• L'anorexique

    L'anorexique entre en scène. Un pas en avant, et la lumière tombe sur elle. Immobile, petite et légère, elle se tient droite et attends. Après le temps d'un souffle, l'anorexique élève ses bras en couronne et danse. Son corps d'enfant famélique obéit encore et s'élance, porté par une musique belle et triste ; sous le costume et les lumières, il se fait oeuvre d'art et nul ne voit la maigreur - seule reste la danse. Des ombres courent au fond de creux qui ne devraient pas être, mais les reliefs secs de muscles nerveux accrochent, eux, la clarté puissante des spots - l'anorexique se fait sylphe, phalène, et courbe et étend ses membres pour danser. Sous les fards blancs et noirs, ses yeux, alourdis de nuit, brûlent son visage, et, au méplat de ses joues, perle la sueur. Son thorax se soulève plus vite, et les côtes qui percent sous le tissu blanc sont fines comme un squelette d'oiseau.
    C'est avec la Mort qu'elle danse, ardente promise, fiancée ingénue. Elle lui sourit et lui tend les bras, tandis que sa chair spectrale se durcit et l'arrache à la pesanteur. Elle ne voit point ses partenaires de danse, elle bondit, et son ossature fragile se tend à se rompre. Arabesques légères, pas de basque nerveux ; les figures de la danse font plier le corps de l'anorexique à sa volonté terrible. Là où la courbure de la taille devrait compléter la beauté se trouve le vide ; là où les tendres reliefs d'un bras doux devraient mimer les ailes, l'oeil bute sur une architecture de muscles et d'os. L'anorexique pivote en une pirouette sans que ses mollets ne gonflent et bondit, comme une biche, sans que ses fesses ne semblent la propulser. Ce sont des mains décharnées qu'elle tend vers son compagnon, mais elle sourit. Elle se sait belle, émaciée, le corps réduit à sa plus simple expression, maté par sa volonté tout comme un chien de cirque.
    Elle se sait belle, parée de claire lumière, et son regard étincelle.

    Le spectacle achevé, l'anorexique regagne sa loge. Elle marche dans les coulisses, maquillée, costumée, le corps chaud et souple, et paraît belle encore. Puis elle ferme la porte de sa loge et s'assied, papillon las.
    Elle enlève sa tunique, son collant et ses chaussons trempée de sueur, et la lumière crue des spots entourant le miroir tombe sur elle. Elle se regarde, nue, et sourit. Elle se voit sculptée par sa volonté, mince, légère, délicate, sublimée par son regard trompé. Elle ne voit pas le dessin cruel de ses côtes, de son sternum. Elle ignore le creux terrible d'un ventre où la peau tendue moulerait, pour un peu, les contours de ses viscères affaiblis. Elle ne perçoit pas la cruauté de ses seins absents, qui font de son torse le jumeau de celui d'un garçon miséreux. Ses cuisses, d'où la plus discrète molécule de graisse a été chassée à force de jeûne et d'ascèse, lui semblent juste bien - et pourtant, elles sont plus minces et plus faibles que le bras d'un homme.
    Dans son dos, les vertèbres sont prêtes à percer la peau, et son bassin semblent une structure incongrue - cet os qui devrait porter muscles arrondis et graisse harmonieuse fait l'effet, sous la peau tendue à se rompre par dessus des reliefs étranges, d'un cintre de fil de fer.
    Sa peau est sèche, fragile, recouverte d'un duvet malsain, et ses ongles mourants se brisent à la première sollicitation. Ses cheveux sont rares et ternes ; lorsqu'elle défait son chignon, c'est un long foin misérable qui s'en échappe.
    Maintenant, l'anorexique se démaquille. Elle ôte ses faux cils et nettoie les fards ; le gras du démaquillant luit pauvrement sur le misérable visage, hâve et creusé par une faim toujours niée. Sans le mouvement des yeux, cette tête semblerait le chef embaumé d'une créature affamée par ses ennemis. La peau grise et terne se colle aux os ; l'arcade zygomatique semble un schéma d'anatomie ; les orbites vides sont des puits d'ombre. Et les lèvres amaigries de l'anorexique s'étirent en un sourire terrible lorsqu'elle contemplent ce désert de corps qui est le sien. Elle n'a nulle conscience d'avoir dévasté son corps au-delà de ce qu'il pouvait supporter. Elle refuse d'entendre sa fatigue, son besoin de manger - ce que certains font pour combattre, en dernier recours, elle le fait pour... Pour quoi ? Ses raisons sont floues ; elle ne veut pas être grosse, elle préfère être affamée, malade, mourante, plutôt que d'avoir conservé la douceur d'un corps normal. Elle se voyait autrefois obèse ; elle est aujourd'hui, à ses yeux, parfaite. Elle compte les calories et les connaît par coeur - elle sait ce qu'elle ingère, et cherche à le perdre encore par des courses implacables et des douches glacées.

    Lorsqu'elle se rhabille, elle enfile de nombreux pulls et cherche à camoufler sa maigreur. On lui dit qu'elle est trop maigre, trop dénutrie, et qu'elle ne peut vivre ainsi longtemps, et cela, elle ne l'aime pas. Son corps n'est qu'à elle - qu'elle cache ce qui déplaît aux autres, tant que son propre esprit le trouve à son goût, après tout...

    Elle quitte enfin le théâtre et marche dans la rue, silhouette anguleuse, butée. Elle n'a pas entendu les prières de son corps et le refusera encore. Ce que tous veulent lui dire, elle ne l'entend pas - effroyable surdité ! Ce à quoi elle se soumet, si d'autres le lui infligeaient, ils seraient coupables de torture. Et même si parfois elle tente de se rebeller contre son esprit et de manger, les aliments se transforment en cendres dans sa bouche et elle repousse son assiette encore pleine. Elle ne peut se forcer à se nourrir, quand bien même elle le voudrait, sous peine de nausées et de malaise. Et ceux qui ont tenté de l'alimenter par les veines se sont heurté à un cuisant échec, refus glacé... La situation est sans issue, l'anorexique est prise au piège de son propre esprit.
    D'autres ont brisé la ronde mortelle et s'en sont échappés - elle leur a parlé, mais le secret, pourtant partagé, de leur fuite, est resté pour elle un mystère. 

    L'anorexique marche dans la rue sombre. Combien de temps son corps pourra-t-il la porter ? Combien de temps avant qu'elle ne s'écroule, épuisée ? Elle l'ignore et ne cherche pas à le savoir.
    Mais demain sera semblable à hier, faim et colère, corps contre esprit - et ce jusqu'au dernier de ses jours.
     

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