• L'appel de la conscience

    Comme déjà exposé, et dans la suite de cette analyse du Chef-Chéri de mauvais poil, nous avons établi que Chef-Chéri, certains jours, ressemble à un grizzly prêt à charger :

    Chirurgien grizzly

    Lorsque Chef-Chéri est dépourvu de conscience, il s'en tape, de faire le grizzly. Même, parfois, il est fier d'avoir passé l'interne au lance-flammes (note : ce sont ceux-là pour qui les internes se battent aller le moins souvent avec, et établissent comme un planning officieux afin que personne n'en chie plus que les autres). Il peut passer six heures à te chanter sur tous les tons que tu ferais mieux d'arrêter la chirurgie, et te regarder du même œil reptilien le lendemain matin en te demandant si c'est toi qui l'aide aujourd'hui.

    Mais quand Chef-Chéri a une conscience, et que pour une raison x ou y (gastro-entérite en phase de convalescence, pénurie de café, que sais-je) il t'a cramé(e) sans raison pendant six heures, au point que tu avais envie de l'étrangler, ou de hurler, ou de quitter le champ en le laissant se démerder tout seul avec son aspiration, ou d'être de nouveau externe pour avoir cours à 13 h 30 et donc une bonne raison valable de te casser, en fait, après, c'est drôle.
    Même si tu as passé six ou huit heures à te répéter en boucle « mais je vais crever, je vais crever, je vais crever », si tu étais tellement énervé que le bout de ta DeBakey tremblait même en posant tes poignets sur les écarteurs, même si en sortant la première chose que tu as fait c'est de courir demander à un autre Chef-Chéri « Pitiééééé, dis-moi que je ne suis pas une aide si merdique ! Dis-moi que j'aide pas comme un D1 ! S'il te plaîîîîît !!! Parce que sinon faut que j'arrête la chirurgie, j'irai me faire véto sur le Larzac !!! Tout le monde me ment, me dit que ça va, mais ça doit être qu'ils ont pitié tellement je suis nulle, ohmondieujevaiscrever etc etc », dis-toi que, si Chef-Chéri a une conscience, au final, ça en vaut la peine.

    Parce que, le lendemain, Chef-Chéri voudra se faire pardonner (dans 5 % des cas seulement, certes, mais ça arrive).

    Déjà, il va s'intéresser à ta vie à toi. Il va te parler de ta voiture, te proposer un coup de main pour ci ou ça...
    Ensuite il va te parler de sa vie à lui. Ses gosses, ses cousins qui habitent dans la même région de France que les siens, dire qu'il aime la saucisse de Toulouse...
    En gros, il va essayer de te montrer qu'il est humain, qu'il est comme toi, que tu es comme lui, peace and love, quoi.

    Après, si tu vas en salle avec lui, il va te faire le documentaire animalier de l'intervention. Pourquoi il fait ça, comment, les petits trucs qui permettent de réussir certains gestes. Il va te faire tout toucher dedans (ouaiiis ! on met les doiiiiigts !!! c'est chaud, c'est vivant, c'est fun, c'est un patient !!!) en te montrant les bons gestes pour explorer, ce qu'il faut sentir, et tout.

    Puis, surtout, il ne va pas te critiquer. Quelle que soit la durée de l'intervention, tu auras une paix royale. Même si tu fais une petite connerie (pas une grosse, quand même, faut pas pousser mémé dans les orties), il ne te dira RIEN. Ou alors une remarque constructive, pas violente, juste, comme ça, pour t'expliquer que c'est pas bien ce que tu as fait et qu'il faut faire autrement (même s'il ne te dira pas forcément comment il aurait fallu faire, Chef-Chéri étant parfois aphasique là-dessus). Bref, il va te montrer qu'il sait être gentil. Et, si vous êtes fait comme moi et que moins on vous gueule dessus mieux vous vous débrouillez, ça crée une rétroaction positive, comme en endocrino.

    Et il va peut-être, si tu as de la chance, trouver un moyen de glisser dans la conversation qu'il n'est pas méchant.
    — Nan mais tu vois, j'aime pas les médecins qui critiquent les collègues, je trouve ça méchant, et moi je suis pas méchant comme ça, tu comprends ?
    — Alors il m'a dit que c'était pas cool ce que j'avais fait, mais je suis désolé, c'était pas de mauvais cœur, je suis bourru, OK, mais pas méchant, tu vois.

    Quand Chef-Chéri possède une conscience, le lendemain, je trouve ça drôle, et ça me fait rire, parce que ça veut dire que je suis capable de supporter Chef-Chéri. Du coup je retourne avec lui sans appréhension, et ça se passe encore mieux. Puis s'il gueule, c'est comme ça, point. Ça ne m'empêchera pas de m'énerver en retour toute seule dans mon coin, mais au moins je sais que le lendemain le contraste sera comique. Et comme je suis une follasse, en fait, ça me plaît.

    J'en profite donc pour faire passer un message aux rares chefs qui me lisent : si vous gueulez après un interne, la fois d'après, soyez patients... A défaut du bon Dieu, l'interne vous le rendra.


  • Commentaires

    1
    Un ancien
    Samedi 4 Décembre 2010 à 18:45
    Bon ça n'a pas beaucoup change en 20 ans. Donc plusieurs solutions :
    1) Dis toi que dans 4 ans c'est toi le chef et que tu pourra faire le grizzly aussi.
    2) Dis toi que dans 4 ans c'est toi le chef mais que tu ne feras jamais le grizzly
    3) Fais lui sentir gentiment qu'il peut finir tout seul si ça continue (présente quelques risques tout de même).
    4) rappelle lui un dicton chirurgical " il faut aider l'aide".
    5) essaye en dernière annee d internat, d'être adoptee par chef chéri pour qu'il soit fier de t'avoir formée et de te compter parmi ses élèves.
    6) le Prozac mais ça fatigue.
    7) normalement, l'acte opératoire ce n'est pas le plus difficile. Au bout de deux a trois ans tu arrivera a maitriser. On voit qu'un aide est prêt a opèrer seul quand il anticipe plus ou moins tes gestes lors d'une intervention, c'est a dire quand il a compris la logique de la situation dans le déroulement de l'opération. Alors normalement le grizzly se change en nounours. Rien n'est plus énervant que voir un aide répéter les mêmes erreurs au cours des mêmes interventions et ne pas suivre l'intervention, trop anticiper ou ne pas avoir de logique dans ses aides. On se dit quil n'y arrivera jamais. La réalisations des gestes est importante, la douceur du geste, sa non agressivité : pas de geste brusque, pas de geste dangereux ou alors totalement maitrise (le controle de la branche G de l'AP par exemple), ne pas plonger la main dans un thorax comme dans un sac de noix par exemple, eviter de risquer d'arracher une veine pulmonaire ou une VCI (ca s'est vu). Ton chef doit sentir qu'à un moment il aura confiance en toi et qu'il pourra se reposer sur toi. Alors il te transmettra ce qu'il sait. C'est valable surtout lorsque tu aura déclare ta spécialité, mais aussi pendant le tronc commun. Courage !
    2
    Dimanche 5 Décembre 2010 à 12:23

    J'aime beaucoup cet article :-) T

    out comme j'aime beaucoup les trois quart de ton blog — je l'ai dévoré en partant de la fin  mais je n'ai pas tout lu, d'où les "trois-quart".

    En revanche, hmmmm, tu sais que pour être véto il faut quand même savoir pratiquer la chirurgie, un peu de tout, et pour certains d'entre nous de façon très pointue ?

    Ceci dit sans vouloir paraître vexée ;-)))

    3
    Dimanche 5 Décembre 2010 à 12:56

    @ Un ancien : si je peux choisir, je prendrai les items 2, 5 et surtout 7 :) (et j'aime bien l'idée de l'adoption)

    @ Dragon d'eau : je vais te dire un secret... Quand j'étais en P2-D1, j'adorais lire les livres de la collection Animal's Hospital, écrits par des vétérinaires londoniens — et je badais devant les descriptions des interventions ! 

    4
    **Mimi** Profil de **Mimi**
    Dimanche 5 Décembre 2010 à 21:10

    Mon dieu Stockholm, tu es mon idole.

    Ca fait des siècles que j'essaie de faire comprendre l'idée du rétrocontrôle positif aux gens avec qui je bosse et je passe toujours pour la hippie chochotte du coin. 

    Je me sens moins seule, et puis, tu es quand même assez convaincante quand tu expliques que quand ça se passe bien, ça tire plus vers le haut que quand on nous agonit de reproches disproportionnés.

    Il faudra que tu me donnes l'adresse du Fonds Stockholm d'Aide aux Internes de Chir en Détresse. Je verserai les gains de ma prochaine garde en ton honneur.

    5
    Dimanche 5 Décembre 2010 à 23:38

    Il existe déjà un fond semblable...

     

    6
    Lundi 6 Décembre 2010 à 09:15

    Bizarre, le rétrocontrole positif marche aussi avec mes chefs, le lendemain de gueulante, contre le pauvre stagiaire ui à planter la machine de purif........

    Bon à savoir,... y'a plus qu'a ce faire adorer ;) (regarde triste  de bébé chiot )

    7
    **Mimi** Profil de **Mimi**
    Lundi 6 Décembre 2010 à 23:48

    Bah si je peux me permettre, je ne me sens pas assez poilue... 

    (mais sinon, excellente idée, comme toujours)

    (ok, on arrête là)

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