des propos d'un médecin japonais ayant pratiqué la vivisection sur des prisonniers de guerre, dans l'infâme unité 731. La première fois, il eut peur. La deuxième, un peu moins. A la troisième, il en redemendait.
    Mais moi, je ne voulais pas mener une expérimentation quelconque ? Je ne voulais que poser un drain pour le soigner, cet homme ? La fin était différente. Puis j'avais fait une locale, j'avais fait ce que je pouvais, non ? Il avait eu des antalgiques avant, non ?
    Pendant que l'élève IDE mettait le brancard en Tredelenburg — les jambes en l'air, ça va tout de suite mieux pour les malaises — je n'étais pas faraude.
    Quelqu'un, quelque part, a dit qu'il n'y a pas de fin, qu'il n'y a que les moyens. Je crois que c'est vrai.

    — On va faire une petite pause, monsieur, d'accord ? Le temps que vous récupériez un peu. C'est bientôt fini. Et on vous fera un peu plus d'antalgiques dès que c'est fini.

    Quand j'ai enfoncé le drain, j'ai fait attention à ne pas trop appuyer sur la paroi, et j'en connais un qui a eu sa dose de morphine.

    Puis il est monté dans le service, et moi redescendue chez moi.

    J'ai eu du mal à dormir, cette nuit-là. 

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  • Commentaires

    1
    Lundi 14 Juin 2010 à 12:44
    Je n'y connais rien en médecine, mais ça fait froid dans le dos. Impossible de me mettre dans votre situation, mais nul doute que vous avez agi pour le mieux, compte tenu des circonstances. Courage pour la suite :)
    2
    Lundi 14 Juin 2010 à 21:32
    Quelle semaine ! Ca me rappelle plein de souvenirs... (exactement le même épisode, au détail près y compris le public ou le timing dans la semaine, mais avec un hémothorax cailloté à la place de l'aponévrose, pour pimenter la chose...)

    PS : non, tu n'expérimentais pas. Tu raisonnais pour trouver la meilleure solution. Oui le malade en a "profité" quelques minutes de plus, mais c'était un mal pour un bien. OK même s'il n'y a pas la fin mais que les moyens, ton moyen à toi c'était analyser pour ne pas bourriner - ce qui aurait probablement été pire pour le malade. Ca vaut déjà quelque chose, non ? 

    Repose-toi bien maintenant... d'ici la prochaine semaine d'astreinte ! (tu nous raconteras ? Diiiis ?  )
    3
    AlineA+
    Lundi 14 Juin 2010 à 22:06

    en  te lisant, je me suis dit , quelle belle illustration du concept de l'astreinte car ce n'est pas seulement un terme, il y a tout un univers autour
    ce mot vient du latin astringere (serrer) et oui c'est confirmé
    cela se décline avant, pendant, après
    l'astreinte de ses serres invisibles nous serre
    le gorge serrée quand on répond, le coeur serré ensuite
    bref on ne vit pas pareil quand on est d'astreinte
    mais quelle joie une fois ce mot retombé dans le seul dictionnaire
    se sentant un peu serré parmi tous ses copains (en haut, en bas, à droite , à gauche, recto, verso..), il revient souvent vers nous et s'anime et là c'est le grand jeu, souvent imprévisible et grandiose
    n'y penses plus , cela reviendra bien assez vite comme ça car l'astreinte adore se serrer à tes côtés une fois qu'elle redevient tienne (ah sacrée copine...)

    après ce petit délire lexical, je te dis BON REPOS (psychique et et physique!)


    ce mot vvmese décki disais

    4
    Lundi 14 Juin 2010 à 23:57
    @ Mottate : d'un autre côté, c'était ça ou il restait avec son hémothorax. L'indication de drainage était claire, mais ça m'a fait chier de lui avoir fait mal sans l'avoir pris en considération.

    @ Mimi : la prochaine semaine d'astreinte a commencé aujourd'hui ^^ Et en beauté, avec un rendez-vous important annulé à la dernière minute pour cause de bloc... Prochain billet : raconter comment il suffit de se programmer quelque chose pour la soirée pour affronter une astreinte de marde.

    @ Aline : rien de plus vrai ! Je ne dors jamais tranquille en étant d'astreinte, je n'arrive pas à bouffer tranquille non plus, et j'en passe. C'est fatiguant physiquement, certes, mais c'est surtout la tension nerveuse... Les surrénales suffisent pour tenir jusqu'au mercredi, à la louche, mais après, c'est démerdassek, comme on dit ! 
    5
    "'Bougie
    Mardi 15 Juin 2010 à 07:22
    C'est bizarre, un de mes premiers stage d'externe était la réa et tout ce qu'on faisait c'était brancarder et recopier des bilans (inutilité de l'externe +++) bref... et pour ma part m'entraîner ou plutôt examiner les patients qui ne parlent pas, ne se plaignent pas quand on teste la douleur pour le score de glasgow on écrasant le stylo sur l'ongle de toutes ses forces parce que c'est comme ça qu'on te l'a montré. En revenant en service de medecine interne, faire mal au patient ne me touchais plus, c'était une réponse physiologique ! la mort des patients aussi. C'était difficile d'admettre qu'on avait mis de côté quelque chose, la compassion ou ce sentiment que les patients ne sont pas des corps avec leur physiologique particulière mais des gens comme nous et que le fait d'être medecin ou réa ne doit pas nous le faire oublier (sauf que c'était mon premier stage donc mon premier apprentissage en situation réelle).
    Depuis quelques billets je sens que c'est plus dur psychologiquement et physiquement qu'il y a peu mais tu ne baisses pas les bras pour autant et c'est l'essentiel !

    PS: COURAGE+++++++++++++
    6
    adeline-31
    Mardi 15 Juin 2010 à 10:36
    juste pour me faire peur, vous êtes d'astreinte comme ça 1 semaine sur 2...? comme tu as l'air de ne parler que d'une co-interne. (enfin, même 1 semaine sur 3 ou sur 4, c'est déjà de belles semaines) 
    si oui, ben chapeau! Moi qui stresse pour ma future garde (surtout car c'est la première en libéral) mais où on a l'air d'être moins dérangé que vous, et que pour 1 nuit. Enfin, ça me fait relativiser ma prochaine nuit, merci ;)

    Et merci aussi pour ton blog, que je suis avec plaisir depuis qqs semaines. 
    7
    Mardi 15 Juin 2010 à 12:27
    @ Bougie : c'est drôle, j'avais adoré mes stages de réa en tant qu'externe, particulièrement en réa med. Si je n'avais pas pu faire de la chirurgie, c'est la seule spé med que j'aurais choisie. Et j'avais été frappée par l'humanisme des réanimateurs, justement !

    @ adeline : Oui, une semaine sur deux ! J'ai deux Co, mais l'une d'entre elles vient de partir en congé mat pour son petit bout, ce qui fait qu'on ne tournait qu'à deux depuis le début. Courage pour ta première garde ; en libéral, ça doit être quelque chose...
    8
    Mardi 15 Juin 2010 à 12:38
    Eh beh........ après avoir fini de lire ça je voulais te dire "repose-toi bien" mais décalage oblige tu rempiles sur une nouvelle semaine!
    Intéressante réflexion sur la fin et les moyens. Quand on se débat dans un geste technique on oublie le patient en dessous. Savoir arrêter 2 minutes, pour que la patient souffle, pour faire de la morphine, c'est se rappeler pourquoi on fait le geste, au fond. Ta réaction était normale, et tu as su t'arrêter. Le prochain tu seras peut-être plus vigilante, mais tu seras aussi plus détendue parce que tu auras déjà fait le geste.

    En tout cas ça me fait rêver tes astreintes avec les drains, tout ça.... Pour l'instant le summum de mes actes techniques en cabinet c'est l'excision de panaris (avec ALR)....
    9
    Mottate
    Mardi 15 Juin 2010 à 13:37
    P'tite question, "être d'astreinte" ça signifie quoi exactement ? ça signifie que tu  peux être appelée n'importe quand ? Ou ça implique d'autres obligations que je n'aurais pas saisies ?
    10
    Mardi 15 Juin 2010 à 13:39
    Quand je pense qu'on entend souvent des "oh te plains pas, t'es seulement d'astreinte, c'est pas une garde non plus...".
    Ceux-là ne doivent pas savoir ce que c'est de certes être chez soi, mais de faire chaque petit geste en pensant que le téléphone peut sonner n'importe quand. De prendre le téléphone à portée de main jusque dans la salle de bains... D'ailleurs c'est une idée que je me fais ou bien ces fichus téléphones sonnent toujours de préférence pendant un pipi retenu depuis des heures ou une douche bienvenue ??
    11
    Mardi 15 Juin 2010 à 18:52
    @ Gélule : et même les panaris, ça doit faire mal, avec l'inflammation les AL marchent souvent moins bien !

    @ Mottate : exactement ! être d'astreinte, c'est pouvoir être appelé à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, pour n'importe quoi, et puis faire la visite les week-ends.

    @ Mimi : Pour l'instant, il n'a jamais sonné sous la douche... Par contre, dès que je fais mine de prévoir quelque chose "hors hôpital", ça n'arrête pas. Grrr ! 
    12
    *Mimi*
    Samedi 19 Juin 2010 à 04:28
    Zut alors. J'ai pensé à toi ce soir pendant ma garde et je ne dors pas non plus.
    Un malade nous a harponnés dans le couloir toutes les 15 minutes : "j'ai mal". Je lui ai bien collé des Ixprim dans la bouche, mais je me suis sentie minable...  
    Des protocoles antalgiques mal conçus, une organisation du SAU qui cloche, une petite erreur d'aiguillage au début... et hop, une luxation glénohumérale qui attend 4h... des prises en charge nullissimes et des internes dégoûtés et honteux... 
    13
    Samedi 19 Juin 2010 à 11:12
    Clair que quand c'est comme ça, c'est pas à la gloire de l'hôpital, ni de nous, ni de personne. Et on a beau chercher où s'est trouvée l'erreur, on n'en trouve pas une grosse facile, mais une tonne de petites merdouilles de rien sub-normales, et puis le résultat.
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