• La peur

    Replaçons-nous quelques cinquante mille ans en arrière, à l'époque bénie du paléolithique supérieur. Nous sommes quelque part en Dordogne, et c'est l'heure du repas vespéral. Bouffe time, disait-on à l'époque, avec un léger accent méridional. Autour d'un joli feu bien pétillant sur lequel rôtissent des entrecôtes de lièvre aux herbes fines, une poignée d'autochtones hume le fumet délicieux du barbecue en cours d'élaboration. Regardez ce patriarche à barbe blanche ; ses traits, burinés par le climat glaciaire, reflètent l'infinie sagesse des Anciens. Sous ses sourcils broussailleux luisent des yeux sombres qui en ont vu d'autres, et de nobles cicatrices, sur l'ensemble de son corps, parlent d'une vie longue et sauvage. Que dit-il, avec la voix de la justice et de l'honneur ?
    - De mon temps, dit-il, les lièvres étaient plus gros.
    Une femme, aux longs cheveux tressés, lui sourit et explique gentiment :
    - Vous savez, papy, avec la crise...
    - La crise, la crise ! Elle a bon dos, la crise ! Ce sont ces javelots qu'ils ont insisté pour avoir ! Que voulez-vous faire de bon avec un bout de pierre de ruisseau mal attaché avec de la ficelle ?! Les épieux taillés et durcis au feu, il n'y a que ça de vrai !
    - C'est du silex, papa, dit avec lassitude un homme mûr s'appelant Gérard.
    - C'est contre nature ! Nos ancêtres, eux, ils savaient ce que ça voulait dire, vivre en communion avec la nature !
    - Et les tigres à dent de sabre, glisse un adolescent morose.
    Sans prendre en compte l'interruption, l'ancêtre continua sa diatribe.
    - Tailler la pierre !, cracha-t-il. Cette technologie nous perdra tous ! C'est ridicule, ce que les gens font de nos jours, absolument ridicule ! Et l'art moderne, du foutage de gueule ! De mon temps, les chamanes se contentaient de leurs mains et ces... comment, déjà... scénographes... ne peignaient pas les murs avec tous ces animaux bariolés ! C'est moche, ça vous salit quand on se frotte après en passant, et les gens adorent ça. Je vous dis, les gens sont cons, de nos jours, oui, madame ma belle-fille !
    - Moi je les trouve sympas, les bisons, dit le jeune, qui s'appelait Adalbert. Ça me parle. Il y a un message dedans. C'est la force la Nature, la communion avec les éléments...
    - Tais-toi, lui dit la femme, nommée Akira.
    - Mais enfin maman ! C'est l'union de l'avenir et du passé ! Tu sais, la fresque de l'Homme à l'Oiseau ? C'est puissant, ce message, ça me donne des frissons ! Il y a tout, il y a la peur primitive qui nous torture, il y a l'ambiguïté de la mort incertaine qui nous guette et pourtant l'espoir de la vie... La pureté des lignes, tout ça...
    - Mange tes champignons, lui dit son père.
    Et sa future épouse le regardait avec des yeux brillants. Lui, il n'était pas comme ces vieux croûlants, il savait ce que c'était que la vie, l'avenir, c'était génial ! Il réfléchissait en profondeur aux vraies questions et n'était pas bassement matérialiste !
    - Viva la revolución, dit-elle pour meubler.
    Juste comme ça, elle s'appelle Leïa, parce que ça se passe il y a très très longtemps dans une lointaine galaxie ah merde on est sur Terre. Mais elle s'appelle malgré tout Leïa.
    - Ma chérie, lui dit Akira (sa future belle-mère), je ne suis pas sûre...
    - Il faut sortir des carcans culturels, vous savez, expliqua l'ado, Adalbert. S'ouvrir aux autres, tout ça...
    - Les autres ? dit son futur beau-père (Gérard) en reniflant avec dédain. Vos amis à tous les deux, cette bande de jeunes à cheveux longs ? Ce ne sont pas des fréquentations recommandables.
    - Il y en a même qui ont des bracelets en bois de cerfs, rappela Akira en frémissant d'horreur. Avec des perles en ivoire.
    - Et ça n'a pas de morale pour deux coquillages, ajouta l'aïeul. Ça ne respecte plus ses aînés, ça couche à tout va, ça se faufile en catimini pour aller écouter les bardes sans payer, et je préfère ne pas savoir ce qu'il y a dans les calumets qui circulent.
    - Lol, dit son petit-fils. C'est de la valériane séchée, papy.
    - J'ai commencé quand j'avais ton âge, petit, et j'espérais bien que tes parents auraient le bon sens de te l'interdire.
    - On l'a fait, répondit son fils avec humeur.
    Le jeune Adalbert haussa les épaules. Si son manteau en peau de daim avec les dents de marcassin n'avait pas conservé une odeur suspecte, personne à la caverne ne s'en serait jamais douté. 
    Viva la revolución, dit-il pour meubler.
    Dans un esprit de conciliation, sa mère déclara :
    - Il y a quand même des bonnes choses dans ces trucs modernes. Prenez la condition de la femme. Si on ne vous avait pas forcés à vous cantonner à la chasse, messieurs, on resterait encore à la caverne à réparer les arcs et à allaiter les gosses. Maintenant qu'on a pris la cueillette en main, c'est beaucoup mieux pour tout le monde.
    - Ouais, c'est vrai, agréa son légitime époux. D'un autre côté, je sais pas reconnaître une mûre d'une groseille, alors même sans la révolution féministe tu l'aurais fait.
    - Tu n'as pas à la ramener, précisa la sœur de son âme. Si tu passais moins de temps avec tes copains à regarder les parties de crâne d'auroch, tu pourrais peut-être apprendre à reconnaître les champignons toxiques et éviter de nous rapporter des amanites phalloïdes.
    - C'est débile, le crâne d'auroch, plaça Leïa, sa future belle-fille.
    - Tu n'y entends rien, lui dit son futur grand-père par alliance. J'y ai beaucoup joué étant jeune.
    - Je comprends pas les règles, toujours.
    - C'est pourtant facile, s'exclama le vieillard. Deux équipes se disputent le crâne, qui peut se jouer à la main ou au pied. Un essai rapporte...
    - Reprenez un peu de lièvre, papy, lui proposa sa belle-fille.
    - Viva la revolucion, conclut Leïa.


  • Commentaires

    1
    gaspy
    Samedi 26 Février 2011 à 19:32

    Plus j'avançais dans la lecture de ce post, et plus je sentais monter une impression de déjà vu (en français dans le texte ^^)... J'ai gratté dans mon petit cerveau surchauffé et j'ai fini par trouver : ton post me fait furieusement penser à "Pourquoi j'ai mangé mon père" de Roy Lewis !! Est-ce que tu l'as lu ? sinon c'est à faire d'urgence !

    2
    Juliette-B
    Dimanche 27 Février 2011 à 19:29

    Merci pour ce texte tout bonnement hilarant!

    Quel talent! :)

    3
    Lundi 28 Février 2011 à 07:24

    @ gaspy : bien sûr, je l'ai lu ! C'était il y a longtemps, mais je m'en souviens encore :)

    @ Juliette-B : merci !

    4
    Antonia3
    Mercredi 9 Mars 2011 à 15:30

    Bonjour,


    décidement, je m'emmelerai toujours les pinceaux avec les pseudos (ça ne marche jamais)


    Pas question de proctolog (en première page google avec cernes, la biffe......) aujourd'hui mais plutôt d'une question (complètement hors sujet) adressée à  une professionnelle : cet article m'a interpellé :


     


    http://www.avft.org/rubrique.php?id_rubrique=84&jour_pub=2011-01-28


     


    Peut on laisser dire ça ? ou imposer cette interprétation ? Merci.

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